4.11.19
AprĂšs une descente compliquĂ©e vers Madrid, pendant laquelle notre carlingue a Ă©tĂ© balancĂ©e dâun nuage Ă lâautre, je me suis Ă©croulĂ© sur le lit de ma chambre dâhotel. Jâai rĂ©pondu Ă quelques mails puis je me suis dĂ©cidĂ© Ă aller courir dans le parc adjacent, le Parque Juan Carlos 1. Un endroit Ă©trange et interminable, vestige dâun urbanisme artificiel des annĂ©es 90, avec des sculptures abstraites, des avancĂ©es de bĂ©ton, des cascades minuscules, le tout sous un ciel apocalyptique et un vent puissant, celui lĂ mĂȘme qui nous a giflĂ© lors de notre descente angoissĂ©e. A certains moments, jâai senti une bruine sâĂ©clater violemment contre mes joues, comme lorsquâon longe une fontaine un jour venteux. Elle sâest tue un moment, pas le vent, puis de lourds nuages gris foncĂ©s ont dĂ©barquĂ© dans un ciel bas, comme pour cacher le coucher de soleil que jâaurais voulu regarder entre les oliviers. La bruine est revenue, toujours aussi excitĂ©e, puis elle sâest transformĂ©e en une fine pluie, qui venait tremper mes cheveux, mes bras, mes jambes. DĂ©sorientĂ© dans ce parc immense, je longeais la riviĂšre artificielle en espĂ©rant trouver une sortie. Ce fut le cas une dizaine de minute plus tard, plus au nord que celle par laquelle jâĂ©tais entrĂ©. Jâai fini mon footing en longeant les immeubles de verre - car personne nâhabite ici, câest un quartier dâaffaire - et suis rentrĂ© mâabriter dans le confort de mon executive room, rĂ©sultat dâun surclassement bienvenu, oĂč le minibar est offert. Jâai Ă peine couru 5km, mais jâĂ©tais heureux de retrouver mon lit confortable, probablement plus fatiguĂ© par mon agrichage Ă la coque de lâavion que par ma course avortĂ©e.
22.11.19
Quelques heures Ă tourner autour de ce qui est attendu de moi, des tĂąches qui me sont demandĂ©es. Je me demande souvent comment se comporterions-nous si les attentes portĂ©es en nous nâĂ©taient en rien le rĂ©sultat dâun dĂ©sir de consommation. Je me comporte au travail comme je fais mes cadeaux de NoĂ«l : avec les dĂ©sir de finir rapidement mais efficacement - jâaimerais réÚlement faire plaisir aux destinataires- et le plus tĂŽt possible, en Ă©vitant les samedis irrespirables sur les grands boulevards. Câest probablement trĂšs symptomatique de ce que je peux ĂȘtre que cette comparaison sâapplique entre ma maniĂšre de produire et celle que jâai de consommer. La poule et lâoeuf, le serpent qui se mord la queue. ParallĂšlement, la reconnaissance que ces deux actes est doucement jouissive, elle permet de continuer Ă le faire, en se regardant constamment, pour ĂȘtre sĂ»r de sâaimer toujours.
Comme si câĂ©tait la seule chose quâon cherchait, sâaimer.
6.12.19
Je crois que jâarrive Ă essayer dâexplorer mes blocages dans le 16Ăšme arrondissement, en parlant, en expliquant pourquoi je suis comme je suis, en mâouvrant, en citant des noms. Mais essayer de les dĂ©bloquer pour de vrai, sans se cacher, sans rester immobile parce que terrorisĂ© par la prise de risque quâengendre le mouvement, voilĂ lâenjeu. Le risque de perdre ce que jâai construit minutieusement, pendant si longtemps, voilĂ ce qui empĂȘche dâavancer. Et je ne parle pas forcĂ©ment de ce que jâai construit avec les autres, je parle de ce que jâai construit en moi, du semblant dâĂ©quilibre sur lequel je dĂ©pose mon grand corps dĂ©cevant et mon cerveau fatiguĂ© de trop penser, tout le temps, pour rien, sans en tirer quoi que ce soit, parce que trompĂ© constamment par mes angoisses. PĂ©daler dans la semoule. Brasser du vent. Tout ça pour finalement choisir la facilitĂ©, comme lorsquâon devait synthĂ©tiser nos lectures pour des professeurs de littĂ©rature qui voulaient nous faire rentrer dans une forme fixe, construite de la mĂȘme façon pour tous, des HLM intellectuels. Il Ă©tait alors facile de monter quatre murs, une façade, une peinture fraĂźche. Elever un beau bĂątiment, quasiment attirant, avec des chambres tĂ©moins quâon invitait Ă visiter par des citations comme une table sur laquelle nous avions dĂ©posĂ© des gĂąteaux secs et une bouteille de jus dâorange lors dâune journĂ©e porte ouverte. Bien nous allait que la visite soit rapide, intense, dĂ©jĂ remplacĂ©e par un autre projet, car ainsi personne ne regardait les fondations. Celles-ci Ă©taient flasques, pleines de boues, imprĂ©cises, elles disparaissaient comme elles apparaissaient, rien nâĂ©tait stable. Le talent minime quâon avait pour la construction, la dĂ©coration, lâexĂ©cution permettait dâoublier le manque de connaissance profond en architecture. Le manque de vision, en somme. La plupart du temps, ça passe, car le monde est globalement construit sur ces fondations mouvantes. Jusquâau jour oĂč quelquâun remarque la fraude, et alors tout sâĂ©croule lentement, comme un paquebot qui coule. Sans bruit, sans fracas, car cela est rĂ©servĂ© aux gens intĂ©ressants.
8.12.19
Jâai lâimpression dâĂȘtre bloquĂ© depuis hier. Jâai envie dâen dire plus, mais câest comme si mes remous intĂ©rieurs Ă©taient en pause. Enfin, pas forcĂ©ment les remous, mais en tout cas la possibilitĂ© de les raconter, de les ouvrir. Ca, et lâimagination. Je crois que lâimagination a toujours Ă©tĂ© un problĂšme ceci dit. Je nâai jamais rĂ©ussi Ă penser sur commande, que la commande vienne de moi ou dâun autre, jâai dâailleurs toujours Ă©tĂ© terrorisĂ© par lâidĂ©e du brainstorming. Lorsque je dois crĂ©er et rendre un document, je prĂ©fĂšre le garder ouvert pendant des jours, au cas oĂč une nouvelle idĂ©e apparaitrait plus tard. Câest rarement le cas, mais clĂŽturer une pensĂ©e, une idĂ©e, est quelque chose qui me terrorise. Jâai du mal Ă imaginer la possibilitĂ© de finir une histoire de fiction, de fermer dĂ©finitivement la porte Ă toutes les voies encore possibles lorsquâelles nâexistent pas. Est-ce que ça dit quelque chose sur ma capacitĂ© Ă faire des choix? Sur mon absence dâimagination? Comme si jâattendais toujours quâune idĂ©e me tombe dessus, mâapparaisse dâun coup, Ă©veillĂ© ou endormi. Alors, jâaurais Ă©vitĂ© lâeffort de me forcer Ă la rĂ©flexion, de crĂ©er dans mon cerveau un moment dĂ©diĂ© Ă la concentration, car cela me parait bien au delĂ de mes forces. Jâai pourtant besoin dâabsorber constamment des milliers dâinformations, je mâen rend compte par mes promenades sur les rĂ©seaux sociaux, mon obsession Ă Ă©couter la radio, de la musique ou un podcast lors des moments de silences, mais je choisis toujours des informations qui sont confortables pour mon intellect, pour lesquelles je nâai pas besoin de faire un effort inconsidĂ©rĂ©, que je peux absorber sans contracter les muscles de ma masse nerveuse, sans transpirer cĂ©rĂ©bralement. Elles peuvent traverser mon cerveau, le garder Ă©veillĂ© et diverti pour quelques temps, puis repartir vivre leurs vies. Et alors, jâavance, sans apprendre, sans digĂ©rer mais avec lâimpression dâavoir bien mangĂ©.
Mais au fond, le seule chose que jâai rĂ©ussi, câest dâavoir coupĂ© ma faim.
11.12.19
Je me dĂ©place dans la ville comme une amibe sur une eau fangeuse. Une eau souillĂ©e et lourde, sur laquelle il est douloureux de glisser, sous laquelle on ne peut pas respirer. On ne peut mĂȘme pas voir, on tourne autour des obstacles, on Ă©vite ainsi les regards car chacun est concentrĂ© sur son parcours, oĂč amener son corps, quel geste lui fera-t-on exĂ©cuter lorsquâon y arrivera, quel stimuli il y interprĂ©tera. Est-ce quâalors, on sera heureux?
Je me suis rĂ©veillĂ© au milieu de la nuit avec le doute de lâavoir vue dans un rĂȘve confus. Sur un bateau, Ă©norme, au milieu dâautres, avec un physique diffĂ©rent mais similaire Ă la fois, comme un masque manquĂ©. ManquĂ© dans le sens de lâacuitĂ© de la ressemblance, pas dans celui de la beautĂ©, qui elle, Ă©tait toujours bien rĂ©elle, mais câĂ©tait une beautĂ© de lâaltĂ©ritĂ©, le caractĂšre de ce qui est autre. Elle Ă©tait autre mais elle Ă©tait elle. Je nâai pas su quoi faire, comme souvent. Jâai cru voir son visage si frĂ©quemment que mon corps sâest pĂ©trifiĂ©, que mes mouvements se sont figĂ©s. Dans lâeau sombre, je pouvais voir. Mais alors, je nâavais plus de gestes Ă exĂ©cuter, plus de stimulis Ă interprĂ©ter.
Je ne savais pas si jâĂ©tais heureux.
20.12.19
Je passe mon temps Ă Ă©viter dâĂ©crire sur un sujet. Parce que je ne sais pas lâaborder, parce qu'en Ă©crivant sur autre chose, je veux penser Ă autre chose. La conception complĂšte de ce que tout ça implique est satellite Ă mon cerveau, elle tourne autour, sans jamais rentrer dedans. JâĂ©vite des formules que jâai trop utilisĂ©es, qui mâont amenĂ©s Ă me dĂ©tester, Ă me regarder de lâextĂ©rieur et Ă ne voir quâune personne hideuse.
Yet Another Example of the Porousness of Certain Borders.
Alors je regarde les fondations, de loin, sans mâen approcher, car je suis incapable de me concentrer assez longtemps pour le faire. Je suis rentrĂ© depuis trois jours chez mes parents et je passe deux heures par jour Ă jouer laborieusement du piano. Hier, jâai appris les accords de Heaven, de Bryan Adams. La coordination des doigts impliquĂ©e par lâapprentissage dâun instrument que je ne maitrise pas est probablement lâune des seules activitĂ©s que jâai trouvĂ© qui nĂ©cessite une attention totale, au moins pendant quelques secondes. Une fois cette coordination acquise et lorsque mes doigts redeviennent automatiques, alors je repense au sujet ou au plan de face sur le visage dâOlivia Williams dans Rushmore. Câest signe que je dois apprendre un nouveau morceau, une nouvelle suite dâaccords, une nouvelle mĂ©lodie qui me paraitra dâabord hostile, puis finalement, grace Ă ce bref effort, familiĂšre et machinale.
Je ne me lis mĂȘme plus, pourquoi le ferais-tu?
27.12.19
Jâavais inscrit le dernier livre de Blandine sur ma liste de NoĂ«l. Elle utilisait un pseudonyme Ă lâĂ©poque des blogs, Maeva. Je me souviens assez peu de ses Ă©crits, Ă part quâils Ă©taient impressionnants, notamment par la richesse du vocabulaire. Je ne me rappelle plus des thĂšmes non plus, mais je nâai pas oubliĂ© lâhabillage du blog, la photo prise Ă la webcam au dessus de sa description oĂč sa beautĂ© mâintimidait un peu. Nous avions passĂ© une soirĂ©e de nouvel-an ensemble Ă Rennes, alors quâelle sortait avec FĂ©lix, mais je ne suis pas sĂ»r dâavoir Ă©changĂ© plus de 10 phrases avec elle. Elle Ă©tait plutĂŽt effacĂ©e dans cette soirĂ©e oĂč elle ne connaissait que son petit ami, jâĂ©tais avachi dans le confort de ma relation avec Claire, de mon amitiĂ© avec Karine et BenoĂźt. Jâai suivi sur les rĂ©seaux la suite de sa vie, je lâai vu apparaitre dans des autres cercles sociaux que je frĂ©quentais de trĂšs loin, ou plutĂŽt oĂč je trempais le petit orteil, majoritairement pour des raisons professionnelles alors que je travaillais dans le milieu de la musique. Des rĂ©seaux un peu mondains, assez faux, oĂč les Ă©gos se percutent comme ces costumes en forme de bulles en plastiques quâon voit dans des vidĂ©os sur internet. Jâai trouvĂ© ça un peu surprenant mais elle avait lâair de sây Ă©panouir, plus en tout cas que lors de ce nouvel an oĂč elle nâavait pas reçu lâattention quâelle mĂ©ritait. Je crois quâon Ă©tait plusieurs, ce soir lĂ , qui auraient prĂ©fĂ©rĂ©s ĂȘtre ailleurs, peut ĂȘtre au moins dans une piĂšce sans quelques personnalitĂ©s trop imposantes et autres relations dysfonctionnelles dâun cercle dâami qui nâĂ©tait pas le notre. Ca nâest pas arrivĂ©, nous nous sommes lancĂ©s des sourires gĂȘnĂ©s.
Lorsque le premier roman de Blandine est sorti, je lâai lu avec dĂ©lectation, jâai eu lâimpression de retrouver les mots que je lisais Ă 16 ans dans lâintimitĂ© de nos rĂ©seaux restreints. Je nâai jamais eu la sensation dâĂȘtre proche de ses Ă©crits ou dâelle, mais retrouver cette familiaritĂ© couplĂ©e avec le thĂšme humble et doux de son roman mâa transpercĂ©.
Je suis allĂ© achetĂ© le nouveau hier, car on ne me lâa pas offert Ă NoĂ«l.