Il lui dit quelque chose de doux
Huguette Bachelart, épouse Descornes.
18.08.1936 - 26.03.2022
« Il lui dit quelque chose de doux. »
Quand je pense à toi, ce qui me revient ce sont des souvenirs, bien sûr, des images, le son de ta voix. Mais avant tout, des mots.
En 2011, au moment où ta santé cognitive a commencé à se dégrader, tu parlais tout le temps. Tu passais tes journées assise devant la fenêtre à décrire tout ce que tu voyais. Les gens qui passaient dans la rue, avec des chiens ou des poussettes ; les bourdons ; les chats ; les nuages ; les avions. Ça durait des heures. Une vraie logorrhée. A cette époque, tu vivais dans un état d'angoisse quasi permanent. Dans la peur de manquer de pain, de devoir déménager sur le champ, effrayée par un camion de travaux au bout de la rue. Au fil du temps, l'angoisse est partie. Mais avec elle, les mots aussi. Te laissant dans un état de plus en plus végétatif. Si tes mots à une époque m'épuisaient, leur disparition progressive était encore pire.
Après ton départ, petite mère, j'ai ouvert tes carnets. Des agendas à couvertures de chats, les chats que tu aimais tant. (Les chats mais aussi les hiboux ; les bêtes ; les romans policiers.) Les encres des carnets sont diverses, les années se mélangent. Les dates sont parfois précises, le plus souvent floues. Ça coure de 2002 à 2010. En parcourant ces pages, j'ai retrouvé tes angoisses. Beaucoup de notes brèves concernant ta santé. Des coups de fil à ta sœur, présente ou absente. Des choses vues. Tu notais les petits faits du quotidien, de peur de les oublier. Comme si tu pressentais ce qui allait se passer.
J'y ai retrouvé les inquiétudes pour ta santé :
26 avril, le kiste sur le doigt.
Tension 14,8
3 aout : douleurs
samedi 14 juillet : mal aux gencives
lundi 11 août : colique
4 septembre : Mal au cou
31 septembre : Douleurs dans les os de la tête
10 juillet : mal au talon
16 février, plaque rouge sur la cheville
Plaque rouge revenue au mois de mars 2006
Avril, 25e jour de la plaque sur la cheville.
Malaises commencés cette semaine, lundi 17 janvier. Vertige. Perte de l'équilibre. Vertige.
Lundi 14, la perte d'équilibre continue.
3 décembre 2004, Mal sur le côté de la langue
2 octobre : 23e jour de la chute.
17 janvier 2005 Étourdissement vers 9h20, matin
Une note concernant Michel. Pas la plus gaie :
Oct 2002, Michel malade, 4h du matin, pompiers, les urgences, hôpital Villejuif.
3 novembre : Drôle de type sur le banc de bus vers Massy
7 avril : Quelle histoire !!! Christophe et Marie, Docteur à 19h00
Une invasion de furets, seuls ou en couples :
Juillet 2003 : 2 furets dans la rue
7 mars : un furet dans la rue
7 avril 2004 : furet dans la rue
24 août : deux furets dans la rue
27 Juillet, descendu jusqu'au parc Bourdeau. Fermé.
19 février, le pigeon a disparu.
Des coups de fil à ta sœur, absente :
4 juillet : personne
téléphoné le 8 septembre 2007 : personne
D'autres fois, le contact a eu lieu :
Téléphoné à ma sœur 4 janvier 2004, 25 Mai 2004, 19 Juillet 2004, 3 septembre 2004, 29 janvier 2005 : Malade !!!
Des messages me concernant :
Sophie de chez Nathan a téléphoné à 16h20.
Mes départs à des salons du livre qui t'angoissaient tellement :
Départ Stéphane à Autin, samedi, dimanche
Voyage à Is sur Tille.
8 octobre Stéphane, retour du Mans, 19h15 arrivée Montparnasse.
Vendredi 6.12.2002, signatures, retour dimanche 8
Mon numéro de portable écrit des dizaines de fois dans tous tes carnets.
Des informations capitales :
Lavage cheveux, 21 janvier
Le 27 aout 2009, décongelé le réfrigérateur
8 décembre 2009, le chat a vomi
La date du jour c'est sur LCI
Mercredi 9 mai, trouvé 50€ à inter marché
Un resto, ensemble :
11.10.2001 Léon de Bruxelles, Châtelet
Le souvenir de longues promenades solitaires :
22 avril : Marché jusqu'à Massy.
4 octobre Marché vers le pont du chemin de fer
Mai 2002 Marches dans Paris
22 aout Porte d'Orléans
Dimanche 8 septembre Montparnasse, Denfert-Pte d'Orléans à pieds
30 sept Montsouris
La présence de morts inattendus :
Jean François Deniot est mort. 78 ans.
Philippe de Broca, décédé, 71 ans
Inquiétude pour le monde comme il va :
200.000 SDF en Angleterre
Un doute sur le titre d'une chanson entendue à la radio :
Blues steuff ? Stoff ? Blue Steuf ? Blue Stoph ? Super Blou Steuf ?
Une visite, peut-être importante :
Samedi 18 octobre 2008 : visite de l'expert entre 9h et 16h
Expert de quoi ? Où est-il cet expert dans ce monde où toi tu n'es plus ?
Deux citations, Une de Stephen King, presque exacte :
Les mots réduisent les pensées qui semblaient sans limite. Elles ne sont qu'à hauteur d'homme quand on finit par les exprimer.
« La vie est un bien perdu quand on a pas vécu comme on l'aurait voulu. »
Quand tu as cessé d'écrire dans tes carnets, c'est moi qui me suis mis à capturer tes mots dans les miens. Tandis que ton langage s'amenuisait, que tes mots s'envolaient, (comme dans mon livre Les Mots de Papi s'envolent, où l'enfant essaye de les rattraper avec un filet à papillons), tandis qu'ils étaient remplacés par des balbutiements à base de « patatapatatapata »… parfois surgissaient des phrases claires, et précises. Étincelantes comme des pierres précieuses. Toujours un peu incongrues. Je les aime, ces phrases. De quels tréfonds proviennent-elles ? Certaines sont poétiques, parfois très drôles…
Cassez-vous la tête et vous saurez tout
Par moments, dans ces endroits-là, y a des petits cercles
Une boîte avec des hirondelles, c'est bien
Dans quel jus tu trempes ?
Ils sont gonflés, les papiers
Parfois j'essuyais des insultes, des « connard ! » ou des « abruti ! » Ou bien :
Foutez-moi le camp, bande d'ordures !
Je notais des signes de lassitude :
La totalité, c'est la merde
C'est vraiment des vieilles conneries
C'est fini, je crois plus en rien
Un autre jour, peut-être un compliment :
Ça, c'est du pur magnétisme
Un soir, comme j'arrive devant ton fauteuil un peu rapidement, tu sursautes :
TOI : J'ai eu peur des oiseaux
MOI : Il faut pas avoir peur. C'est gentil, les oiseaux.
TOI : Ils sont sincères, les oiseaux
Je te parle à l'oreille, pour te dire, peut-être, que c'est l'heure du repas :
TOI (t'adressant à quelqu'un qui n'est pas là) : Il lui dit quelque chose de doux
Août 2020, des phrases drôles, encore :
Les oreilles sont en liberté
Qu'est-ce que tu fais avec des genoux ? Tu ramasses tes genoux ?
Au fil des mois, ces phrases se sont faites de plus en plus rares, à ma grande tristesse.
Bientôt je vais raser les coffres forts
On doit vous faire cuire
J'm'en fous, je me fous de tout
Une phrase que Lise Deharme aurait pu te souffler :
Une phrase de mauvais augure :
Je me trouve plus du tout sanguine
Je vous aime, je vous tue, je crée la vie
A nouveau, une phrase lucide et glaciale :
La peau se rétrécie (22.08.2021)
Une phrase qui me ramène en enfance :
Tu es sage, Stéphane ? (28.10.2021)
Une autre qui nous rappelle que le corps est une mécanique :
On est bien réglés (10.11.2021)
Puis, quatre mois ont passé, avec seulement des oui ou des non, cernés de « patatapatata. » Quelques jours avant ton départ, alors qu'une toux te secouait, suite à des mucosités persistantes, au milieu des balbutiements, une phrase intelligible :
TOI - Ah, c'est moche, hein ?
Et puis les derniers mots compréhensibles, alors que je t'apportais un verre d'eau :
TOI - Merci Madame.
MOI - C'est Stéphane…
Tu as souris. Ce soir-là, un jeudi, tu as souri durant tout le repas. Le plus souvent, ces derniers temps, lors du repas du soir, tes yeux étaient fermés. Tu mangeais les yeux fermés. Là, tu les avais grands ouverts. Et bleus. Dès que j'apparaissais dans ton champ de vision, tu souriais. C'était un très beau soir. Un soir bleu. J'étais heureux. Quand je t'ai trouvée, le samedi, tes yeux étaient fermés.
Je me suis penché vers toi et je t'ai murmuré quelques mots à l'oreille. Les derniers.
Je t'ai dit quelque chose de doux.
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