C'Ă©tait bien son tour. Il y a une justice. Et il se pĂ©nĂ©trait de cette idĂ©e en savourant la rĂ©gularitĂ© de son pouls qui battait distinctement Ă son poignet, et le souffle d'air qui gonflait ses poumons douze fois en soixante secondes. Air absorbĂ© et rejetĂ©. Battement du sang. Si je jouais Ă Ă©touffer, se disait Jean Calmet, si je me retenais de souffler, comme autrefois, je verrais tout noir, j'apercevrais des cercles brunĂątres tournoyant derriĂšre mes yeux, je me sentirais gonfler, puis Ă©clater, j'entendrais les mĂȘmes cloches Ă toute volĂ©e dans mon crĂąne... Il retrouvait un carrĂ© d'herbe au fond du jardin de Lutry, il avait sept ans, il Ă©tait couchĂ© sur le sol et les tiges des graminĂ©es fraĂźchement coupĂ©es lui piquaient les omoplates Ă travers sa mince chemise. Tout Ă coup il fallait mourir, pour ĂȘtre aussi vaillant que les hĂ©ros et les chevaliers du livre d'histoire. Il se souvenait de Jeanne d'Arc rĂŽtissant dans les flammes et de Roland blessĂ© Ă mort sonnant du cor sous les rochers, ses poumons Ă©clataient en pluie de sang au fond de sa gorge. Le petit garçon Ă©cartait les bras comme un suppliciĂ©, il aspirait une Ă©norme gorgĂ©e d'air, soudain il bloquait son souffle et le martyre commençait: les taches brunes, les points brĂ»lants en feu d'artifice, les carillons dans les oreilles... Je souffre, se rĂ©pĂ©tait Jean Calmet avec bonheur, et quelque chose inondait son sang d'un feu noir qu'il n'oublierait plus. J'ai Ă©tĂ© choisi pour souffrir. Je dois rĂ©sister Ă la peur, je dois aimer cette souffrance. Le vertige le gagnait. Une gaie soĂ»lerie d'initiĂ© et de victime. Puis il cĂ©dait Ă la panique, l'air bruyamment revenait en lui, le ciel reprenait sa transparence bleue oĂč des ramiers et des mouettes fuyaient comme des truites.