Writer . Singer . MC . Tripper . Performer . Screamer Based in Paris since 1989
La suite des aventures se joue ici.
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he wasn't even looking at me and he found me
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Lost Angeles - Jour 63/64
Sortir de l'aĂ©roport comme on sort de l'enfer. Arriver au pays de l'EtĂ© et des autoroutes. AprĂšs tout ce temps dans le Midwest et la Bible Belt, j'ai la sensation d'arriver lĂ oĂč converge la pensĂ©e.
Déjà , le flot de voitures et de bus est impressionnant. Je regarde le ciel bleu dépasser entre les blocs de béton. Ma navette arrive. Je suis excité, j'ai rendez vous avec un ami. Cela fait longtemps que je n'ai pas eu rendez vous avec un ami, avec quelqu'un que je connais. La sensation étrange d'arriver en terrain connu.
Ă l'avant, le pare-brise ressemble Ă un Ă©cran gĂ©ant. Ăa monte, ça descend, ça passe en dessous pour repasser par au dessus et ça tourne, ça vrille, ça remonte, un dernier virage vers la gauche et le mĂ©tro se lance dans une course au milieu de voies de voitures. Toute la ville s'offrent Ă moi du haut de l'autoroute.
Les palmiers penchent dans le ciel rosé de ce premier jour du mois de septembre. Ils penchent comme s'ils portaient le deuil. Ce sera toute la mélancolie et la poésie que je verrais dans cette ville.
Ville futile et clinquante du rĂȘve hollywoodien. Celle que l'on adore dĂ©tester.
Je retrouve Bennett pour la premiĂšre fois depuis six ans. Rien Ă changer si ce n'est sa barbe et le poids des ans qu'il porte au nombril. ExcitĂ©s comme des enfants, nous prenons le mĂ©tro. Ă Los Angeles. J'ai l'impression d'ĂȘtre un punk. Bennett n'a pas de voiture. C'est une salamandre qui se faufile entre les immeubles de cette ville dĂ©miurgique. Il va, vient et revient avec grĂące. Il sait oĂč aller et saute d'un bus Ă l'autre.
Un soir, dans un bus qui court vers le soleil disparaissant, il me dit, en français dans le texte : Cette ville est un miracle.Â
Un miracle. Je n'ai mĂȘme pas eu besoin de lui demander pourquoi.
Le soleil se faufile entre les rues et vous allonge l'ombre. Vous vous sentez Ă©ternel. Vous avez vingt-cinq ans et vous ĂȘtes en vie. Vous avez vĂ©cu jusque lĂ , malgrĂ© vous et Ă votre propre surprise. Vous vous trouvez lĂ , baignĂ© par ce soleil, avec toute cette vie devant vous. Avec tout ce qui commence, tout ce qui vient. Le monde se rĂ©unit sous vos yeux et vous parle Ă vous dans mille et une langue. Il saute Ă vos cĂŽtĂ©s, de bloc en bloc.
Cette ville est un putain de miracle.
« Des pays imbĂ©ciles oĂč jamais il ne pleut »
Je me rĂ©veille dans le ventre de la bĂȘte. Je sens son ronronnement. BalancĂ© et profond. Comme un moteur de bateau, comme un chat. Cette ville n'est pas un matou, mais une vieille chatte bagarreuse. Une vieille chatte gigantesque, avec des cicatrices et avec un seul Ćil. PrĂȘte Ă se battre, griffes dehors. On l'aurait oubliĂ© lĂ , comme on voudrait oublier Tchernobyl. Lui susurrant berceuses, lui chantant comptines. Dors, dors, surtout ne te rĂ©veille pas.
Evidemment, la bĂȘte ne dort jamais vraiment.
La nuit, il lui arrive de geindre. Et certain, pendant mollement au bout de l'une de ses pattes, vous dira qu'il voudrait se suicider. Â
Elle rĂŽde sous les tours de verre, dans les allĂ©es, entre les maisons en taule, dans les cours Ă l'arriĂšre des restaurants, sur les parkings Ă©clairĂ©s par la lune et mĂȘme entre les pavillons des blancs.
Con de blancs.Â
Toujours Ă aller se foutre dans des coins, Ă l'Ă©cart du monde qui foisonne, lĂ , Ă cĂŽtĂ© d'eux. Non, ils s'Ă©loignent toujours plus, s'Ă©talant dans leurs putains de banlieues. Ils se clonent sur des kilomĂštres, bien inconscients de la caricature d'eux-mĂȘme qu'ils sont devenus. PlutĂŽt que s'enrichir, ils prĂ©fĂšrent s'abrutir pour ne plus ressentir la moindre Ă©motion. Ils s'anesthĂ©sient comme des goinfres pour ne pas assister Ă leur propre cirque. Et majoritĂ© faisant, se pavanent devant ce mĂȘme monde pour lui apprendre Ă se tenir.
Cette ville est caricature. Je ne saurais y rester bien longtemps.
AprĂšs mettre faufiler pendant quelques blocs avec les deux amis que je devais voir, je me jette dans le premier bus partant pour le nord. San Francisco, here we go again.
Ta mĂšre Texarkana â Jour 55/62
Texarkana, ça ressemble au nom d'une araignĂ©e. C'est la dissonance si particuliĂšre des Ragtime de Scott Joplin. C'est lâamertume du bourbon qui frappe ton palais Ă midi. Ăa ressemble Ă rien Texarkana. C'est sec comme un coup de trique. C'est un putain de coup de trique, Texarkana.
C'est l'un de ses nulles parts que personne ne connait. PosĂ© entre le Texas et Arkansas, c'est une aberration. Une prairie qu'aurait pas les moyens d'ĂȘtre un dĂ©sert. Et un dĂ©sert qu'aurait mieux fait de le rester. C'est une terre vide, sans nom et sans histoire. Sourde et muette, qui regarde passer les voitures pour passer le temps. Mais rien jamais ne passe, ici. MĂȘme pas le temps.
Les seuls noirs que tu vois sont parquĂ©s derriĂšre les comptoirs des fast-foods. OĂč alors Ă la gare de bus. C'est tout. Ils n'existent pas dans la ville. D'ailleurs, la ville n'existe pas vraiment.
C'est un enchevĂȘtrement vulgaire d'autoroutes et de larges avenues oĂč s'enchainent les nĂ©ons idiots de magasins inutiles. Sur State Line Avenue, le Texas et l'Arkansas se font face Ă coup de drapeau, de gun shop cĂŽtĂ© texan et de liquor store cĂŽtĂ© arkansasais. Le ciel de prairie plane bas en cette fin de mois d'AoĂ»t.
L'usine de pneu Ă la sortie de la ville cache de sa rutilance les alignements de mobile-home oĂč s'entassent white-trash et meth-heads. C'est le joyau de la ville, employeur chĂ©ri, la preuve que tout va bien, que c'est une ville. Une ville comme les autres.
Plus on avance vers l'extérieur de la ville, dans le comté de Miller, plus on les voit. Errants sur les gazons parfaits de cette campagne improbable.  Manucurée en bordure, foisonnante dÚs que l'on s'éloigne de 500 mÚtres de la route. Aux caravanes se suivent les constructions en plastiques, les stations-essences desséchées et les arbres impassibles. Témoins silencieux de cette dégénérescence humaine qui se déroule sous leurs yeux.
La nuit résonne des plaintes des pompes à pétrole. Mugissement sourd qui court à la surface de cette terre plate. Les ombres que dessine la lune s'allongent en frémissant. Ambiance cimetiÚre des éléphants.
La vie ressemble Ă un piĂšge oĂč chacun se retrouve bloquĂ©, incapable de tout mouvement. Certains semblent conscients du monde qui roule au loin, mais pas tous. La tĂȘte enfouie dans la terre et les problĂšmes comme des chiens de prairie. Chassant les Ă©cureuils Ă la carabine pour penser Ă autre chose en attendant le show de 6:30pm.                                       De toute façon, les Ă©cureuils sont toujours entrain de comploter pour savoir comment bouffer tes fils Ă©lectriques ou ta rĂ©serve de grain pour tes poules.
Terre lente et violente, j'étouffe, entre l'alcool et la poussiÚre. Au moment de partir, je respire une derniÚre fois, tachetant mes poumons de cet air méchant et lourd. Le bus bringuebale sa carcasse croulante sur une autoroute tout aussi éreintée, pleins de gros culs noirs et de pauvres culs blancs, pleins de culs bruyants, vers Dallas.
Le terminal Ă©crasĂ© par la chaleur, le soleil et l'immeuble qui le surplombe semble ouvert aux quatre vents. Je traverse devant les bus pour m'engouffrer dans l'entrepĂŽt Ă bagages. EmpilĂ©s, entassĂ©s, les valises perdues du jour font la gueule.                                                   Greyhound a perdu ma guitare depuis une semaine dans un bus entre Nashville et Texarkana et bien sĂ»r, elle ne se trouve pas lĂ . Peut-ĂȘtre dans un autre entrepĂŽt. Non, on ne peut pas vĂ©rifier sur l'ordinateur, y'a pas de systĂšme.
Le mec en face de moi à pas mon ùge. Il dandine son corps avec des yeux de plancton. Ultime maillon d'une chaine alimentaire bien conscient de son sort et de son impuissance. Marionnette prisonniÚre à son corps défendant.
Ma colÚre n'a plus pour objet cette putain de guitare, mais les auteurs machiavélique de l'immonde piÚce de théùtre qui se joue devant moi depuis une semaine.
Les vautours sont Ă l'oeuvre depuis bien longtemps.
Prairies and Dry River - Arkansas
Nashville aux ouvertes maisonsâ Jour 52/54
C'est une maison bleue et blanche et ceux qui vivent là ont jeté la clef. Légalement, la maison appartient à Jocelyne depuis quarante ans. Dans les faits, c'est Jocelyne qui appartient à la maison.  à l'angle se trouvent l'une des autoroutes qui dessert Nashville, et caché derriÚre quelques flopées d'arbres, elle se dresse magistralement.
The French House / The French Consulate
Des enfants y sont nĂ©s, y ont grandi, des maris en sont partis et les enfants aussi. Les quatre chambres de l'Ă©tage sont les seuls piĂšces Ă avoir des clefs adaptĂ©es Ă leur serrure. La piscine fait presque office de piscine municipale, les voisins, les amis, les voyageurs s'y arrĂȘtent pour se rafraĂźchir Ă n'importe quel moment de la journĂ©e.
Les rires et les fĂȘtes y sont mĂ©morables. Le mĂ©lange est naturel.
Bien sûr, un voleur pourrait venir. Mais ce que la maison a de plus précieux à offrir sont les gens qui y passent et vivent.
La chaine hifi ne dépasserait pas les dix dollars, il n'y a pas de télé et bonjour le bordel pour emporter le piano. Il n'aurait pas fini son affaire qu'il se retrouverait assis autour d'un café dans la cuisine.
Je suis entrĂ© par le sous-sol, une espĂšce d'entre-sol oĂč Jocelyne a installĂ© son petit salon de coiffure.  Le sol et les murs sont peints de milles couleurs, les miroirs se renvoient la lumiĂšre des diffĂ©rentes guirlandes. Deux chambres, un bureau, un espace d'eau, cela ressemble Ă une douce maison de poupĂ©es oĂč le concept mĂȘme de perspectives n'aurait aucun sens.
L'escalier craque avec délice jusqu'à se cacher dans un placard. De là , il vous emporte au grenier.
La trappe vous dĂ©pose sur le sol de ce qui semble ĂȘtre une tente. De larges tentures s'accroche le long du plafond en pente.
C'est la chambre secrĂšte, celle rĂȘvĂ©e par un de ces enfants que l'on garde au fond de soi. La vie que l'on voit par les petites fenĂȘtres apparaĂźt comme volĂ©e en douce, comme un baiser.
Un soir, assis sur la terrasse Ă Ă©couter l'infernal bruit des cigales et des voitures, merveilleuse mixtape de la nature et de la ville, Jocelyne me rejoint avec sa pipe-baleine en bois. Avec ses maniĂšres d'adolescente de soixante-dix ans, sautillant Ă travers la maison dans sa salopette multicolore, je rĂ©alise que les rĂȘves ne sont que la rĂ©alitĂ© qui vient. Elle attend patiemment dans un coin de la vie. Juste derriĂšre le parasitage insupportable d'un systĂšme Ă bouts de nerfs.
Je rĂ©alise que ces maisons dont nous passons tant de nuit Ă discuter avec mes amis, je rĂ©alise que ces maisons existent. Elles respirent et attendent notre venue, oĂč qu'elles soient.
Aujourd'hui, ma maison c'est toi.
Je prends le temps d'écouter les histoires des habitants. Le temps de rire et de respirer. Je regarde les gens venir, passer et partir. Allongé sur le lit à cÎté de la piscine, presque municipale la piscine, je fais la connaissance de Badger.
Vieux pédé, vrai anar. Jonglant sa vie entre la montagne et la maison, vivant de ses bricoles d'art et écumant les scÚnes ouvertes pour dénoncer le business des prisons privées, la guerres aux drogues et le patriotisme gerbant de ce pays qui se fait passé pour un continent.
Misanthrope flamboyant, il ressemble Ă ces vieux qui te donnent l'espoir de ne jamais ĂȘtre vieux, de ne jamais ĂȘtre adulte.
Autour du piano, avachis dans les sofas gigantesques, nous prenons le temps d'honorer Brel et Brassens et FerrĂ© et Barbara, les arrosant de Saint-Germain. Riant dans les nuages des fleurs, se massant les pieds, j'apprends Ă ouvrir les maisons, les oreilles et les cĆurs.
Mais finalement, finalement, il nous fallut bien du talent pour ĂȘtre vieux sans ĂȘtre adultes.
The French House - Nashville
Radical Faeries Sanctuary - Short Mountain
Short Mountain - Jour 39/51
La premiÚre fois que je suis monté dans la montagne, le jour venait de s'éteindre. Dans un vieux four wheeler, j'attrapais tout pour me tenir. Plus nous montions, plus la route se faisait incertaine. Tortueuse, puis poussiereuse, elle ne fit que s'aggraver tandis que nous entrions dans les bois. Les phares n'éclairaient rien d'autre que deux larges rideaux boisés entourant la voiture.
Le cahot s'arrĂȘta devant une premiĂšre barriĂšre, puis il reprit passant devant des masures en bois trĂŽnant dans un semblant de clairiĂšre, jusqu'Ă une seconde, Ă l'orĂ©e des bois. Et tout au bout de la route, three sisters.
« Tu verras le sanctuaire de jour, tu peux dormir ici dans cette caravane. J'espĂšre que tu aimes bien les guĂȘpes, il y a deux nids Ă l'intĂ©rieur »
Et un instant plus tard, je me retrouvais seul au sein de l'assourdissant orchestre de cigales peuplant ces bois.
Cette nuit lĂ , je dormis la porte ouverte. Trop fatiguĂ© pour rĂ©flĂ©chir, j'eus crains que les guĂȘpes ne sachent sortir.
Mon hĂŽte s'appelle Mish, ou Sister Soami, et c'est l'une des fondatrices des Soeurs de la PerpĂ©tuelle Indulgence. C'est un monsieur approchant les soixante-dix ans, avec une longue barbe blanche d'oĂč pendent des perles. Sa maison en bois dĂ©borde d'un bordel merveilleux, trente ans d'accumulation de robes, de flyers, de posters, de revues, d'objet, d'outils. Les figurines religieuses cĂŽtoient des talons aiguilles de poupĂ©es et la porcelaine cassĂ©e encercle les arbres comme des autels.
Il me fallut plusieurs jours pour voir le Sanctuaire. Si l'on y rentre comme dans un moulin, si l'on y dort comme dans un couvent et qu'on y baise comme dans un bordel, un Sanctuaire de FĂ©es Radicales ne s'ouvre pas Ă vous aussi facilement. Cela s'apprivoise comme un renard. Revenant jour aprĂšs jour, mois aprĂšs mois, il vous faut ĂȘtre vous mĂȘme. Dans toute votre entiĂšretĂ©, dans tout ce qui vous fait, c'est ainsi qu'ici vous serez le bienvenu.
Le corps de bĂątiment constitue l'essentiel de la vie communautaire. Une large cuisine, un salon, un espace pour regarder des films, un autel pour les ancĂȘtres et une librairie oĂč trĂŽne un piano aux dĂ©saccords mĂ©lodieux. Tout fĂ»t construit en bois et Ă la main. Chacun s'y croise et tout se fait pour tout le monde.
Tu fais du café, tu le fais pour tout le monde, tu fais à manger t'en fait pour tout le monde, tu fais la vaisselle, tu la fais pour tout le monde. La fluidité avec laquelle chacune des tùches est effectué par le groupe est surprenante. Bon, parfois ça peut s'entasser dans l'évier mais jamais bien longtemps.
Le mercredi et le dimanche soir, le repas du soir est partagé avec les fées des environs, les amis de passage. Il n'y a aucune attente envers les autres, seulement du partage avec chacun.
Les journĂ©es passent comme dans un rĂȘve. J'Ă©coute les histoires des personnes traversant le sanctuaire, je marche et mĂ©dite, je puise dans la forĂȘt l'Ă©nergie et la force dont j'aurai besoin quand je serai de retour Ă Paris. J'apprivoise les bĂȘtes qui vivent Ă mes cĂŽtĂ©s. Je fais et refais la corne sur mes doigts et certains jours sont bĂ©nis par plus de six heures de musique.
Les activités les plus banals deviennent des rituels sacrés. Laver son corps avec une bassine d'eau de pluie, faire résonner la guitare dans la vallée, s'étirer dans une yourte au milieu des arbres.
Tout autour du Sanctuaire, des chemins partent dans les sous-bois. Daffodil Meadow, Elsewhere, Breastwood. Les fées peuplent peu à peu la montagne. Achetant des parcelles de terrain pour y construire des maisons, y installer des communautés.
Certains lieux consistent en une maison centrale plus ou moins rudimentaire, entourĂ© de tentes, d'autres ressemblent Ă des habitations plus traditionnelle, avec l'Ă©lectricitĂ© et mĂȘme internet.
On trouve des potagers ingénieux qui produisent fruits et légumes et des basses cours prodigieuses qui apportent joies et nourritures.
Des chĂšvres pour le lait et le fromage, des poules pour les Ćufs du matin, des dindes pour Thanksgiving.
La paix et la sĂ©rĂ©nitĂ© offertes par la montagne vous feraient presque oublier un dĂ©tail. Un petit dĂ©tail disons. Nous sommes en plein cĆur de la Bible Belt, une rĂ©gion non-gĂ©ographique allant du Texas jusqu'en Caroline du Nord, du Michigan Ă la Georgie, peuplĂ©e par des milliers d'Ă©glises protestantes, baptistes, Ă©vangĂ©listes.  La rĂ©gion est plutĂŽt du genre conservateur, donc. Les lois sur l'avortement ressemblent aux histoires que l'on se raconte pour se faire peur le soir et la premiĂšre chose que les gens veulent savoir c'est Ă quelle Ă©glise vous allez. Non Madame, je ne vais pas prier Ă Notre-Dame tous les dimanches.
En marchant dans la montagne entre les différents lieux de vies des Fées, il n'est donc pas rare de croiser ces gens en voiture et d'essuyer des regards parce que l'on rit trop fort ou parce qu'il n'est pas nécessairement trÚs approprié de porter une petite robe en flanelle quand on porte aussi une barbe. Visiblement, Conchita Wurst n'est pas arrivé jusqu'ici.
La montagne est formĂ©e d'une telle façon que les nuages parfois la contourne et parfois y restent pris au piĂšge. Les pluies peuvent ĂȘtre parfois abondante et l'orage impressionnant quand il rĂ©sonne.
Avant de tomber, on sent la pluie, parfois on l'entend au loin, puis c'est le silence que l'on entend. Pendant de longues minutes, tous les insectes habituellement si bruyant se taisent et se terrent, laissant la chaleur prendre tout l'espace. L'air semble se jaunir dans une teinte improbable. Le temps se suspend
Alors la pluie tombe sur les arbres, mais il faut prĂšs d'une minute pour qu'elle vous atteignent sous leurs feuilles.
La pluie est chaude et tropicale. Ce pourrait ĂȘtre la moisson comme un mois de mars Ă Paname. Elle est lourde et rafraĂźchissante. Certains jours, elle est idĂ©ale pour prendre sa douche. D'autres jours, elle paraĂźt sans fin et vous place dans un Ă©tat mĂ©ditatif profond.
La montagne est magique. Le soir, à travers les arbres dévalant la foret, des dizaines et des dizaines de lucioles se mettent à clignoter hystériquement. La montagne est en vie.
First Shots - Short Mountain
Upstate Forest - Georgia
Birmingham, Alabama - Jour 33
La route se fait changeant entre Atlanta et Birmingham. Ce nâest pas Ă©vident au premier coup dâoeil, le climat est censĂ©ment le mĂȘme mais la verdure se fait moindre. Le sol semble plus sec, lâhorizon plus dĂ©gagĂ©.Â
La ville est vide. Je prends le temps dây marcher en arrivant dans le dĂ©but du jour finissant. Avec ma cigarette roulĂ©e, nous ne croisons que peu de gens et peu de voiture. La ville semble endormie, rasĂ©e par le soleil. Les immeubles sont ocres, sables, jaunes et sangs. Les autoroutes aux entrĂ©es de la ville ressemblent Ă des carcasses dâĂ©lĂ©phants morts. Nous passons une premiĂšre soirĂ©e dans un lieu irrĂ©el, salle des fĂȘtes et concessionnaire de vieilles voitures amĂ©ricaines. Depuis la terrasse amĂ©nagĂ© pour les fumeurs, la lune dâAlabama baigne les camions oranges, les herbes folles et le bitume dâune lumiĂšre sĂšche de fin du monde. BeautĂ© des BeautĂ©s, bienvenue dans le Deep Fried South. Le lendemain, je monte une colline boisĂ©e. Pendant vingt-quatre heures, je vivrais chez les fous. Les plus beaux fous. Câest une de ses maisons que lâon trouve en Provence, avec ses murs blonds et son toit de tuiles. LâentrĂ©e sâopĂšre par la cuisine, au son de deux canaris de chiens. En cette piĂšce, chaque chose et symĂ©trique, si bien que deux frigos y trĂŽnent fiĂšrement au milieu des bois de cerfs et des coquillages nacrĂ©s. Mais lĂ , se trouve la premiĂšre des surprises. Lâun des deux frigos sâouvre sur un placard Ă balais Ă droite et sur lâatelier de lâartiste Ă gauche. Quatre mĂštres sous plafond oĂč sâinstallent mille et un objet. Et toute la maison est comme cela. RapportĂ©s de voyages ou de rĂȘves, tous trouvent leur place dans un ajustement mouvant. Je ne peux mĂȘme pas faire dâinventaire Ă la PrĂ©vert tant chaque statue rĂ©pond Ă chaque peinture. Chaque dessin Ă chaque meuble. Milles et une histoire racontĂ© de milles et une façon. OĂč que mes yeux se posent, je suis happĂ©. Mon oreille entend des chansons oubliĂ©es. Mon corps touche des matiĂšres ininventĂ©es. Je suis submergĂ©. Il y a ici bien plus quâil est humainement possible dâabsorber. Avec mes trois jeunes - qui me mettent 40 ans de diffĂ©rence dâĂąge Ă lâaise - nous partons passer la journĂ©e devant des fleurs, des tableaux et ce que lâhumanitĂ© offre de plus beau. A la fin de la journĂ©e, jâai la tĂȘte qui tourne. Des dizaines de personnes nous rejoignent Ă la maison pour regarder un film. JâĂ©coute ces gens parler, se raconter les uns aux autres. Je surprends des histoires et des mots tendres. Une fois tout le monde parti, je reste longuement dans le patio, Ă regarder les chaises vides, Ă Ă©couter la respiration de la maison. Je savoure le rĂ©el de cet instant. Pour ne pas quâil sâĂ©vapore et se confonde avec un rĂȘve. Lâespoir finira de me prendre la main pour mâemmener me coucher. Il sera trois heure du matin.Â
Down South Atlanta - GeorgiaÂ
South Atlanta Area - Jour 28
Andrew est un natif de Georgie. Il a vĂ©cu Ă San Francisco et puis, il est revenu. Une partie de sa famille sont des pionniers qui avaient des fermes entrenues par des centaines d'esclave. L'autre vient d'Italie, oĂč ses grands parents sont nĂ©s avant de venir ouvrir un store au milieu de nulle part.
Andrew est amoureux de la Georgie. Autant que je suis amoureux de Paname. Il m'a fait marcher dans des champs comme je marche dans le PĂšre-Lachaise. He took me to the real shit.
Nous avons quitté la ville au prémices des chaleurs matinales. Andrew aime bien rouler vite et fumer des fleurs. Andrew a un détecteur à radars, à bagnoles de flics. Andrew n'aime pas les dirty pigs. J'aime Andrew.
Au bout de 60 miles, nous nous arrĂȘtons pour le petit-dĂ©jeuner dans une Waffle House. Tu pleurs la Belgique, tu pleurs. Cinquante nuances de gras, dĂ©jĂ le soir, mais alors le matin. Je laisse Andrew choisir pour moi. J'engloutis les Ćufs, je dĂ©truis les patates. On reprend la route.
Pour digérer, nous prenons les routes de campagnes. Sinueuses comme on les aime. Et Andrew a le bon goût de sortir des fleurs. Que la vie semble douce quand on a les cheveux dans le vent. Tout devient si simple et que l'on soit en Picardie, en Russie ou en Géorgie.
La seule musique dont nous aillons besoin est celle du vent.
On se fait peur avec les gyrophares annonçant des travaux sur la route puis nous nous arrĂȘtons dans une ferme de pĂȘches. Ah les pĂȘches gĂ©orgiennes. Ah le marketing amĂ©ricain, partout, tout le temps. Mais juste Ă cĂŽtĂ©, se trouve le rĂ©el intĂ©rĂȘt. Insultant la  blancheur de la ferme, une Ă©norme carcasse d'ancienne usine de coton rouille avec fiertĂ©. OubliĂ©e lĂ depuis vingt ans. Ouverte aux vents, aux herbes, aux humains curieux, Ă la nature. Tout le long de la route, nous nous arrĂȘtons pour voir ces vestiges  du sud.
Fermes écroulées, cimetiÚres emboisés, demeures enfouies, riches maisons posées telles des capsules du temps passée. Toujours à quelques mÚtres d'habitations bien vivantes. Mais personne ne semble les remarquer. Elles ressembles à ces anciennes reines de beauté que plus personne ne regarde, qui reste là , dans toute leur solitude, et que l'on peut voir, parfois, au fond des boites de nuit.
Chaque lieu, route poussiéreuse, pont en bois hurlant, vous raconte tant et tant d'histoire. La richesse de chaque chose forme un violent contraste avec la morosité des banlieues pavillonnaires. Qu'est-ce qui ne va pas ici ? Qu'est-ce qui ne va pas là -bas ?
MĂȘme en pleine campagne, la pelouse est tondue et parfois le drapeau vole au vent, le 4x4 monte la garde fiĂšrement, les fenĂȘtres sont fermĂ©s, les rideaux sont tirĂ©s. Les gens, on les croise dans les voitures. Les vieux, tout juste une poignĂ©e, vous saluent de la main depuis leur perron, si vous klaxonner.
Lâultime arrĂȘt de la journĂ©e se fera Ă Newnan. Entre les statues en hommage aux ConfĂ©dĂ©rĂ©s et l'angoissante propretĂ© proprette des rues, nous entrons dans une taverne-cafĂ©taria. Du lambris trop sombre se dĂ©tachent bouquets de fleurs sĂ©chĂ©es et tĂ©lĂ©visions muettes. DĂ©mesurĂ©ment vide, je deviens l'attraction tandis que chacune des serveuses, largement en Ăąge d'ĂȘtre Ă la retraite, tachent de me faire dĂ©couvrir lâaccueil et la gastronomie du Sud. Ce Sud ambivalent Ă l'Histoire aussi terrifiante que ses sourires. Racisme et curiositĂ© de l'autre, haine et amour, armes et hugs, blancs et noirs, manichĂ©ens et pluriels ; Ă©ternelle dualitĂ© de l'ĂȘtre humain contemporain.
Atlanta - Jour 27
AprĂšs une longue nuit dâasphalte dĂ©foncĂ©, Ă fuir le soleil et les bouchons, sommes arrivĂ©s Ă Atlanta.Â
Un enchevĂȘtrement dâautoroutes surplombe des zones rĂ©sidentielles. Les pavillons et les immeubles dâappartements se suivent mornement. Mais nous ne sommes pas dans nâimporte quelle ville amĂ©ricaine. Nous sommes au Sud. Avec sa chaleur Ă©crasante et ses pluies chaudes, ses orages capricieux et ses nuages lourds qui noircissent le bleu du ciel plusieurs minutes par jour.Â
Fruit de cette eau et de ce soleil, la jungle semble ĂȘtre dans la ville comme la ville semble ĂȘtre dans la jungle. Les maisons en faux ou en vrai bois font jaillir leurs couleurs entre les arbres gigantesques.Â
Des rouges, des bleus, des verts. Quand on sâapproche du centre-ville, cette impression de couleurs se fait plus intense. Avec de petites maisons en planches, qui rappelle lâAngleterre. Surtout Ă lâintĂ©rieur. Faut-il faire croire partout que nous sommes dans les Midlands plutĂŽt quâune zone subtropicale humide ? Les murs parlent. Plus quâailleurs, la grandeur des peintures sur les murs vous ferait oublier les mots street-art et graffiti.Â
Parfois, le soir, les nuages se parent de lourdes couleurs rose et orange et au son irréel des magicicada transforment le monde en une bulle hors de tout temps.
Vendredi soir, Paul est arrivĂ©. Voyageur sans argent, FĂ©e radicale, vagabond moderne, noyĂ© dans lâimmensitĂ© abjecte de cette AmĂ©rique bien trop rĂ©el, bien peu tĂ©lĂ©gĂ©nique. Nous passons la nuit Ă lĂącher sur les amĂ©ricains. Sur toute lâabsurditĂ© de cette sociĂ©tĂ© aux allures de monstre. Nous savourons la joie de parler dans sa langue de naissance et de partager des analyses que bien peu, ici, seraient en mesure de saisir. SâĂ©tonner de se voir, dans les dinners noctures, servie par des personnes ĂągĂ©es et bien souvent Ă©dentĂ©es. Pleurer sur ces gens qui sortent de boites Ă minuit pour aller se coucher. Vomir avec allĂ©gresse les burgers trop gras et les pizzas plastifiĂ©es.Â
AprĂšs quelques jours passĂ©s Ă mariner dans la piscine de cet niĂšme pavillon gĂ©orgien, il est reparti dans un bus pour New York et les vertes montagnes de la Nouvelle-Angleterre. Dans quelques jours, ce sera Ă mon tour de partir, vers les montagnes du Tennessee, vers des sanctuaires et des fĂ©es, vers des amis et des parents. Vers des voyages assurĂ©ment.Â
Krog Street Tunnel - AtlantaÂ
Let the rain wash - NYC
Et pourquoi voir NYC - Jour 15
Je nâaime que peu les transports collectifs. Pas bouger, pas fumer, enfermĂ© avec des gens dans une boite en fer pendant de longues heures. Je nâaime pas ça. Jâaime faire des pauses, mâarrĂȘter, cloper, respirer. Lâavantage du bus MontrĂ©al-New York City, câest quâil y en a de lâarrĂȘt.Â
Au bout dâune premiĂšre heure de route, la douane surgit du milieu de la nuit Ă grands renforts de spots blancs aveuglant les environs. Câest violent. Surtout vu sans le jour, cela offre Ă lâesprit toutes les divagations sur le fascisme appliquĂ© Ă lâarchitecture dâEtat. Lâagent des douanes avait dĂ» dĂ©cidĂ© de se payer un mec Ă minuit. Ce fĂ»t moi. Vingt minutes de questions insidieuses sur mes amis, mes voyages, mon travail, ma vie pro/sentimentale/familiale. SombreMerde. Vingt minutes de tremblements pour strictement rien. A part faire attendre le reste du bus. Je me venge, le chauffeur nâest pas lĂ , alors je fume une clope, en plein milieu du poste de douane, face au panneau no smoking. En me voyant, le chauffeur se met Ă courir en me faisant de grands ânonâ catastrophĂ©s avec ses bras. Trop tard, jâai fini, je retourne mâasseoir. La route reprend. Le corps doit se tordre pour trouver une position permettant lâendormissement. Evidemment, câest au moment oĂč les yeux se ferment enfin que les lumiĂšres se rallument, le micro du chauffeur recrache. Nous voici arrivĂ©s Ă Albany. Albany, capitale de lâEtat de New York. Cette espĂšce de rĂȘve amĂ©ricain qui aurait loupĂ© une marche et se serait pĂ©ter les dents bien mĂ©chamment. Un parking dĂ©sert, un restaurant fermĂ© mais mĂȘme ouvert tu nâirais pas, des taxis avec les cents plus belles voix du RânâB, des cheeseburgers dans un distributeur. Alors tu attends, en grillant ta clope. Jâai dĂ» mâassoupir Ă un moment dans la derniĂšre partie du trajet, sans mâen rendre contre, car en un instant, le jour sâest levĂ©. Enfin, le jour. Un brouillard dense entoure le bus, on distingue Ă peine les autres voies de circulations, lâenchevĂȘtrement dâautoroutes. Toutes les voitures semblent sâengouffrer dans le gris immergeant, Ă peine dĂ©rangĂ©es par les couleurs des centaines de panneaux publicitaires. On ne fait mĂȘme plus la diffĂ©rence entre le ciel et le Lincoln Tunnel. Le bus se fait vomir de lâautre cĂŽtĂ© de lâHudson, en plein dans Manhattan. Les vĂ©hicules se battent sur Dyer Ave. Les immeubles nâen finissent toujours pas de caracoler vers les nuages. Je quitte le bus dans les sous-sol de la Port Authority pour atteindre lâĂ©crasante moiteur du dehors, des gaz et des bruits de la 42Ăšme et la 8Ăšme. Les gens grouillent sur le trottoir, chemise mal coupĂ©e dans le pantalon et cravate sans noeud ou t-shirt sale et sandwich Ă la main ou tailleur sombre, ballerines fatiguĂ©s et sac en similicuir. Si le Capitalisme Ă©tait un homme, on serait dans ses couilles. Il est 6h15 du matin Ă New York et je suis sĂ»r que le purgatoire est plus calme.Â