CâĂ©tait attendu, donc pas dâĂ©motion explosive, de lacrima sulâviso, de chialerie convenue. Les mĂ©dias avaient, du bout des doigts et des lĂšvres, pardonnĂ© Ă Delon ses amours militaires et lepĂ©nistes, mais Bardot sâest pris le FN en pleine face. Pas question dâhonorer au-delĂ du minimum syndical celle qui fut louĂ©e par tant de droitards et dâestampillĂ©s fachos, explicites admirateurs, qui firent dâelle, au fil du temps, une sorte de Magda Goebbels du show-biz cocoricoteux. Celle qui avait ensorcelĂ© les plateaux de cinĂ©ma, amusĂ© les studios dâenregistrement et Ă©bloui les transats du Carlton finit un beau jour par dĂ©serter les unes fracassantes et les ragots chroniquĂ©s au profit de la banquise et de trĂšs moches BB-phoques, Ă la tĂȘte de sa fondation pour animaux conspuĂ©s, Ă lâabri du ponton de la Madrague, derriĂšre ses ajoncs obturants.
Et pourtant⊠câest contrariant ce dĂ©part, je veux dire pour moi, Ă titre trĂšs personnel. Pas Ă©vident dâaccepter lâĂ©vaporation dâune personne qui a pris tant de place dans le panthĂ©on de mon enfance, presque Ă lâaplomb de ma mĂšre avec qui elle partageait lâannĂ©e de naissance et la beautĂ©. Brigitte Bardot, BB, la Bardot. Un monument de beautĂ© donc, une sensualitĂ© hors pair, mĂ©lange de notes cristallines habillant un rire dâune franche animalitĂ©, des regards sous-vireurs insinuant une innocence feinte, et des mouvements fĂ©lins suggĂ©rant lâinsouciance gracieuse dâune prĂ©datrice sans pitiĂ©.Â
BB plus française que la France, au point de se prĂ©senter en buste dans certaines mairies, figure Ă©ternelle avant que dâĂȘtre rĂ©publicaine, le port altier, la mĂąchoire volontaire, le regard rĂ©solu, la poitrine sublime, incontournablement sublime. Il y avait donc la femme, oui, bellissime, si dĂ©sirable et tant dĂ©sirĂ©e, figure fantasmĂ©e de la folle amante ou de la copine sexy â mais il y avait aussi (surtout ?) lâincarnation. La femme, dit-on, Ă©tait fragile sous ses airs fonceurs. Un suicide heureusement ratĂ©, une maternitĂ© foireuse, des amours houleuses, des nuits trop blanches. Fatigue, usure, trahisons, dĂ©ceptions. DerriĂšre les voitures de sport, les boĂźtes Ă la mode et les premiĂšre flashĂ©es, le genre humain finit par lui apparaĂźtre dans toute sa mochetĂ©, sa noirceur, avec son sourire Ă©dentĂ© et son haleine fĂ©tide de dĂ©jĂ crevĂ©. Le rythme de la jet-set dont elle fut lâune des figures de proue, ressemblait de plus en plus Ă un bas filĂ©, un talon cassĂ©, un rimmel coulĂ©. Le glamour des seventies ne parvint pas Ă flamboyer autant que la folie des sixties. Et les annĂ©es 80, qui commencĂšrent si mal avec lâavĂšnement du vampire nivernais, dĂ©tricotĂšrent brutalement le rĂȘve occidental de croissance et dâabondance. Les gauchistes Ă cheveux gras et les fĂ©ministes Ă poitrine tombante â les infiltrĂ©s de 68 â se mirent Ă pulluler Ă la tĂ©loche, dans les mĂ©dias, dans la pub. Le monde devint si laid, employĂ© Ă remplacer la rĂ©alitĂ© par des rĂȘves Ă©galitaires, que la Bardot sâoffusqua : oĂč allait cette France fiĂšre et forte qui sâĂ©tait enfin remise de toutes ses humiliations Ă coups de paquebot transatlantique, de Concorde, dâatome et de TGV ? QuâĂ©tait donc cette nouvelle France qui rougissait dâelle-mĂȘme, de ses conquĂȘtes, de son Histoire, ringardisĂ©e par des intellos de bazar, culpabilisĂ©e par un rĂ©cit manipulĂ©, envahie par une plĂšbe hostile Ă fins de destruction ? BB commença dĂšs lors Ă monter en pression, envoyant paĂźtre journalistes et biographes se prĂ©tendant ses amis (grĂące lui soit aussi rendue pour ça), et se rapprocha dâune garde virile dont les deux figures emblĂ©matiques Ă©taient et demeurĂšrent Delon et Le Pen. Elle devint ainsi, rĂ©trospectivement surtout, lâincarnation dâun ras-le-bol grandissant dans la population française de souche, consciente enfin de son remplacement par une hydre bicĂ©phale : sa culture et son histoire dâabord, niĂ©es, reniĂ©es, piĂ©tinĂ©es, aplaties, sa population ensuite, repoussĂ©e, chassĂ©e, maltraitĂ©e, obĂ©rĂ©e. Au milieu de ces dĂ©sastres en aggravation permanente, Ă©mergea la figure dâune BB devenue grosse et moche, mais plus vive que jamais, constante dans sa mauvaise humeur et sa rĂ©volte, rĂ©active, gueularde, inflexible. âJe vous emmerde tousâ fut son cri et sa banniĂšre. Le chagrin populaire dâaujourdâhui montre quâelle fut Ă la fois entendue et parfaitement comprise.
Nous sommes Ă prĂ©sent dans un temps de vengeance par lequel un cortĂšge de mĂ©diocres accrĂ©ditĂ©s par ce qui reste de bien-pensance sâemploie Ă dĂ©noncer une Ă©gĂ©rie quasi pĂ©tainiste au verbe bien trop haut, aux propos racistes, aux position inacceptables. Câest en partie vrai, heureusement : les allogĂšnes ? Pas son truc. Les gauchistes ? Emmerdants et sentencieux. Les fĂ©ministes ? Globalement, mal baisĂ©es. Câest certain quâavec ça comme hors dâĆuvre, les importĂ©s haineux, les journalistes poussifs des officines dâĂtat et les boudins sans joie de la mĂ©nocause fĂ©ministe, ne pouvaient que dĂ©gueuler leurs propos idiots et leur frustration stĂ©rile.
Ă tous ces rapaces mĂ©diatiques, je dĂ©clare une fois pour toute : regardez-vous dans une glace. Quây voyez-vous donc de trĂšs laid ? Vous ĂȘtes les reflets parfaits dâune Ă©poque moche et triste Ă mourir, qui a renoncĂ© aux flamboiements et au panache, Ă la beautĂ© simple et aux plaisirs fugaces, Ă la force des engagements et Ă la permanence dâune morale assumĂ©e. Vous ĂȘtes lâombre de cette Ă©poque sans lumiĂšre oĂč vous pullulez, avides dâun pouvoir vide de tout, Ă la remorque de promesses vaines et de privilĂšges minables. Vous nâĂȘtes rien, elle Ă©tait tantâŠ