Dès qu’il m’eut débarrassé du bâillon qui m’entourait la bouche pour me donner un peu d’eau à boire dans une timbale de camping en aluminium, je lui demandai, d’une voix beaucoup plus geignarde et plaintive que je ne l’aurais voulu, pourquoi il m’avait fait tant de mal, le motif de ses agissements, la raison pour laquelle il s’était introduit en pleine nuit dans mon domicile, m’assaillant sauvagement dans mon sommeil en me fourrant d’autorité un épais tampon de toile entre les mâchoires, étouffant brutalement mes cris. Après m’avoir réduit au silence, d’un geste preste, il avait fait couler les boucles sinueuses d’une longue corde de chanvre autour de mes avant-bras, de mes poignets, de mes cuisses et de mes chevilles. Puis, tirant d’un coup sec sur ce filin habilement glissé autour de mes membres, il m’avait immobilisé tout le corps : en une fraction seconde, le chanvre avait resserré ses fibres sur mes bras ainsi que sur mes jambes, les ligaturant à mon corps en les forçant à se replier sur eux-mêmes, contre mon torse.
Finement saucissonné, avant même d’avoir pu comprendre combien je me trouvais solidement ligoté, je l’avais entendu arracher une petite bandelette de ruban-adhésif à un gros rouleau de scotch, dans la pénombre de ma chambre. Se tenant à califourchon sur mon torse entravé, au milieu de mes draps de lit, il avait apposé sur mes lèvres cette infime languette de toile autocollante, l’appliquant avec soin afin qu’il me fût impossible de recracher le tampon de tissu enfourné entre mes mâchoires. Puis il avait consolidé le bâillon d’un large turban de toile adhésive resserré autour de ma figure, recouvrant intégralement la partie inférieure de mon visage depuis la pointe de mon menton jusqu’aux aisselles de mon nez. Je ne gardais aucun souvenir de l’ajout de cette muselière de scotch, attendu qu’il avait pris soin de m’anesthésier au préalable, au moyen d’un mince foulard détrempé de chloroforme passé sur mes narines et noué solidement à l’arrière de mon crâne.
Suffoquant sous le bâillon et le poids de mon assaillant, ma bouche scellée à l’adhésif me contraignant à respirer à pleins poumons l’odeur âcre et brûlante du somnifère accolé en écharpe à mon nez, je n’avais constaté qu’à mon réveil, en un lieu qui m’était inconnu, la présence de ce large anneau de scotch impitoyablement refermé sur le bas de mon visage, en renfort de mon bâillon.
Muselé par ce dispositif fin comme du papier mais robuste, impeccablement mis en place avec un savoir-faire et une efficacité des plus redoutables, j’avais peu-à -peu pris connaissance de l’espace immense, propre et bien éclairé où je me trouvais désormais, une chambre bien différente de celle où je dormais chaque soir. Celle-ci était vaste, lumineuse, et ses murs de crépi immaculé, peints en blanc, donnaient l’impression d’avoir été passés à la chaux.
Mon corps reposait sur la seule pièce de mobilier qui équipait les lieux, un canapé-lit flambant-neuf mais de piètre qualité, aux coussins tendus de toile beige assez grossière. Une paire de menottes de police en acier rutilait à mes chevilles, (les maillons de sa chaînette amarrés par un serre-câble en plastique à un pied du canapé), et des entraves similaires me glaçaient la peau des poignets de leur métal atrocement froid et anguleux.
Contraint de demeurer assis, droit comme un i, sur l’unique meuble de cette grande chambre carrée, dont les murs neutres, épouvantablement éblouissants, réfléchissaient la lumière blafarde, aveuglante, diffusée par les voiles de tulle blanc et vaporeux accrochés, en guise de rideaux, à la seule fenêtre de la pièce - peut-être un vasistas, dont je ne pouvais deviner que vaguement la forme ronde comme un œil-de-bœuf -, j’avais vu s’avancer vers moi, au cœur de cette clarté vive, presque douloureuse, qui m’incommodait et me forçait à plisser les paupières, une silhouette sombre et svelte, vêtue d’un simple pantalon de coutil noir et d’une chemise blanche aux manches retroussées, le visage dissimulé par un manchon de toile élastique et moulante vert-kaki comme en portent les soldats des forces spéciales lors de certains raids particulièrement périlleux nécessitant la préservation la plus stricte de leur anonymat.
Bien que ses traits fussent soustraits à mon regard par ce masque de tissu qui épousait délicatement les formes de ses lèvres et le galbe discret de ses pommettes, je le reconnus instantanément, à sa démarche gracieuse et légèrement chaloupée, ainsi qu’à son maintien élégant, à la fois noble et austèrement rigide.
Aussi, dès que débâillonné par ses soins, je m’empressai de l’interroger en répétant sans trêve son prénom, avec insistance, comme pour l’en harponner, le harcelant d’un flot incessant de questions sans lui laisser le temps d’y répondre, pour finalement lui demander, à bout de souffle, la gorge sèche :
– Erwan, que se passe-t-il , exactement ?
Il me fit taire en me forçant à boire un peu d’eau fraîche à sa timbale en métal cabossé. Après quoi, après un bref instant d’hésitation, le regard rêveur, il daigna enfin m’adresser la parole, de sa voix douce et pondérée, inimitable, filtrée par son masque de toile :
– Personne ne sait que tu es ici, avec moi. Tu seras en sécurité entre ces murs.
– Où sommes-nous, exactement ?
– Dans une planque de police, qui a été utilisée pour espionner et démanteler un réseau de trafiquants d’armes, un endroit qu’on a laissé à l’abandon, sans prendre la peine de démonter ses installations. La pièce est équipée d’une alarme anti-intrusions… entre autres choses extrêmement utiles…
– Erwan ! Quel serait pour moi l’intérêt de rester dans cette pièce ? C’est idiot ! Je veux partir. Détachez-moi. Sur-le-champ !
– Okay… Et dès que tu auras mis le nez dehors, tu finiras découpé en petits morceaux sur un bloc-opératoire par toute une savante équipe de scientifiques qui examineront longuement ton corps charcuté et mis en pièces, avec beaucoup d’intérêt… Ils regarderont tes yeux… ton cerveau… ton cœur… De vrais charognards !
Je demeurai interloqué et mon étonnement fit sourire mon ravisseur. Les yeux rieurs, il pouffa sous son masque kaki :
– J’ai l’air de plaisanter, mais c’est la pure vérité ! J’ai intercepté juste à temps un ordre de mission te concernant. Figures-toi que, depuis hier, une équipe de toubibs et d’éminents docteurs se tient prête à te disséquer dès que l’escadron militaire chargé de te mettre le grappin dessus t’aura retrouvé ! Ils auront du mal à te dénicher ici, soit dit en passant…
– Pourquoi voudraient-ils me disséquer ? C’est absurde.
– Ils veulent savoir comment tu fonctionnes, Quentin. Ils veulent comprendre.
– Le mécanisme biologique qui te permet de prédire l’avenir depuis que tu es bébé…
Autofiction sans suite rédigée un soir d’été, le mercredi 15 juillet 2026. Source d’inspiration : la mention « Médium enlevé » lue ce même jour, sur un écran de distributeur-automatique de boissons.