J’ai troqué mon pinceau et ma toile pour un stylo et ce vieux papier à lettre que j’ai retrouvé dans le dernier tiroir de la commode bleue de mon atelier. Il appartenait à mon ex-femme, Marielle, car dans le coin supérieur gauche se trouve l’en-tête de son agence immobilière.
Je me demande, d’ailleurs, comment elle vit son enfermement. Elle doit se sentir seule sans son travail qui a toujours occupé tout son temps. Tu la connais, à part pour me réprimander lorsque je rentrais trop tard de soirées bien arrosées avec toi, elle n’avait que ses appartements de luxe à la bouche.
Moi, je suis à la maison avec Martine. Notre santé est bonne.
Martine occupe ses journées à réorganiser l’appartement et je passe comme d'habitude la plupart de mon temps dans mon atelier.
Mes toiles, cependant, restent blanches. Le banc sur la place des tilleuls qui est normalement source d’inspiration, est vide depuis plusieurs jours. Je devrais en profiter pour trouver un autre sujet, comme par exemple la boulangerie avec sa jolie façade bleue, ou encore le petit parc verdoyant qui longe la place. Mais tu le sais aussi bien que moi, je n’ai jamais pu trouver une âme dans ces choses qui me semblent sans vie, sans émotion.
Il n’y a que les visages qui me font voyager. J’aime me promener dans leurs rides, leurs sourires, leurs iris colorés.
Malheureusement, cet ennemi invisible a emporté mes muses, ces inconnus qui trônent sans le savoir dans mon vieil atelier.
Tu te souviens de ce tableau que je t’ai offert pour tes 60 ans ? Celui d’une femme au regard lumineux. Ses petits yeux bruns éclairaient cette fin de journée du mois d’octobre et une feuille jaunie par l’automne s’était posée sur ses cheveux châtains. J’aime me promener dans leurs rides, leurs sourires, leur iris coloré.
Je voulais qu’il soit chez toi, car tu vivais une période difficile, et j’étais persuadé que sa présence te monterait le chemin pour retrouver ce sourire qui atténuerait ces douleurs auxquelles tu as du faire face.Â
Tous les soirs, je retrouve Martine dans la cuisine pour le dîner. Même si elle ne veut pas que je l’aide, je la rejoins lorsqu’elle commence les préparations. J’aime ressentir l’agitation dans la pièce, écouter le démarrage du feu sur la cuisinière et les cliquetis des casseroles. Même si le silence de mon atelier est le son le plus beau et doux que je connaisse, ce brouhaha de l’heure du dîner le rend encore plus divin.
J’ai pensé à peindre Martine. Il est même curieux de ne pas l’avoir déjà fait.
Depuis que nous sommes coincés chez nous, je me suis davantage surpris à l’observer, et je me suis rendu compte que je ne connaissais pas son visage.
Cela fait 5 ans que nous nous croisons dans cette vie quotidienne, et 5 ans que mon regard ne fait qu’effleurer ses traits. J’ai découvert une petite cicatrice sous sa frange blonde. Je ne la connaissais pas et je ne connais donc pas son histoire.
Elle sera le début de son portrait. Je ne lui demanderai pas d’où vient cette vielle blessure, mais comme pour mes autres muses, ces inconnus, mon pinceau imaginera ses secrets et l’interprétera sur la toile.