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Au Women's Forum de Deauville / Plénière d'ouverture du jeudi 13 octobre
Article dans Africultures
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=10496
POUVOIR ÊTRE ENTERRÉS EN FRANCE : ENJEU D'INTÉGRATION POUR LES MUSULMANS
Anne Bocandé
"Quand la terre des morts enracine les vivants", tel est l'intitulé de la 3e édition du colloque "Décolonisons les imaginaires", qui s'est tenu à la Mairie de Paris le 3 novembre dernier. Yamina Benguigui, réalisatrice (1) et adjointe au Maire, en charge de la lutte contre les discriminations, s'est entourée de chercheurs et de politiques pour réfléchir sur l'insuffisance d'espaces pour les musulmans dans les cimetières publics français. Cette réalité est, selon elle, un enjeu d'intégration qu'il serait urgent d'aborder dans les débats présidentiels de 2012.
Les musulmans de France sont-ils des oiseaux sans ailes qui se cachent pour mourir ? Telle est la question que pose Yamina Benguigui dans son discours d'ouverture du colloque "Décolonisons les imaginaires. Quand la terre des morts enracine les vivants".
Parce que la "grande histoire est une somme d'histoires individuelles", l'élu en charge de la lutte contre les discriminations a souhaité que cette réflexion sur la mort pour les musulmans débute par une série de témoignages. "On a longtemps revendiqué le droit du sol. On revendique désormais le droit du sous-sol". Tel est le cri du cœur lancé par le journaliste de LCI et directeur de l'information du Bondy Blog, Nordine Nabili qui continue en s'indignant : "La génération dont je suis est propriétaire de cette terre. Je veux pouvoir être enterré où je le désire".
Fanny Aït Kaci, médecin, cofondatrice de l'association Une Chorba pour tous et Le Cœur en partage s'offusque à son tour : "Dans les quartiers populaires de Paris, je vois quotidiennement des collectes dans les cafés pour qu'une famille puisse rapatrier le corps d'un défunt vers le Maghreb. Là-bas ils sont pourtant considérés comme des émigrés. En France, ce sont des immigrés. Quand est-ce qu'ils pourront être chez eux sur la terre de France ?".
En France, sommes-nous égaux face à la mort ? En théorie, oui. La loi française stipule que chacun peut choisir sa sépulture, qu'un respect absolu sera fait des dernières volontés du défunt. Quand aux maires, il est de leur devoir d'enterrer les habitants de leur territoire. Le problème ne tient donc pas à l'impossibilité d'être enterré dans un cimetière public mais de l'être selon les rites de sa religion. Si la question de la pratique religieuse et des lieux de culte est souvent abordée, celle de la dernière demeure est quasi-absente des débats politiques. "Ce n'est que dans les années 1980 que la place de l'islam vis-à-vis de la République est interrogée", explique l'historien Yvan Gastaud. L'arrivée de familles de religion musulmane, avec le regroupement familial de 1974, fait entrer l'islam et les lieux de culte dans les débats politiques par la question de l'intégration.
La laïcité et l'"insécurité juridique" des maires
Pourtant, seulement 82 espaces religieux musulmans sont aménagés au sein des cimetières français dont près d'un tiers en région parisienne. Ils sont appelés "carrés" en référence aux carrés militaires qui regroupèrent les pierres tombales de militaires musulmans pendant la première guerre mondiale. La question de la mort de la population musulmane et de sa vieillesse, est "impensée", dénoncent les sociologues Atmane Aggoun, Claudine Attias-Donfut mais aussi le gérontologue Omar Samaoli (2). "Nous n'avons pas décolonisé les imaginaires. Les musulmans de France ne sont plus des travailleurs immigrés en transit", martèle Yamina Benguigui.
Impensé, l'enterrement des musulmans en France l'est aussi parfois des musulmans eux-mêmes. "La très grande majorité des immigrés de la première génération souhaitent mourir en France, c'est-à-dire y passer leur retraite, mais veulent être inhumés dans leur pays d'origine", remarque Catherine Atthias-Donfut, sociologue (3). Toutefois, lors d'une enquête, elle a remarqué que cette conclusion était sujette aux variables d'intégration et au sentiment d'appartenance. "Les personnes, et notamment les femmes, d'origine immigrée ou devenue française qui ont accès à un revenu correct, à la propriété, etc., marquent davantage leur enracinement en France et leur désir d'y être inhumées".
Pour cette directrice de recherche à la Caisse nationale d'assurance vieillesse, le choix de l'enterrement répond également à une question identitaire. "Pour les personnes qui ont migré, le choix de l'endroit de l'enterrement sera nécessairement une rupture. Soit, une rupture avec les morts, les aînés enterrés au pays. Soit une rupture avec les vivants, avec l'avenir construit dans le pays d'accueil".
Les musulmans de France issus des générations suivantes trouvent dans les "carrés" français le fruit de leur identité renouvelée : Français et musulmans.
Pour cela ils ont accepté nombre des rites mortuaires en contradiction avec leur religion, ce que le sociologue Atmane Aggoun nomme "le cumul des cultures". En premier lieu, le cercueil : "Dans le Coran, le corps doit toucher la terre. Pour respecter les règles de santé publique française, la poignée de terre est jetée dans le cercueil", précise le chercheur. L'Académie de droit musulman de l'Organisation de la Conférence islamique a estimé que l'enterrement d'un musulman dans un cimetière non exclusivement musulman est possible.
Dès lors, les musulmans de France revendiquent une certaine souplesse vis-à-vis de la loi 1905, derrière laquelle se retranchent nombre de maires de France. Ils espèrent pouvoir diriger leurs pierres tombales vers La Mecque et être rassemblés dans le cimetière de droit commun, auprès de musulmans. Selon la loi de 1905, la "République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte mais elle assure la liberté de conscience et le libre exercice du culte".
"Le respect de la laïcité ne doit pas être une excuse pour discriminer une nouvelle fois des Français de confession musulmane". "Il faut arrêter de se cramponner à une laïcité narrative" renchérit Atmane Aggoun. Il cite alors les propos du philosophe Régis Debray, qui parle de "laïcité intelligente". Il s'agirait, donc, non pas de contrecarrer la loi sur la laïcité mais de la compléter au nom d'un certain principe de réalité. Et les chercheurs de rappeler les aménagements octroyés aux religions chrétiennes, comme le financement des services d'aumôneries dans les écoles et hôpitaux. Toutefois, une loi spécifique aux cimetières datant de 1881 explicite la réticence des maires, tel que l'a rappelé le conseiller d'État, Rémy Schwartz. Celle-ci interdit les cimetières "interconfessionnels" : "Tout regroupement par confession sous la forme d'une séparation matérielle du reste du cimetière est interdit."
De Bobigny à Goussainville : "Sur le terrain, c'est non seulement possible mais facile"
Pourtant des maires de France choisissent de se référer plutôt aux circulaires ministérielles (4) les incitant au contraire à aménager des espaces spécifiques. "Notre République est laïque car tous peuvent y trouver leur place", défend Catherine Peyge, la maire de Bobigny, où se trouve le premier cimetière musulman, ouvert en 1937. Désormais inscrit à l'Inventaire des monuments historiques, il abrite l'histoire de l'immigration en France.
À Goussainville, proche de Roissy, un "carré" musulman a récemment été aménagé. "Pour la jeune équipe municipale que nous formons cela n'a soulevé aucune polémique. Pour la population non plus. Les gens s'en fichent", affirme Badr Slassi, l'adjoint au maire en charge de l'administration générale. Un chemin dallé sépare les musulmans qui souhaitaient être enterrés auprès de personnes de leur religion et le reste du cimetière. Cette disposition a été réfléchie avec l'association musulmane de la ville. "Il existe un consensus sur le fait que chacun peut être enterré dans la dignité, dans le partage de la terre".
Marinette Bache, présidente des services funéraires de la Ville de Paris, témoigne également de cette réalité de terrain : "À la Toussaint, il y avait dans nombre de cimetières, des Asiatiques qui sont venus fleurir leurs tombes alors que cette fête ne signifie rien dans leur religion. Les tombes musulmanes sont aussi fleuries de chrysanthème. N'est ce pas une preuve visible des traditions que se mêlent, de cet enracinement par la terre ?"
De la contrainte par la loi, à l'image de ce qui se fait pour les logements sociaux, à l'élaboration de conventions à l'échelle locale entre les associations cultuelles et les maires, les acteurs publics présents au colloque ainsi que les chercheurs s'accordent sur la nécessité de trouver une solution rapidement. Au sein d'une République pluraliste, la question des "carrés" musulmans devient une préoccupation de droit commun, que d'autres confessions, telles que les hindouistes et bouddhistes vont être amenées à poser dans l'avenir.
Le risque d'un repli identitaire ?
Faute de cela, certains Français de confession musulmane rapatrient les corps de leurs morts dans un pays qu'ils n'ont pas nécessairement connu ni choisi comme dernière demeure. Le droit au respect de la volonté des défunts de tradition musulmane constitue une revendication, qui non assouvie, risque de fragiliser l'intégration d'une partie de la population française. Le sentiment d'appartenance est d'autant plus un enjeu qu'existe chez les jeunes générations de culture musulmane, nées françaises, un ressentiment à l'égard d'une terre où elles sont nées mais qui ne les accepterait pas. C'est ce que craint, à travers ses travaux de terrain, le sociologue Atmane Aggoun qui parle d'une "résistance par le corps".
Pour conclure ce colloque "Décolonisons les imaginaires. Quand la terre des morts enracine les vivants", Yamina Benguigui envisage de proposer au Maire de Paris, Bertrand Delanoë, d'envoyer une lettre ouverte aux ministres des Cultes et de l'Intérieur pour mettre fin à l'insécurité juridique à laquelle sont confrontés les maires de France, afin qu'ils puissent répondre "avec justesse et justice à la question de la mort".
Anne Bocandé
1. Yamina Benguigui est réalisatrice du film Mémoires d'immigrés.
2. Gérontologue, directeur de l'Observatoire gérontologique des migrations en France (OGMF).
3. Claudine Atthias-Donfut est l'auteur de L'enracinement. Les immigrés vieillissent aussi.
4. Des circulaires ministérielles datant de 1975,1991 et 2008 incitent les maires de France à aménager des espaces confessionnels dans les cimetières de droit commun.
Article dans Respect Magazine
http://www.respectmag.com/2011/11/12/cimetieres-et-carres-musulmans-%C2%ABquallons-nous-faire-de-nos-morts%C2%BB-5680
Début novembre, la Ville de Paris organisait, à l'initiative de Yamina Benguigui, adjointe au maire en charge des droits de l'Homme et de la lutte contre les discriminations, un colloque sur la difficulté pour les musulmans de France d'être enterrés dans les cimetières hexagonaux, dans le respect de leurs croyances.
L’égalité des citoyens face à la mort est loin d’être une évidence, encore moins une réalité. En témoignent les situations douloureuses vécues par de nombreux musulmans, qui, faute de carrés confessionnels dans les cimetières, n’ont pas d’autres choix que de se faire enterrer dans leur pays d’origine, ou en France, mais dans des conditions qui ne respectent pas leurs rites religieux.
Le « carré musulman », késako? C’est un espace, dans les cimetières, réservé aux morts musulmans - en adéquation avec les prescriptions religieuses : regroupement des sépultures en un même lieu, orientation vers La Mecque. La France compte environ 80 carrés. Faute de places, 80% des défunts sont donc inhumés dans leur pays d’origine.
Jusque dans les années 80, la question du lieu de l’enterrement ne se posait pas vraiment. « C’était souvent un choix de se faire enterrer au pays » rapporte Yvan Gastaut, chercheur. Trente ans plus tard, la donne a changé. « Les immigrés se sont mis à penser leur sépulture sur le sol français. Leurs familles se sont construites en France. Et logiquement, la question de construire leur mémoire et de s’enraciner s’est posée. Là, on a réalisé que la France n’avait rien prévu pour accorder à ces populations d’être enterrées ici, selon leurs convictions spirituelles » explique Omar Samaoli, directeur de l'Observatoire Gérontologique des Migrations en France (OGMF).
« Ce problème touche de nombreux Français, dont les jeunes, souligne Jamel El Hamri, étudiant. J’ai perdu un ami en juin 2008. Je n’ai jamais pu me recueillir sur sa tombe. Faute de place, il est enterré dans un village au Maroc ». En France, les lieux de sépulture sont sous l’autorité des maires ; les cimetières sont soumis à un principe de neutralité confessionnelle, conformément à la loi de 1905. Trois directives ministérielles (1975, 1991 et 2008) ainsi que le rapport de la commission Stasi sur la laïcité (2003) encouragent cependant les communes à installer des carrés confessionnels. Seulement, pas d’obligation, tout dépend de la (bonne) volonté politique locale : les circulaires n’ont pas d’effets contraignants.
A Goussainville, les musulmans ont leur carré depuis avril 2010. « Sa création n’a pas suscité de débat, précise Badr Slassi, adjoint au maire. La décision a été prise en conseil municipal. Une étude de sol a été réalisée, pour s'assurer qu’il n’y avait pas de nappes phréatiques. Quant à la délimitation des tombes, elle s’est faite en consultation avec l’association cultuelle musulmane locale. On a simplement expliqué aux habitants pourquoi on créait cet espace ». Depuis, des demandes, auxquelles la mairie ne peut répondre, affluent également des communes voisines. Pour M. Slassi, il faut passer par la loi pour contraindre les élus, si besoin, à créer un carré musulman.
« L’accès au carré devrait être un droit, affirme Catherine Wihthol de Wenden, directrice de recherche au CNRS. Ce thème va devenir central avec le vieillissement de l’immigration. Ne pas pouvoir se faire inhumer près de sa famille et de ses proches, dans le respect de ses croyances, entraîne un profond sentiment de rejet ; c’est vécu comme une discrimination ». Un refus perçu comme un frein au sentiment d'appartenance nationale. « Lorsqu’un mort est enterré dans son pays d’origine, l’inscription de la chaîne générationnelle est rompue, poursuit Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV). Se faire inhumer en France, c’est couper avec les ancêtres mais penser aux générations futures. Cela enracine fortement les générations suivantes ».
Pour Atmane Aggoun, docteur en sociologie, « les élus prétextent souvent un manque d’espace ou se réfugient derrière l'alibi de la laïcité pour justifier l'absence d’aménagements ». Pourtant, être enterré selon ses convictions religieuses ne remet pas en cause le principe de laïcité : les tombes, en tant qu’espace privé, peuvent exprimer la volonté du défunt.
Rémy Schwartz, conseiller d'Etat, estime que « la laïcité induit le respect de la volonté du défunt». Il ajoute qu’avec le dispositif actuel, il est tout à fait possible de répondre aux souhaits des familles mais reconnaît qu’une ambiguïté demeure : « Il n’est pas possible de refuser à quelqu’un d’être enterré dans un cimetière communal. Mais une personne n’a pas le droit de refuser d’être enterré à coté d’une tombe qui ne serait pas de la même religion ». Faut-il donc changer la loi ? Pas nécessairement selon Marinette Bache, présidente des services funéraires de la Ville de Paris. « Il suffit de pas grand chose pour que les directives ministérielles prennent force de loi. Lorsque les élus souhaitent traiter cette question, ils le font très bien avec les représentants des cultes et les assocations locales».
La France compte aujourd'hui entre 5 et 6 millions de musulmans. « Qu'allons nous faire de nos morts? s'insurge Yamina Benguigui, adjointe au maire de Paris, en charge des droits de l'Homme et de la lutte contre les discriminations. Les Français de culture musulmane ne sont plus des travailleurs en transit. Et l'inhumation est un acte fondamental de l'intégration de ces populations. Faut-il qu'ils retournent dans un pays où ils n'ont jamais vécu? Pour l'adjointe au marie de Paris, il est temps que les pouvoirs publics se saisissent du problème. Et vite. Dans l'attente, Yamina Benguigui entend envoyer prochainement une lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur «pour demander une évolution de la loi sur les cimetières». A suivre…
Bonjour et bienvenue sur ce blog où nous publierons tous les interviews, les articles, les vidéos et les photos de Yamina.
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