2012 — 2017 Du logo de François Hollande à l’Anarchie
Voilà un billet que je souhaite écrire depuis longtemps. Comme souvent quand j’écris, je le fais principalement pour moi. D’abord parce que je n’efface jamais ce que j’écris, ce qui me permet de me relire longtemps après et de confronter ma pensée d’aujourd’hui à ma pensée d’hier (et parfois, j’ai des surprises). Ensuite parce que j’ai la chance d’avoir des discussions longues et soutenues avec des ami.e.s qui me lisent, réagissent de façon critique, me suggèrent des lectures, bref, me font avancer et nourissent ma réflexion. Il arrive même que des inconnu.e.s prennent contact avec moi et deviennent de ces ami.e.s auxquels je fais référence.
Les photos de l’article sont CC-BY Folkert Gorter
Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas, ou bien seulement depuis peu de temps, je me sens obligé de revenir un peu en arrière.
En 2012, il m’est arrivé quelque chose de peu commun. Alors graphiste, employé dans un petit studio après quelque temps passé en freelance, je suis contacté par une agence de communication pour un sujet important et confidentiel. Renseignements pris, cette agence commence à travailler sur la campagne présidentielle de François Hollande et cherche quelqu’un pour en réaliser l’identité visuelle. Quand je leur demande “pourquoi moi ?” (je suis jeune, je n’ai aucune référence sérieuse sur ce type d’exercice, je ne suis pas dans les réseaux du PS…) ils me disent avoir vu une infographie que j’avais réalisée à l’époque avec les copains d’Humour de droite et en avoir apprécié le style, ils veulent un truc “dans le genre” pour la campagne… Je suis un peu surpris, mais soit. Là il est utile de rappeler plusieurs choses. D’abord, on vient de se fader 5 ans de présidence de Sarkozy et je pense que n’importe qui avec une sensibilité un peu de gauche a envie qu’il dégage. Ensuite, ça fait 17 ans qu’on n’a pas eu un président “de gauche”, les derniers prétendants ayant été Ségolène-désir-d’avenir et avant cela Lionel, avec le résultat que l’on connaît. Cette fois-ci me dis-je, il y a peut-être une chance à saisir. Je suis jeune graphiste à l’époque et je dois l’avouer, bosser sur une campagne présidentielle représente un peu un rêve (surtout après le ramdam qu’on a fait sur la campagne d’Obama). Donc, j’accepte, persuadé de tenir le projet d’une carrière et de pouvoir bosser avec des gens sans doute très expérimentés et intéressants. Au final, je vais la faire courte, j’ai facturé 4200€ (avant cotisations) pour beaucoup de jours d’un travail complètement désorganisé, j’ai bossé tout seul, c’était très frustrant et je ne sais toujours pas trop que penser du résultat final. Si ça vous intéresse, j’ai écrit peu de temps après un billet pour parler du projet.
Cette collaboration m’aura durablement étiqueté comme étant de gauche, un soutien de Hollande, proche du PS alors que bon, en réalité j’étais surtout un mercenaire pas cher qui avait accepté de faire le job (je ne souhaite même pas savoir combien l’agence a touché avant de me refiler une partie du boulot). Dans le même temps, j’étais relativement actif avec une bande de connaissances, dans un groupe que l’on avait appelé 2000douze. J’en ai retracé la création et les actions dans trois billets, que l’on peut trouver ici : 01, 02, 03. Je ne les avais pas relus depuis un certain temps et je suis surpris de ce que j’y retrouve. Il y a d’abord ce qui va nous intéresser pour la suite, l’obsession du vote. J’y reviendrai. Ensuite, de façon plus surprenante, tout un passage sur la création de faux contenus, ce qui à la lumière de l’obsession récente des “fake news” prend un éclairage assez nouveau (je ne me souvenais pas de l’avoir écrit et assumé aussi directement…).
Un des projets fait à l’époque qui me tient à cœur car, rétrospectivement, il me sauve un peu, c’est Déconne pas François. A l’époque déjà, la candidature de Hollande, bien qu’elle fut la mieux placée pour l’emporter face à Sarkozy, ne rencontrait pas nécessairement un enthousiasme monstre. Histoire de le souligner j’avais créé (alors que je bossais en même temps sur son logo) ce petit site pour permettre à des personnes s’apprêtant à voter pour lui, de lui faire part, en amont, de leur exigence de fidélité aux promesses qui ne manqueraient pas d’être faites et de leur attente de résultats. Ça semble incroyablement naïf à posteriori hein ? Mais à l’époque c’était qui j’étais. Je pensais qu’il suffisait de voter pour un candidat en lui disant “attention hein, gaffe, si tu fais pas ce pour quoi on t’a élu, tu vas voir ce que tu vas voir”. Je voulais le croire.
A la même période, j’ai aussi écrit ce billet : “Pourquoi je vote (encore)”. À sa relecture, je crois que je pourrais avoir un débat très virulent avec moi-même tellement certaines formulations me crispent. Alors oui, il y a aussi d’autres tournures qui esquissent un peu ce je pense à présent (même la parenthèse dans le titre du billet est assez prémonitoire) mais finalement je conclus tout de même que le vote peut et doit être ressuscité. Ça me fait un peu chier mais comme je l’ai dit en début d’article, j’essaye d’assumer tout ce que j’ai écrit...
À ma décharge, au moment de sa rédaction, soit beaucoup d’événements sur lesquels j’appuie aujourd’hui ma réflexion n’avaient pas eu lieu, soit leurs conséquences historiques (ou absence de conséquences) n’étaient pas forcément claires. Je pense au mouvement des places (renommé mouvement des indignés), mais aussi à Syriza et à l’élection d’Alexis Tsipras, avec la suite tragique qu’on lui connait. Plus près de nous, Nuit Debout, mouvement relativement inoffensif ce qui n’aura pas empêché sa répression, la lutte contre la loi travail et son monde et enfin, les mobilisations récentes contre les violences policières, stigmates visibles d’un savoir faire qui pour le coup n’est pas nouveau.
Ces événements n’avaient pas eu lieu et surtout, je n’avais pas lu grand chose. On entend souvent dire que plus on lit, plus on se sent ignorant tant on réalise par là même l’étendue de ce que l’on ne sait pas. Je crois que c’est une de mes découvertes de ces cinq dernières années. Je parle de découverte sensible, personnelle. Bien sûr, quelque part, je savais que je ne savais pas, mais je n’en avais pas fait l’expérience.
Qu’ai-je lu alors qui m’ait autant fait changer d’avis depuis ? Pas mal de philosophie, des essais, un peu de sociologie et surtout, comme l’indique le titre de cet article, des textes anarchistes. Tandis que je lisais, ma vie changeait elle aussi. Ce qui me motivait à une époque m’apparaissait soudainement de plus en plus vain, ce que je croyais partiellement mérité se révélait à moi comme le résultat d’une suite de privilèges dont je n’avais pas compris l’entrelacement (ou je l’avais inconsciemment occulté) , ce dont je jouissais simplement sans le questionner —le début de l’autonomie, en tout cas ce que l’on nous vend comme tel, une aisance financière relative— perdait de son attrait bien plus tôt que prévu. Enfin, la façon dont je compensais tout ça par une espèce d’activisme, débauche d’énergie désorganisée et, il faut bien l’avouer, souvent creuse, me semblait tout à coup d’une inutilité crasse.
Durant ces lectures, mon rapport au temps a lui aussi changé. Cette sensation que l’on a toutes et tous éprouvée, de découvrir un texte qui résonne brutalement avec ce que l’on vit, bien qu’il ait été écrit il y a parfois plusieurs centaines d’années, que faut-il en déduire ? D’abord, que les mouvements historiques sont bien difficiles à saisir, tantôt étalés sur de très longues périodes, tantôt accélérés dans un fracas qui, s’additionnant au temps long, rend les choses incompréhensibles : on les ressent mais on ne les comprend pas. Ensuite, que l’on se croit malin alors qu’on ne l’est pas, que l’on pense toujours vivre une crise particulière, d’une intensité jamais atteinte —à notre décharge tout nous y incite— alors que là encore, je ne crois pas que ce soit le cas (le pire a de la ressource). Pour préciser, je crois qu’il y a dans notre préhension du temps deux erreurs opposées à éviter : d’un côté, vouloir faire de notre situation actuelle une bizarrerie tout à fait unique et séparée de sa continuité historique (c’est, quelque part, chercher à s’économiser le fait de lire et comprendre l’histoire, ses imbrications, ses influences profondes et entremêlées), de l’autre au contraire, l’erreur de tout percevoir par analogies, en cherchant à calquer des événements passés et des réponses anciennes sur une situation présente, qui peut paraître semblable dans les grandes lignes mais en réalité diffère d’un millier de façons discrètes. Les inégalités et les rapports de classes, par exemple, ont bien sûr beaucoup de choses en commun avec ce qui était déjà dénoncé il y a 120 ans, ils en sont l’évidente prolongation, les héritiers. Et malgré cela, ils ont changé : ils se sont accrus tout en devenant moins lisibles, le discours qui les entoure a muté pour en gommer les traits les plus saillants. Cette petite divagation sur le temps n’a pour seul but que de souligner combien il est difficile de distinguer clairement le présent. Au mieux doit-on sans doute s’efforcer de le vivre.
On en vient à ce qui nous intéresse maintenant, l’élection présidentielle de 2017. Si je suis revenu si longuement sur mon trajet de ces 5 dernières années, parfois en exhumant des textes contradictoires avec ce que je soutiens aujourd’hui, c’est d’abord pour ne pas me présenter comme l’anarchiste de toujours, l’abstentionniste parfait, au parcours rectiligne et à la cohérence absolue, bref le donneur de leçons. Pour tout dire, la fraîcheur de certaines lectures m’a même fait hésiter à écrire l’article que vous lisez en ce moment, car je sens bien que tout ce que j’ai ingéré comme idées n’est pas encore tout à fait stabilisé. Mais la date de l’élection pose un ultimatum, alors tant pis, il faut bien y aller.
Ce qui me semble spécifique à l’élection à venir est qu’elle aura conduit beaucoup de femmes et d’hommes à la conclusion qu’elle porte en elle un vice profond (sur lequel il est bien difficile de mettre le doigt, c’est le sujet qui nous occupe). Jamais auparavant au cours de discussions, des personnes pourtant convaincues de la nécessité du vote ne me sont apparues aussi perdues et abattues à l’idée de devoir aller voter. Quelles peuvent-être les raisons de cet abattement ? On suggère parfois que c’est le manque de choix. Cocasse. Il y a 11 candidatures, dont certaines ont été précédées de primaires qui resteront pour moi de curieuses et éphémères exaltations en ce qu’elles ont permis avant même le début de l’élection d’éliminer les prétentieux qui se pensaient adoubés d’avance. La joie vengeresse fût de courte durée puisque bien vite, tout le monde réalisa qu’en réalité, on se vengeait à nos dépens : il n’était pas prévu que l’on puisse les éliminer tous. Si ce n’est le manque de choix alors, qu’est-ce ?
Eh bien je crois que nous sommes nombreux.ses à sentir au fond de nous que le vote est une coquille sèche, un arbre mort, un droit dont on nous enseigne qu’il a été conquis de haute lutte mais qui s’est vidé de son sens au cours des siècles, peut-être même n’a-t-il jamais eu cette substance... et cette perspective nous désespère. On ne veut pas s’avouer sa mort. On entre alors véritablement dans une phase de déni. On tente de se convaincre que c’est passager (comme moi dans mon billet d’il y a cinq ans). On tente de se persuader que même vicié de toutes parts, il reste préférable à la situation de celles et ceux qui ne peuvent pas voter… Bref, on cherche un millier de raisons de ne pas admettre l’évidence : le vote est bel et bien mort. J’irai même plus loin : je crois que les plus ardents défenseurs du vote sont ceux qui sont le plus près de réaliser sa mort ou l’imposture de sa vie.
Comment pourrait-il en être autrement ? Le palliatif citoyen auquel on consentait avec bonheur et gravité a disparu. Le rite ne fonctionne plus, quelqu’un a rallumé la lumière et la cérémonie nous apparaît absurde.
Pourquoi avons-nous si longuement consenti à ce rite ? Mais parce qu’il est pratique ! Une fois toutes les quelques années, il suffit de se déplacer, signer une feuille et glisser un papier dans l’urne. Voilà ce que l’on nous fait passer comme le summum de la participation à l’organisation de la vie collective. Et on y croit. Et j’y ai cru. Pourquoi ? Je pense que là encore, c’est en réalité parce que c’est pratique : le vote nous arrange car, de nos jours, on n’a guère le temps de faire plus. Toutes nos semaines sont accaparées par le travail, notre esprit lui-même est accaparé par l’idée de se mettre, soi et les siens, à l’abri du besoin. Alors bien sûr, on enrobe le tout d’un peu de corps. Il y a des programmes, des débats, des meetings de sorte que l’on ait la sensation de voter pour des idées et pas uniquement pour se dire “ouf, j’ai participé”… La réalité c’est que ces programmes ne concernent que les détails d’un monde dont les règles ne sont pas soumises au vote et, fait rare, quand surgit un être qui prétend remettre en cause un peu plus que la couleur des rideaux, l'édifice se met en branle pour le moquer, le ridiculiser, le caricaturer, le faire échouer avant qu’il n’atteigne les manettes ou bien, une fois qu’il y est, le prend à la gorge pour l’étouffer et le limiter le plus possible dans sa capacité d’action. Et certains nous disent que s’accommoder de tout cela, c’est être pragmatique. Après tout il y a une logique dans ce qu’on nous présente comme le choix perpétuel du moins pire. C’est celle qui a accepté sans se l’avouer l’idée que le pire finirait par advenir, que ce dernier se jauge selon une grille de lecture individuelle et qu’il faut choisir en fonction de celle là.
Le choix n’est donc pas un problème, puisqu’il ne peut y avoir de bon candidat. On l’a vu, celles et ceux qui prétendent l’être feignent d’ignorer que même élu.e.s, ils ne pourraient pas agir comme ils l’entendent, car ils seraient alors forcés d’évoluer au sein d’un système qui a été conçu pour prévenir tout véritable changement.
Il reste un autre problème derrière le vote, c’est celui de la délégation permanente. De la gestion de nos vies, de nos vies elles-mêmes en réalité, nous avons tout délégué à une petite caste de personnes qui, en plus de ne pas toujours honorer ce pour quoi elles ont été mandatées, s’en mettent plein les poches avec un naturel désarmant et à un rythme de plus en plus effréné, sentant probablement le vent tourner.
Quelles sont les alternatives à la délégation qui nous viennent alors à l’esprit ? Être candidat.e ? Ce serait bien paradoxal puisque ça reviendrait à vouloir demander à d’autres de nous déléguer ce que l’on ne consentait plus soi-même à déléguer. Ce serait prétendre à la représentation, celle-là même que l’on conteste aux autres. Ce serait croire que dans l’exercice du pouvoir, on parviendrait à faire changer les choses tout en étant immunisé à la corruption, par on ne sait quel sortilège. Militer ? Impossible pour qui a la conquête du pouvoir et la hiérarchie en horreur, puisque ce sont là les seules raisons d’être d’un parti (que certains appellent mouvement, ne trompant personne), Simone Weil l’a très bien démontré. Souscrire malgré tout au vote et espérer pouvoir un jour demander des comptes ? Je l’ai cru et je pense m’être fourré le doigt dans l’oeil. Ma participation aux manifestations contre la loi travail et le passage en force qui a suivi en auront là encore été l’expérience sensible.
Ce que je cible dans la délégation, ce n’est pas l’oisiveté occasionnelle à laquelle il est bon que chacun.e puisse prétendre, c’est le risque qu’à tout déléguer tout le temps, l’on finisse par ne plus rien comprendre à rien et par se retrouver piégé de fait dans une délégation perpétuelle.
Voilà donc qu’on a zigouillé le vote et avec lui, l’idée d’élire des représentants. On l’a vu, peut-être n’avait-il jamais vécu, peut être était-il déjà mort, mais encore s’agissait-t-il de le tuer dans notre esprit. Que faire maintenant de l’élection, ce spectacle lamentable qui prétend rythmer l’activité politique d’un peuple comme le nouvel an rythme notre perception de l’histoire ? Si chaque jour doit être un nouvel an, alors que chaque jour soit une élection par l’action, libérée de la nécessité de nommer tel ou tel. Une élection qui ne conserve que le débat véritable, les choix collectifs, la réflexion sur ce que l’on souhaite faire de nos vies, femmes et hommes émancipés de ce prétendu fatal-réalisme dicté par un capital ventriloque.
C’est là peut-être l’un des points les plus importants de ce que j’écris. Je lis parfois que ne pas voter, ce serait “s’en foutre”, ce serait démissionner, quitter le champ de bataille. D’abord, il ne s’agit pas d’un champ de bataille mais d’un supermarché dont la seule intrigue consiste à savoir qui colporte les idées les plus périmées et quel produit présente le plus grand écart entre la suggestion de présentation et la réalité ! Ensuite, bien sûr que non il ne s’agit pas de s’en foutre. S’en foutre, c’est voter ! On l’a vu, le vote se maintient essentiellement par sa dimension pratique, facile, confortable, rituelle, gratifiante même. Quiconque aurait pour lui ses semaines et ses mois de libres, quiconque aurait l’esprit dégagé de la menace de la faim ou de la rue ne consentirait jamais à n’être écouté qu’une fois tous les cinq ans. Si aujourd’hui nous tournons le dos au vote, c’est parce que dans la société de l’hyperchoix le premier acte de résistance revient justement à refuser de choisir. Mais le refus, pour ne pas être qu’un acte symétrique sans cesse rapporté à son origine, doit aussi être la première pierre de quelque chose d’autre. C’est pourquoi je ne me dis pas abstentionniste, ce qui me ramènerait sans cesse au vote dont je ne souhaite pas, mais anarchiste, ce qui me projette dans une direction précise, dans un projet longuement discuté et préparé et qu’il s’agit de diffuser avec le langage de notre époque. (Parenthèse sur l’Anarchie : ce mot a tant été tordu que le sens immédiat qu'il nous évoque est à mille lieues de ce qu’il désigne initialement. L’ampleur de la caricature contemporaine qui en est faite m’a frappé lors de mes lectures. Le pouvoir ne travestit jamais aussi bien les mots que ceux qu’il redoute... Pour retrouver des sens (pour ne pas dire LE sens) plus véritables de l’Anarchie, quelques lectures en fin d’article).
Certaines et certains opposeront que prendre ce chemin, c’est prendre le risque du pire. Je ne leur donne pas tort. Mais c’est là tout le vice de notre époque. En réalité, le Pire est déjà là, il arbore un visage agréable, rassurant et, nous voyant malgré tout pressentir que le monde se délite, le Pire nous assure que tout ira bien si l’on continue comme prévu. Pardon de le dire aussi crûment, mais entre deux pires, j’estime avoir le droit de décider duquel je souhaite. Et tant qu’à faire, j’opte pour le pire qui peut-être nous mènera à la liberté véritable, contrairement à celui qui n’est qu’une perpétuation de ce que l’on connait déjà et dont l’aspect précisément répétitif agit comme tranquillisant. Oui, peut-être que refuser massivement le vote, nier au pouvoir violent sa légitimité à être, rire à la face de toute autorité préfigure des jours plus compliqués que ceux de notre morne routine d’occidentaux, mais il est illusoire de vouloir toujours plus de liberté sans jamais accepter de concéder quoi que ce soit. A ce sujet, un texte récent décrit cette attitude de choix délibéré d’un pire comme quelque chose de “petit-bourgeois”. Je crois qu’en réalité, ce qui est petit-bourgeois, c’est de voter par charité, c’est de voter pour épargner à des gens dont on ne connait rien, des peines que l’on fantasme à leur place et qui sont souvent en deçà de ce qui est déjà leur réalité. Bien sûr, il est probable que le pire menant à la liberté passera par une période de troubles dont les conséquences se feront sentir de façon fortement inégale. Mais le mensonge consiste à dire que ce n’est-ce pas déjà le cas. Et puis sans doute ne devrions-nous pas parler du pire. Le pire se vautre dans le confort. Le meilleur réside dans l’inconnu.
Alors ne cédons pas. Bâtissons les solidarités qui nous permettront de passer à travers cette période, plutôt que de perpétuer ce dont, bien souvent, les gens dont on se drape de la misère ne veulent plus eux-mêmes (et pour cela, rien de tel que de les écouter, de participer à leurs luttes...). Dans le même temps, nous qui avons trop, listons ce à quoi nous sommes prêtes et prêts à renoncer. Rappelons nous quotidiennement que notre confort relatif, nous qui en jouissons encore, perdure au détriment d’une immensité de nos semblables, dont les exploiteurs rivalisent d’ingéniosité pour les dérober à nos yeux (délocalisations massives des chaînes de production, horaires décalés de tout un pan des industries de services et j’en passe…). Luttons contre notre inclinaison individuelle à la tolérance de la démesure plutôt que de combattre l’incendie.
Pour bien faire, il conviendrait maintenant de développer ici tout ce qu’ont pensé avant nous les anarchistes, ces femmes et ces hommes qui ont esquissé des projets de société (et dont certains ont été réalisés, même temporairement), qui ont éprouvé des moyens d’actions. Mais d’une part, comme je l’ai dit, mes lectures sont encore fraîches et je ne pense pas être à même de les résumer correctement. D’autre part, je crois que renouer avec la liberté passe par l’action. Or lire est l’une des actions les plus accessibles qui soit, un début, qui doit agir comme un préambule. Sur l’indispensable complémentarité de l’action et l’écriture (et par extension, la lecture), difficile de ne pas céder à l’envie de citer Blanqui :
Des milliers de jeunes gens instruits, ouvriers et bourgeois, frémissent sous un joug abhorré. Pour le briser, songent-ils à prendre l'épée ? Non ! la plume, toujours la plume, rien que la plume. Pourquoi donc pas l'une et l'autre, comme l'exige le devoir d'un Républicain ? En temps de tyrannie, écrire est bien, combattre est mieux, quand la plume esclave demeure impuissante.
Eh bien ! point ! On fait un journal, on va en prison, et nul ne songe à ouvrir un livre de manœuvres, pour y apprendre en vingt-quatre heures le métier qui fait toute la force de nos oppresseurs, et qui nous mettrait dans la main notre revanche et leur châtiment.
Mais à quoi bon ces plaintes ? C'est la sotte habitude de notre temps de se lamenter au lieu de réagir. La mode est aux jérémiades. Jérémie pose dans toutes les attitudes, il pleure, flagelle, il dogmatise, il régente, il tonne, fléau lui-même entre tous les fléaux. Laissons ces bobèches de l'élégie, fossoyeurs de la liberté ! Le devoir d'un révolutionnaire, c'est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu'à extinction.
Mais plutôt que d’accumuler des citations, plutôt que de donner plus longuement de la plume, je vais lister ici quelques ouvrages qui répondront au début de frustration que je sens poindre, afin qu’ensemble nous lisions pour mieux lutter ensuite.
Voilà venu le moment de conclure. Ces dernières années, ces derniers mois, lorsque je discutais avec des ami.e.s et que je me disais opposé au vote (et par delà, à l’état et au principe même de pouvoir coercitif), une question surgissait irrémédiablement, toujours la même. Longtemps, je n’ai pu difficilement répondre autre chose que “je ne sais pas”. Quand bien même l’aurais-je su, je crois que je n’aurais rien dit. Ce que je sais maintenant, c’est que cette question n’est pas anodine, elle est le début d’une vaste aventure, individuelle et collective, effrayante et réjouissante, qui nous est à la fois transmise et à réinventer :
On fait quoi alors ?
Les photos de l’article sont CC-BY Folkert Gorter
Voici la liste de lectures dont je parle dans cet article. Je commence par celles que j’estime les plus accessibles, même en temps passé (comprendre, nombre de pages). L’idée de cette liste n’est pas d’être exhaustive mais de refléter les bouquins dont j’estime qu’ils ont été des jalons dans l’évolution de ma réflexion :
Note sur la suppression générale des partis politiques, Simone Weil
Pourquoi sommes-nous anarchistes, Élisée Reclus
Proudhon - Bakounine - Kropotkine. La Révolution libertaire.
Instructions pour une prise d’armes, Auguste Blanqui
Le droit à la paresse, Paul Lafargue
La religion du Capital, Paul Lafargue
La conquête du pain, Pierre Kropotkine
De l’action directe, Voltairine de Cleyre
Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, Bernard Charbonneau & Jacques Ellul
Anarchie et Christianisme, Jacques Ellul
Autopsie de la révolution, Jacques Ellul
Pour qui, pour quoi travaillons-nous, Jacques Ellul
Bernard Charbonneau & Jacques Charbonneau, deux libertaires gascons unis par une pensée commune
Pourquoi je hais l’indifférence, Antonio Gramsci
Les riches font-il le bonheur de tous ? Zygmunt Bauman
Qui fait la soupe doit la manger, Auguste Blanqui
Géographie de la colère, Arjun Appadurai
Métamorphoses du travail, André Gorz
La crise du monde moderne, René Guénon
Critique de la vie quotidienne, Henri Lefebvre
Fenêtre sur le chaos, Cornelius Castoriadis
...et j’en oublie sans doute, je mettrai la liste à jour. Edit : Merci à la lectrice attentive qui m’a suggéré plusieurs corrections.












