"Vivez. Amusez-vous. Lisez tout ce qui vous tombe sous la main. Pas que du théùtre. Des romans, des livres politiques, des biographies, des poĂšmes, des bandes dessinĂ©es, des bouquins de cul. Tout est bon. Il faut lire avant de jouer. Se remplir dâĂ©motions, dâidĂ©es, de points de vue, dâhistoires. Tout sert. Et puis Ă©coutez la musique : classique, jazz, rock. Chantez. Jouez : trompette, guitare, sax, tubas, tambour, nâimporte quoi. Câest tout bon. Ăa va dans le cĆur et dans le corps et ça y restera. Allez dans les concerts, dansez. Fumez si vous aimez ça. Et puis aprĂšs, faites du sport : judo, gym, piscine. Courez dans les bois. Traversez Paris Ă vĂ©lo. Ăa servira. Amusez-vous. Sans complexe, sans remords. Tout, tout servira. Draguez, sĂ©duisez. Une fille, un mec vous plaĂźt ? Foncez. Vous vous ferez jeter ? Peu importe, allez-y. Et surtout : baisez. Câest ça le plus important. NâĂ©coutez pas les discours officiels, la tĂ©lĂ©, la propagande, vos profs, vos parents. Apprenez Ă vous toucher les uns les autres, Ă vous faire jouir. Câest difficile mais ne renoncez pas. Et surtout ne trichez pas, ne vous contentez pas de peu, ne fuyez pas le problĂšme. Ne vous diluez pas dans le piĂšge facile du sentimentalisme, de lâamour Ă trois sous ou pire de lâhorrible conjugalitĂ©. Ne vous âmettezâ pas ensemble tout de suite. Attendez. Restez libres. Ne vous mariez pas. Changez dâobjet aimĂ©. Chaque personne nouvelle est une divine surprise, une aventure unique, exceptionnelle, irremplaçable. Quand plus tard vous jouerez la comĂ©die vous les exprimerez toutes parce que vous les contiendrez toutes. Ne vous rĂ©duisez pas vous-mĂȘme, il en va de votre avenir et de votre talent, du plus secret de votre talent. Au contraire, enrichissez-vous. Aimez sans esprit de profit ni de sĂ©curitĂ©. Prenez lâamour pour ce quâil est : une chose lĂ©gĂšre et grave, irrĂ©ductible et sacrĂ©e. Ce sera lâexpĂ©rience principale de toute votre vie dâartiste, dâacteur ou dâactrice. Son fondement. Ă part ça, allez dans les cours de théùtre si ça vous chante mais nâen attendez rien. Quel cours, me direz-vous ? Et je vous rĂ©pondrais : quâimporte le cours pourvu quâon ait lâivresse ! Ne croyez pas, je vous en prie, que je ne prenne pas au sĂ©rieux votre envie dâĂȘtre acteur ou actrice ni que je tourne en dĂ©rision votre envie dâincarner MoliĂšre, Shakespeare ou Musset ! Je sais trĂšs bien que tout cela viendra mais en son temps, quand il faudra, quand vous serez chargĂ©s. Si vous voulez vraiment pouvoir les jouer, ne vous coupez de la vraie vie, de la vraie comĂ©die de la vie. Alors inscrivez-vous mais aussitĂŽt aprĂšs amusez-vous, dĂ©connez, faites-vous des copains, des copines et surtout aimez-les. Faites des tas de choses ensemble. Pas que du théùtre : de la politique, des voyages, des stages, du jonglage. Allez au cinĂ©ma. Militez. Ăventuellement, allez au cours mais nâĂ©coutez pas vos maĂźtres. Nâacceptez que ce quâils vous montrent ou vous font faire. Pas ce quâils disent ou vous expliquent. On explique pas lâamour ou trĂšs peu. On le fait. Et mĂ©fiez vous du âmĂ©tierâ, des cours connus, courus. Du Conservatoire. Pourquoi ? Parce quâon vous y âenseigneraâ le théùtre tel quâil se fait, non pas tel quâil pourrait, devrait se faire. Tel quâil se pratique aujourdâhui et non tel quâil se faisait autrefois. CâĂ©tait son rĂŽle jadis et câĂ©tait mieux. Aujourdâhui, on va vous citer des noms de metteurs-en-scĂšne cĂ©lĂšbres, Ă la mode, pourtant dĂ©jĂ trĂšs dĂ©modĂ©s, trĂšs vieux (eux pourtant si jeunes !), trĂšs fatiguĂ©s. On ne vous apprendra pas lâhistoire du théùtre mais celle de la programmation des théùtres parisiens. On vous apprendra, insidieusement, hypocritement, sans la nommer (car ce nâest plus la mode) la loi de lâarrivisme et du carriĂ©risme. On vous persuadera, sous le manteau, Ă voix basse que rien nâest possible sans cela. Ne le croyez pas. Lâarrivisme est le pire blocage du comĂ©dien : ça rend jaloux, ça empĂȘche de jouir, dâĂȘtre heureux, dâĂȘtre libre. DâĂȘtre bon. NâĂ©coutez pas pour autant leurs leçons de modestie, dâobĂ©issance : â Lâacteur est lĂ pour servir le texte, lâauteur, la mise-en-scĂšne, etc⊠â Non. NâobĂ©issez pas. Soyez ambitieux, mĂ©galos si ça vous chante, peu importe, câest pas grave. Meyerhold disait ou Ă peu prĂšs : â Le pire ennemi du théùtre nâest pas le cabotin, câest lâacteur bourgeois. â Celui qui veut ârĂ©ussirâ. Ne cherchez pas Ă rĂ©ussir, Ă gagner de lâargent. Lâargent ne compte pas : il y en a tant mieux, il nây en a pas tant pis. Vous pouvez me croire : ce nâest pas un homme riche qui vous parle. Trouvez des ruses pour survivre : bourses, travaux divers, figuration. Mais pas de âpubâ, de trucs de tĂ©lĂ© merdiques, de prostitution. Ou alors la vraie. Tant quâĂ faire, il vaut mieux. Et ne refusez pas lâaide de vos parents si vous avez cette chance : ce nâest pas pour ça que vous leur devrez quoique ce soit. Restez libres et arrogants. Le théùtre, au contraire de ce que disent les dĂ©magogues, marxistes ou anti-marxistes, nâest pas un âmĂ©tierâ comme un autre. Ce nâest mĂȘme pas une condition commune, câest un art et une faveur qui nous est donnĂ©e (ou que nous nous donnons, si vous prĂ©fĂ©rez). Enfin, je vais vous avouer une derniĂšre chose : ne cherchez mĂȘme pas la cĂ©lĂ©britĂ©. Vous vous dites (tout le monde, connu ou pas, vous dira) : â Ouais, OK, câest bien gentil tout ça mais il faut bien quand mĂȘme pouvoir âtravaillerâ⊠Non. Il ne faut pas. âTravaillerâ rend con. Mauvais surtout. Regardez Ă la tĂ©lĂ© ceux qui âtravaillentâ : pour la plupart, ils sont mauvais. Il vaut mieux sâamuser, faire lâandouille, dire des poĂšmes, monter des spectacles avec ses amis, amuser la galerie, sa copine, passer pour un con, perdre son temps. Ăcrire.
Et puis le temps viendra oĂč tout ça vous sera rendu cent fois parce que, de mĂȘme que vous rencontrerez la femme ou lâhomme Ă qui ces expĂ©riences et ces leçons seront un trĂ©sor qui lâaidera Ă vivre, vous rencontrerez votre maĂźtre, le vrai, celui Ă qui vous aurez envie dâobĂ©ir, de vous oublier, de tout abandonner et pour qui ce trĂ©sor sera le matĂ©riau vivant dont il fera son Ćuvre. Votre Ă©cole, la seule, car pour la rĂ©aliser il vous fera naĂźtre Ă vous-mĂȘme. Et mieux que la cĂ©lĂ©britĂ©, la carriĂšre ou lâargent, vous aurez la gloire. â La gloire, la cĂ©lĂ©britĂ© : câest quoi, la diffĂ©rence ?â ricanait un jour une fameuse journaliste de théùtre Ă qui jâessayais dâexpliquer tout ça. Jâai prĂ©fĂ©rĂ© laisser tomber. Ă vous je le dis : ça nâa rien Ă voir. La cĂ©lĂ©britĂ©, câest le fric, le âmĂ©tierâ. La gloire, câest ce dont vous rĂȘviez quand vous Ă©tiez enfants. Le théùtre est un rĂȘve dâenfance, ne lâoubliez jamais. Prenez ce rĂȘve au sĂ©rieux, respectez-le, il est la vĂ©ritĂ© de votre vie. Ă cette seule condition, je vous le promet : vous le rĂ©aliserez."