Souvenir du gars Léon
Relisant une énième fois Thessaloniki antifa, au fond de ma chaise longue dans ma chambre de Lannion, je repense à la Grèce. Un souvenir me vient à l'esprit : celui de mon ami Léon.
Nous devions être un mardi du mois de mars. Je n'avais pas encore emménagé dans mon second appartement. Je ne sais pas comment j'ai réussi à trouvé la motivation de sortir ce soir là. Il faisait encore très froid et la bruine humidifiait l'atmosphère. Peu importe, après quelques coups de téléphone je retrouve mes ami-es Sıla et Selo à l’arrêt de bus de Kamara, direction Yfanet pour une soirée Punk.
L'ambiance est top, on pogote comme il faut en s'enfilant des cannettes prix libres. J'avais dit que je ne boirai pas : c'est raté. Tragédie, es deux ami-es turcs ont une sortie de prévue demain, ils me laissent donc en plan à la soirée. Je vais me resservir pendant l'entracte histoire de ne pas me déshydrater.
Mon coloc de l'époque Emi est sensé arriver "bientôt". Je me pose sur rampe de BMX prévue à cet effet pour siroter ma canouche. Un étrange type, manteau long, coupe de cheveux approximative s'approche et s’adresse à moi avec son meilleur anglais pour me demander l'heure. Étrange. A sa grande surprise nous sommes tous les deux dans la même situation, c'est à dire seul et pas du coin.
J'en profite pour papoter. J’apprends qu'il est estonien - pas commun - et qu'il s'appelle Léon. Le type est vraiment louche mais sympa. J'essaye de lui tirer les verres du nez pour comprendre ce qu'il fou là. Malheureusement il n'est pas très bavard. On se quitte, il va pisser et je pars retrouver toute ma team.
Après avoir bien saigné la piste de danse et perdu quelques points de vie dans les pogos, on en profite, avec Emi et Lounes, pour discuter avec deux camarades de camarades grecques rencontrer sur le tas. Une d'entre elle nous demande à partir de quand on se considère "ami" avec les personnes qu'on rencontre ici, loin de chez nous. Sa question nous laisse perplexe, on se sent con. Nous en général on considère qu'on est pote avec tout le monde.
Bref, en sortant on retombe sur ce bon vieux Léon qui était parti pisser pendant des heures. Il est toujours chauds pour faire la fête. Dommage pour lui à Yfanet le son se coupe à maximum 2h à cause du voisinage - c'est déjà pas mal pour un truc interdit.
Vu le manque de perspective de cette soirée de pleine semaine, tout le monde rentre chez soi. Je me retrouve à partager ma route avec ce vieux Léon. Il doit être 3h du matin. On discute de tout et de rien en anglais élémentaire. Il est plus bavard que tout à l'heure. En passant au niveau du restaurant universitaire, Léon me dit qu'il y mange matin-midi-soir. Vous vous demandez sûrement ce que ce mec fou à Thessalonique pour connaître tous les bons plans : moi aussi !
Léon est tout simplement là. Sans raison particulière. C'est son dernier soir en ville, ça fait deux semaines qu'il est là. Il crèche chez un gars rencontré au hasard lors d'un autre voyage - si j'ai bien compris. Son but c'est de voyager sans frais un peu partout où il peut. Ça fait plus d'un an qu'il fait ça.
Mon ami estonien me traîne dans les dortoirs de l'université - pas du tout sur ma route pour rentrer dormir. Selon lui il y a des soirées tous les soirs sur le toit. Le bâtiment est plus lugubre que n'importe quel bâtiment du Crous. Il fait bien dix étages et est entièrement tagué - à l’extérieur comme à l’intérieur.
On rentre dans l'immense hall ambiance soviétique. Le garde fait mine de ne pas nous voir. De grandes banderoles revendicatives sont déployés depuis les étages supérieurs. De la musique raisonne dans le bâtiment. On trouve l'ascenseur pour accéder au dernier étage mais on comprend très vite qu'il ne va pas falloir compter dessus. J'ai du mal à imaginer que des gens habitent ici vu la gueule des couloirs.
Arrivé sur le toit, c'est le calme. Dans la nuit noir, les lumières de la ville côtoient celles des portes conteneurs amarrés dans le golf. Pas de soirée en perspective mais un très bon spot pour admirer le couché du soleil. Il faudra y revenir plus tard. Mon ami se met en quête de trouver la source de la musique. On redescend donc au 3ème étage. Dans une pièce, à la porte d'entrée cassée, quelques étudiant-es profitent de leur after, le son à fond. Après avoir tergiversé, Léon rentre dans la pièce et salut ses occupants. Il sort une minute plus tard. Malaise, on s'en va.
Je ne comprends pas bien pourquoi il est rentré dans la pièce. Il me dit : "à chaque fois c'est comme une douche froide, on ne s'y habitue jamais". Je pense qu'avec le temps on prend l'habitude de ce genre de pratique. Apparemment pas Léon. On a le même âge. Il a fini ses études il y a un peu plus d'un an. Il pensait qu'en faisant une licence de chinois il finirait bien pas tirer son épingle du jeu. Que nenni, il me dit en rigolant "et je parle même pas chinois" !
On reprend notre route. Je suis exténué. Léon n'est pas en reste puisqu’il va tenter d'aller à une autre fameuse soirée "underground". Un club dont il a entendu parler. Pour y rentrer il faudrait selon lui trouver au hasard d'une rue, des gens qui attendent devant et pousser la porte.
(Plus tard j'irai dans ce club, le Lula, qui n'est pas si underground car trouvable sur instagram, mais qui vaut clairement le détour. On y croise tout genre de personnes : punks, tecno-freaks, marginaux en tout genre. La musique y est bonne, la bière pas chère et l'endroit vraiment glauque. J'ai croisé là bas un jeune Dj tunisien et vieux rockeur suisse avec qui j'ai passé la soirée. Je n'ai pas eu la chance d'y retourner mais si je pouvais j'irais à nouveau)
Bref, on continue à parler. Il me raconte que dans deux jours il a un vol pour Budapest avec un jour d'escale à Vilnius. Le vol le moins cher. Il s'envole pour la Hongrie pour "assister" aux élections présidentielles. Il me dit que dans tous les cas il est gagnant : soit Orban est réélu et la colère va s'exprimer dans la rue (ça ne sera pas le cas), soit Orban perd face aux cartels de l'opposition et ça sera une énorme fête partout. Drôle de concept.
Notre discussion arrive à sa fin. Je salut mon ami une dernière fois et prend son contact au cas ou. Il est environ 6h du matin. Léon m'a envoyé un message quelques heures plus tard en me disant qu'il avait adoré le Lula même s'il n'y avait plus de musique et plus de personne.
Un chic type Léon comme on en croise pas tous les jours !

















