COLD SKIN (2017)
Xavier Gens est un des réalisateurs français de genre, qui nous avait marqué avec son pré-apocalyptique et gory FRONTIERE(S) en 2007: après avoir adapté HITMAN -assez raté- la même année, l’homme nous a livré un THE DIVIDE (2011) prometteur mais essoufflé à l’ écran, ce huis-clos post-apo s’avérant peu convaincant. Puis en 2012, un segment réussi de THE ABCs OF DEATH dévoila un Xavier Gens revenant à ses premiers amours sanglants avec talent: THE CRUCIFIXION (2017) -joli mais un peu frustrant- suivit, jusqu’à COLD SKIN, qui semble avoir sa petite réputation. Après le visionnage de COLD SKIN, j’ai eu cette sensation d’achèvement lorsqu’on vient de terminer un bon livre, repensant à tous ces chapitres bien narrés qui mettent en valeur l’intérêt d’un récit passionnant: alors évidemment, on pense à H.P. Lovecraft, dont l’influence sur ce long-métrage est indéniable. Une île abandonnée, une bâtisse, un vieux phare occupé par un ermite, et le protagoniste principal, qui débarque fraîchement sur cette terre de roches acérées vide de vie, sur laquelle règne la Mer: l’élément fantastique, l’ajout ultime, est sans conteste cette espèce aquatique humanoïde -qui a dit DAGON?-, sans qui COLD SKIN ressemblerait à un simple conte d’exil -un vilain crossover des romans COMTE DE MONTE-CRISTO et LE VIEIL HOMME ET LA MER. Ce parallèle littéraire est doublement qualitatif: je ne savais pas qu’à l’origine COLD SKIN était LA PELL FREDA (LA PEAU FROIDE), d’Albert Sanchez Pinol, auteur catalan, ce qui fait du long-métrage de Gens une adaptation fidèle dans sa forme narrative; de plus, ce montage divin hisse COLD SKIN au statut d’œuvre qu’on découvre, savoure et apprécie... comme un bon bouquin. On pense à l’incroyable SPLICE (2010) quant au travail sur le relationnel et l’interaction du héros envers Aneris, représentante soumise et docile -mais unique en son genre- de cette race de créatures qui harcèlent Gruner, gardien du phare, mais aussi au Fort d’ALAMO (1960) lors de ces scènes de survie en mode “bastion”, frôlant le baroud d’honneur. Des références cinématographiques solides, heureusement non recyclées par un Xavier Gens soucieux de proposer de la nouveauté. COLD SKIN est teinté ce sombre poésie, disséminant des indices relatifs à son ambiance: cet exemplaire ancien -on est en 1914- de l’ENFER de Dante récurrent à l’écran et cette citation de Nietschze en ouverture ne sont pas anodins, tout comme ces marques gravées par une main humaine sur les rochers, et cette annotation dans un carnet étrange: “Darwin Was Wrong”. Mais non satisfait de “simplement” nous happer, le réalisateur fascine carrément son audience, nous: la “personnalité” de l’histoire de COLD SKIN vient aussi de cette mise en scène à la fois esthétique et pleine de sens, comme le prouvent une sublime séquence en scaphandre -utile au scénario, comme toutes les autres- ou mieux, ces échanges intenses entre Gruner, vétéran brutal et bougon de l’île, et l’anonyme (anti)héros, “Friend”, jeune climatologue venu travailler sur les lieux pour une durée d’un an. Le contexte de COLD SKIN et son dépaysement maritime certain permettent à Xavier Gens de prendre le temps de montrer, et ce à chaque bon moment: Friend va découvrir les dangers de l’île seul, en emménageant dans cette cabane en bois proche des plages, et ce long moment de survival se fera sans mot dire, au risque de se faire repérer. Une fois la menace identifiée et Gruner apprivoisé, Friend va changer, douter, et l’acteur David Oakes balance une performance sacrément polymorphe, en accord avec le background fantastique de ce conte adulte. Il faut être attentif, le sujet ne concerne pas le public de PEPPA PIG. COLD SKIN exploite donc sans mal cet univers si particulier, si dense, d’une manière adaptée aux situations: là où l’on critique des morceaux de pellicule qui cachent la misère en dissimulant de sales prothèses dans l’ombre, Xavier Gens use de cet artifice au moment opportun, pour valoriser la noirceur de l’événement -l’attaque du phare-. Mais la photographie n’est pas en reste, les lumières sont belles mais la photographie et les plans sont à tomber, COLD SKIN nous permettant d‘évaluer la topographie de l’île et de nous repérer, cette dernière étant garnie de lieux et de “monuments locaux” qui sont, d’un certain point de vue, l’âme de cet endroit inhospitalier. Porté par la beauté visuelle d’un exil, COLD SKIN lève le rideau sur l’après-misanthropie, la limite entre la science cérébrale analytique et l’amour pur inter-espèces -une thématique difficile, on re-cite SPLICE pour l’occasion-, l’esclavage, la guerre, la confiance, et par-dessus tout la reconsidération totale personnelle, à la fois morale et physique. Oui, à l’exception du sexe, on reste en Terres Lovecraftiennes MAIS c’est tout -pas dans une dimension cosmique de type THE VOID (2016) quoi-, il faut donc absolument regarder COLD SKIN pour se rendre compte du challenge, qui se démarque à lui tout seul de ses références transparentes, en sortant de ce maelström magnifié, et indispensable. Destiné à un public connaisseur d’ambiances narrées et d’histoire marquée par étapes de progression, COLD SKIN n’est pas un film de “Xavier Gens fait juste du gore comme en 2007”, mais un film de “Xavier Gens a atteint un niveau supérieur en édifiant ses talents”. Tout pour l’histoire, c’est la devise tenue par COLD SKIN, qui nous pousse de par ce fait à s’intéresser au livre, ok, on va le faire, mené par un réalisateur au top. On ne vous en dit pas plus, la faute au spoiler. Bon, si, Aura Garrido est saisissante d’empathie et de réalisme dans la peau de Aneris, personnage au spectre émotionnel infini, et ce constamment sous prothèses et maquillages: de l’art. Indispensable à 100%, on se délecte des presque deux heures de COLD SKIN, aussi intéressant que ses influences -cette atmosphère des années 20!-, si ce n’est plus: ne se limitant pas qu’à sa condition de “produit du 7ème art” car en recélant plein d’autres en son sein, vous vous devez le voir avant de mourir. Un coup de Maître.
GOLD SKILL /20