Milie vous fait un joli cadeau. Comme d’habitude d’ailleurs.
(conte librement inspiré de "A Christmas Carol" de Charles Dickens ; l'action se déroule dans la première partie de la saison 4)
Il était une fois dans le château d'un beau prince charmant, une joyeuse bande d'amis qui s'apprêtait à fêter Noël en décorant le sapin de guirlandes multicolores tout en entonnant moult chansons festives…
Il était une fois, dans un manoir hanté par les forces du mal, une austère famille recomposée qui avait daigné célébrer cette fête inutile et surchargée de bons sentiments parce que c'était la première année qu'ils passaient Noël réunis. Enfin… réunis ou presque, on avait tendance à oublier que le fils avait légèrement fait exploser son père dans l'année écoulée. Ce petit détail n'avait pourtant pas troublé les occupants du manoir et les préparatifs allaient bon train. Un peu partout, des branches de houx fané apparaissaient et une bonne odeur... enfin, une odeur quoi, se répandait dans tout le manoir. On avait interdit l'accès aux cuisines à Mique pour ne pas risquer de servir de la bouffe daubée pour le repas du Réveillon. Par soutien moral pour leur ami mi-bête mi-grognon, Mary et Steve avaient refusé d'y mettre un pied à leur tour. Depuis, Mique boudait dans la cour en maugréant des imprécations inaudibles. On le laissa faire, au moins il n'embêtait personne. Globalement, deux groupes s'étaient formés : le premier n'avait aucune envie d'être là et aurait préféré mourir de façon très nulle plutôt que d'entendre une seule chanson de plus ; le deuxième groupe était uniquement formé d'Héléna, et c'est elle qui chantonnait « Vive le vent d'Hypnos » à tout va dans le manoir, donnant des envies de meurtre à chacun. C'est donc Héléna qui avait lancé l'idée de ce Noël en famille, que les autres avaient dû accepter pour ménager celle qui devait un jour porter les enfants de John (et pour faire taire ses jérémiades perpétuelles). Eraste, Jane et Claudine s'attelèrent sans motivation à la décoration sommaire du sapin qui perdit toutes ses aiguilles au contact de la magie d'Hypnos, et dégustèrent en compagnie des jeunes époux le repas de Noël le plus indigeste qu'ils pussent imaginer.
En revanche, il ne fallait pas compter sur eux pour se faire des cadeaux. D'ailleurs, John, en digne héritier d'Hypnos qu'il était, fut le seul à en recevoir. Mique lui offrit un caillou en forme de coeur sur lequel il avait gravé maladroitement « Mon meilleur ami ». John se demanda s'il devait être touché ou gêné par cette délicate attention… ça changeait des cookies piégés du Village au moins. Il fut plus surpris en apprenant que sa soeur lui avait aussi fait un cadeau, mais le chaton mort emballé dans le joli papier rose bonbon la ramena à la réalité. Là, c'était plus logique. L'album photo relatant la première cérémonie de John bébé dans l'antre d'Hypnos lui fit un peu peur : en découvrant certains clichés, il se dit qu'un psychanalyste y aurait trouvé des dizaines de bons exemples pour des recherches sur les traumatismes infantiles. Il remercia toutefois chaleureusement sa mère pour ne pas la peiner. Mary avait tricoté à son petit neveux un pull trop grand et informe dans des couleurs indéfinissables sur lequel était inscrit Bouclier Man accompagné du logo d'Hero Corp. Agacé par cet affront, Éraste les fit emmener elle et Steve dans leur chambre. Il décréta que les festivités étaient vraiment terminées après que John eut ouvert le cadeau d'Héléna, les joues enflammées face à la collection de petits objets multicolores et vibrant en forme de *CENSURÉ*
Sans aucune transition, John et Héléna dormaient profondément dans leur grand lit nuptial designé par un décorateur d'intérieur mégalo. Mais il fallait avouer que les arbres morts aux quatre coins, c'était un peu classe.
Une violente odeur de cookies tira soudain John de son sommeil. Les sens encore embrumés, il mit quelques secondes à émerger totalement de sa torpeur. Le manoir endormi baignait dans un silence de tombeau. À côté de lui, la respiration paisible de son épouse ne parvenait pas à le percer. John aurait pu replonger aussitôt dans les limbes qu'il venait de quitter si cette odeur persistante n'avait pas titillé ses papilles.
Il s'extirpa de la chaleur de sa couette et se mordit la lèvre inférieure pour ne pas laisser échapper un « Sans déconner ! » bien senti. Quand ils avaient quitté le monastère, John avait espéré trouver dans leur nouveau refuge des températures plus supportables. Mais rien à faire, les serviteurs d'Hypnos adoraient se geler le cul. Vent glacial et dévastateur MERDE, pourquoi les méchants n'envahissaient jamais le monde en maillot de bain sous les cocotiers ? Si c'était vraiment lui le chef maintenant, certaines choses allaient changer. À commencer par les Noëls en famille. John aurait peut-être mieux fait de ne pas permettre à sa femme de quitter la chambre conjugale… Elle avait bien trop d'idées pourries.
Il découvrit rapidement d'où venait l'odeur qui l'avait titillé. Derrière la porte de la chambre, Mary était en train de cuisiner. Mais le fumet qui s'élevait semblait beaucoup plus appétissant que leur repas de Réveillon. Mary était affublée d'une des robes qu'elle portait au Village et d'un tablier fleuri. Ses cheveux avaient récupéré la teinte terne des premières saisons. Elle fredonnait un air inconnu à John, dans lequel il parvint à distinguer les mots « soir » et « pinage».
- Bonjour John, tu veux un cookie ?
- Je… non ! C'est quoi cette tête ? Et pourquoi tu cuisines dans le couloir ?
Mary lui servit un large sourire et déclara de la façon la plus naturelle du monde :
- Je ne suis pas Mary. Je suis le fantôme des Noëls passés, John, et je suis là pour toi.
John se frotta les yeux. C'était sûrement la dinde faisandée. Il hallucinait. Ou alors Mary avait perdu la tête. Les combats, l'enlèvement, la disparition des autres, la servitude, son petit neveu chéri qui devenait un méchant… c'était trop pour sa vieille tante. Avec l'intention de la ramener dans sa chambre, il voulut empoigner son bras mais sa main passa au travers et Mary clignota. John fit un bon de trois mètres.
- WO WO WO QU'EST-CE QUI SE PASSE ENCORE MARY ??
- Je ne suis pas Mary, John, je suis le fantôme des Noëls…
- Baisse ta race d'un ton toi, on va pas s'entendre. T'es qui et qu'est-ce que t'as fait de ma tante ?
John essayait de contenir ses tremblements et de faire face à cette nouvelle créature potentiellement dangereuse. Même s'il vivait avec un démon en lui, tout cela n'avait rien de normal et encore moins de rassurant. Le fantôme de Mary trouva la parade :
- Tu es en train de rêver John.
- OH PUTAIN MERCI SANS DECONNER tu m'as fait trop peur !
- Mais ce n'est pas un rêve ordinaire. Je suis le fantôme…
- Des Noëls passés ouais on aura compris, qu'est-ce que ça veut dire ?
Pour toute réponse, l'esprit à l'apparence de Mary lui fit un clin d'oeil. Ils furent instantanément transportés dans un tout autre décor, pas inconnu. Un village, LE Village, celui qui avait été détruit deux saisons plus tôt. Intact. John aperçut même Allen qui ouvrait le bar, en face de lui. Des villageois se promenaient, mais ils ne semblaient pas avoir remarqué leur apparition soudaine. Le soleil tapait fort. John rêvait d'une limonade bien fraîche.
- Tu te rappelles, John ? Le jour où tu es arrivé au village ?
- Tu veux dire le jour où je t'ai trouvée morte sur ton canapé ?
- C'était la belle époque.
- Quand Mique essayait de m'assassiner toutes les deux minutes ?
- Nous n'étions pas grand chose, des super-héros à la retraite perdus dans la campagne, un peu bêta…
- Même carrément ouais ! Vous passiez vos journées à nourrir des cochons et à balancer des oeufs sur des civils.
- Personne ne nous connaissait, personne n'avait besoin de nous. Nous n'étions rien, mais nous avions quelque chose alors.
- Nous étions ensemble. Nous avons vaincu The Lord tous ensemble, parce que nous avions une raison de nous surpasser. Cette raison c'était toi, John. Tu nous as réveillés, tu nous as empêché de pourrir dans nos échecs passés et tu nous as redonné la confiance que nous avions perdue. Et ensemble, nous avons réussi à avancer. C'était notre plus grande richesse alors
Les mots de cet être qui avait l'apparence de Mary ne le convainquaient guère. Le Village, c'était du passé, et ce n'était pas plus mal. Ils n'étaient plus les minables qu'ils étaient alors. Pour rien au monde John ne choisirait de retourner s'enterrer dans cette époque.
- Pourquoi tu m'as emmené ici, si tu es le fantôme des Noëls je-sais-pas-quoi? On n'a jamais fêté Noël au Village.
- Mais nous aurions pu. Imagine ce que ça aurait pu être, Noël ici.
Sans prévenir, des flocons de neige se mirent à tomber, épais et cotonneux. Pourtant le soleil brillait encore et il faisait toujours incroyablement chaud. Il régnait dans l'air ambiant une agréable odeur de pain d'épices et de pécari grillé.
Sur le chemin qui entrait dans le Village, John distingua ses amis, conversant gaiement sur des sujets qu'il ne pouvait entendre. En tête de peloton sautillaient Stan, Karin, Burt et Steve main dans la main. La vision l'aurait fait rire si elle n'avait pas éveillé en lui une profonde tendresse. Jennifer et sa mère riaient avec Miss Moore sans recevoir un seul oeuf. D'ailleurs, la présence de Miss Moore, complètement anachronique, ne semblait gêner personne. Tous ses amis étaient là, riant et chantant des airs de fêtes adaptés à leur sauce. Klaus et Doug fermaient le cortège, le plus fort des deux portant à lui tout seul un conifère imposant qu'il venait de déraciner tandis que son acolyte était chargé d'une caisse de décorations pour l'en garnir. L'euphorie du petit groupe était palpable. John tenta de les héler mais ils ne l'entendirent pas. Au moment où ils passèrent à sa hauteur, l'un d'eux s'arrêta pourtant. C'était Klaus. Son meilleur ami. Mais il ne riait plus comme il le faisait avec Doug l'instant précédent. Un mince sourire ornait son visage dur. Il déposa le sapin sur le sol derrière lui.
- Hé ! Force Mustang and the B-Man !
Dès qu'il se mit à parler, le décor changea de nouveau, et ils quittèrent le village. Désormais, ils n'étaient plus que tous les deux dans la cour devant le château Moore. Klaus portait un bonnet moche et des vêtements adaptés au froid. John chercha Mary des yeux mais elle avait disparu elle aussi. Cependant Klaus poursuivait :
- Je suis le fantôme des Noëls présents, John.
- Sans déconner, vous allez me les briser longtemps ? Vous êtes combien ?
- Bah chez ta soeur de monastère, tu viens de me dire que tu devais la voir.
Le faux Klaus était déjà loin, mimant les enchaînements physiques que le vrai Klaus avait faits dans le souvenir que John gardait de cet épisode. Pendant le trajet jusqu'au monastère, le fantôme des Noëls présents ne cessa de parler, de tout et de rien, des potins du château, des missions locales… John revivait le moment à l'identique, à la seule différence qu'il ne soufflait pas une once de brise, tout était suspendu. Comme dans l'expectative. Arrivés devant la porte du cloître, la luminosité du décor avait encore baissé. Klaus se tut, et son sourire se fana insensiblement.
- Tu vas passer Noël avec eux hein ?
La question surprit John. Elle était étrangère au souvenir de ce moment.
- Non mais je comprends, ta soeur elle t'aide à pas prendre feu, et ça on peut pas le faire nous. Alors je comprends que tu veuilles passer du temps ici, pour apprendre à contrôler tes pouvoirs. Mais quand même, nous on est tes copains, on a vécu plein de choses ensemble… Eux tu les connais depuis quelques jours…
- C'est compliqué, Klaus…
Il ne pouvait pas lui dire que Claudine était vraiment sa soeur, qu'il avait retrouvé sa mère, embrassé le côté obscur, et qu'il était devenu un méchant à son tour. Parce qu'il était trop tôt dans l'histoire, le John d'alors n'en savait encore rien. Beaucoup de choses avaient changé depuis.
- Tu nous aimes plus c'est ça ?
Le regard à la fois larmoyant et plein de reproches de son ami lui fendit le coeur.
- Bien sûr que si, mais c'est compliqué je te dis.
Afin de couper court à toute tentative de chantage affectif, John se concentra de nouveau sur la porte. Le bois dans lequel elle était faite s'était obscurci en même temps que la clarté ambiante. Il était désormais d'un noir profond, menaçant. John hésita une seconde. Quand sa main entra en contact avec la porte, il y eut un séisme. Bref mais violent. Le choc le fit vaciller. La porte d'abord puis le paysage tout entier se teintèrent progressivement d'une aura d'un violet encore plus sombre que le noir qui l'avait précédé. Une clameur surgit subitement de l'autre côté de la muraille. Les échos d'un affrontement montèrent en même temps que les premières rafales d'une tempête.
John avait du mal à suivre tout ce qui se passait. Klaus, la tête baissée, les yeux remplis de larmes, portait à présent une des bures grossières des moines chelous, le col remonté jusqu'au menton. Il répétait sans interruption les mêmes mots coupables, que John avait du mal à entendre dans le tumulte ambiant. Klaus ne semblait plus le voir.
- C'est d'ma faute, c'est d'ma faute… C'est à cause de moi si John est devenu méchant, j'aurais pu empêcher ça. Je l'ai abandonné comme j'ai abandonné Doug…
Ces mots mirent le coeur de John en pièces. Son meilleur ami prenait la responsabilité de sa transformation en Seigneur du Mal. Jamais John n'avait voulu cela. S'il avait quitté le château au départ, s'il était venu demander de l'aide à Claudine au monastère, c'était uniquement pour les protéger. De ses pouvoirs incontrôlables. De lui.
- Comment c'est trop d'ma faute…
John voulut saisir son meilleur ami par les épaules et le secouer mais encore une fois, ses mains passèrent au travers du fantôme. Son geste eut toutefois pour effet de faire réagir Klaus, qui leva les yeux vers lui. John y décela une détresse qu'il ne lui connaissait pas, dont lui-même était la cause. A cet instant, son meilleur ami se mit à courir.
Il le poursuivit sur le chemin forestier plongé dans des ténèbres grandissantes mais son corps anormalement alourdi ralentissait sa course. Le halo violet qui englobait toute la scène engourdissait ses membres et l'empêchait de rattraper son ami. Bientôt, il ne fut plus qu'un point minuscule, hors de portée. Mais il ne voulait pas s'arrêter. A cet instant, rien ne comptait plus à ses yeux que le chagrin qu'il avait brièvement lu dans ceux de Klaus. Perdu dans ces pensées sombres, il vit le gouffre sur le chemin uniquement au moment où sa course le précipita à l'intérieur. Il tomba sans pouvoir se raccrocher à quelque chose. Tout était noir. John se recroquevilla en position foetale en attendant l'atterrissage. Qui ne vint pas.
Il se retrouva debout, vêtu du costume élégant qu'il avait l'habitude de porter désormais, de retour dans sa chambre au manoir. Il était trop remué pour se demander pourquoi il s'était réveillé dans cette tenue, hors de son lit. Héléna dormait toujours profondément, lui tournant le dos. Il voulut la rejoindre, ravi que ce rêve dérangeant fût enfin terminé. Mais il heurta de plein fouet une paroi invisible. John vit des étoiles, sonné. Le temps de reprendre ses esprits, la paroi s'était changée en miroir. Son reflet, à quelques centimètres de lui, le toisait avec le regard améthyste d'Hypnos et un rictus malsain au coin des lèvres. La seconde suivante, le reflet avait disparu, avant de revenir, plus effrayant encore, à la même place. John avisa la faible source de lumière au fond de la pièce : il s'agissait d'un sapin de Noël, dont il ne distinguait que les contours incertains. Une guirlande électrique composée de diodes violettes clignotantes apportait par intermittence à la chambre cette faible lueur malveillante qui faisait frissonner.
Son double avait parlé tout seul, en autonomie. Et la voix était celle d'Hypnos quand il s'exprimait à travers son hôte. Effaré, John s'éloigna du miroir, recopié par le John aux yeux noirs. Il leva la main pour s'assurer de l'authenticité du reflet. Ce dernier suivit son geste automatiquement, mais reprit néanmoins :
- Je suis le fantôme des Noëls à venir, John.
Pour la première fois depuis le début de ce songe étrange, John n'eut pas envie de lancer une remarque sarcastique à ce fantôme. La voix caverneuse du démon donnait à ces mots la fatalité d'une sentence de mort. John ne pensait pas avoir jamais eu aussi froid de toute sa vie. Même la Bourgogne en plein hiver devait être plus supportable (il ne savait d'où lui venait cette comparaison, mais c'était une certitude). Pourtant, cela n'avait rien à voir avec la température de la pièce : son sang lui-même était glacé. Il s'était certainement figé dans ses veines. La sensation de flotter conforta John dans cette idée. Mais c'était impossible, son coeur battait la chamade et avait la plus grande peine du monde à recouvrer un rythme apaisé après cette course effrénée. Il était au bord de l'explosion, mais au moins il battait encore. John comprenait enfin, de façon encore un peu floue, la finalité de ce rêve. Son esprit, ou quelle que soit la sorcellerie à l'origine de ce manège, faisait sa crise de conscience. Inconsciemment. Ou subconsciemment plutôt. Il aima le mot. Ces dernières années, sa vie avait changé du tout au tout. Il avait dû découvrir qui il était, affronter ses démons intérieurs pour en arriver là. Pour se libérer enfin. Et pour finir par ne faire plus qu'un avec un vrai démon. Il s'était épanoui. Ou du moins en avait-il été sûr jusqu'à présent. Désormais, il n'était plus que questions.
L'autre le fixait toujours, sans plus rien dire. Son visage s'effaçait à intervalle régulier, et il paraissait plus malveillant à chaque nouvelle apparition dans la lueur morbide de la guirlande. C'est alors que des éclats de voix se firent entendre à l'extérieur de la chambre. John peina à les analyser, puisque deux types de cris s'élevaient d'un côté et de l'autre. Derrière la cloison à gauche, c'étaient des rires et des chants guillerets, comme ceux qu'il avait entendus au Village. Ils résonnaient étouffés, cotonneux, caressants. À droite en revanche, le mur vibrait presque sous l'assaut de plaintes et de pleurs déchirants. John ne savait où donner de la tête, son esprit était empli de ces bruits incohérents, l'empêchant de penser.
- Les conséquences potentielles d'un choix.
- Quel choix ? Qui doit le faire ?
Le double sourit de plus belle. Soudain, John capta la voix de Mary à gauche, qui fredonnait la chanson de tout à l'heure. À droite, il perçut le cri suraigu caractéristique de Doug et le « pinage » lointain de Klaus. Les voix étaient maintenant reconnaissables. Il entendait ses amis s'esclaffer et pleurer tout à la fois. Le mélange le déconcerta, et même les rires avaient une tonalité mortifère dans l'atmosphère lugubre de la chambre et sous le rictus du double.
- Qu'est-ce que je dois faire ?
- Mais quel choix à la fin ?!
John ne tirerait rien du ton prophétique de son reflet. Les voix de ses amis devenaient insupportables. Elles s'insinuaient dans ses oreilles, lacéraient l'intérieur de son crâne et laissaient des plaies suppurantes en repartant. Son sang battait de plus en plus vite à ses tempes, frôlant le point de rupture. Il prit sa tête entre ses mains et la secoua dans l'intention vaine d'en chasser ses envahisseurs. Cette fois-ci, le reflet ne le suivit pas. À la place, il se rapprocha du sapin illuminé et l'observa quelques instants, la tête penchée sur le côté. La lumière violette révéla des stries affreuses dans le visage rongé par le mal, qu'accentuait le rictus démoniaque. Il fit mine de souffler sur l'arbre de noël, et aussitôt son expression de satisfaction morbide fut éclairée d'une tout autre couleur. De la clarté vive et dansante des flammes naissantes…
La guirlande lumineuse produisit des étincelles électriques en se consumant. Bientôt les flammes, comme attisées par un vent venu d'ailleurs, s'étendirent au reste de la pièce. Elles atteignirent les montants en arbres nus du grand lit nuptial, sous le regard médusé de John.
La jeune femme dormait toujours, inconsciente de ce qui l'attendait. John se mit à crier son nom pour la prévenir mais sa voix ne lui parvint pas. Le bois mort s'enflamma en un clin d'oeil. Il était trop tard. Et tandis que l'incendie se propageait à l'ensemble de la chambre, la clameur derrière les deux cloisons redoublait d'intensité. Et cette fois-ci, plus de rires, plus de chants. Seulement des cris de détresse. Et un seul nom. Le même, répété cent fois par les voix de ses amis :
Son propre nom se répercutait en écho dans tout son corps, indéfiniment, sans jamais perdre en intensité. Il semblait même gagner en puissance à mesure que ses os meurtris le renvoyaient dans toutes les directions. Il cria. Un hurlement qu'il ne se serait jamais cru capable de produire. Mais il avait beau s'égosiller, rien ne pouvait couvrir l'écho de son nom répété inlassablement. Il réussit seulement à meurtrir ses cordes vocales, ajoutant une nouvelle souffrance au reste de son corps endolori. Rendu fou par ces appels à l'aide auxquels il ne pouvait répondre, il se jeta sur la paroi invisible qui le séparait de son double et y abattit ses poings à plusieurs reprises, sans aucun résultat.
- QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ DE MOI ? ARRÊTEZ ÇA PAR PITIÉ !
Les larmes s'accumulaient dans ses yeux, mais ne coulaient pas. Comme s'il eût été en apesanteur. Son regard devenait flou. Peu à peu, il arrêta de frapper la paroi. Il sanglotait. La tête lui tournait. Ce rêve était devenu un cauchemar. Ses forces l'abandonnaient. De l'autre côté de la pièce, au milieu des flammes, le double le regardait. L'impassible rictus toujours rivé à ses lèvres.
- Laissez-moi, laissez-les… Je ferai tout ce que vous voudrez, mais arrêtez ça…
Le sourire de son tortionnaire s'élargit, si c'était encore possible. En un clin d'oeil, il se retrouva de nouveau face à John, à quelques centimètres de son visage décomposé.
- Je ne peux rien faire John. Je n'existe que dans ta tête. Je n'ai aucun pouvoir. Tout ça…
Le double étendit les bras pour englober toute la pièce en flammes et les cloisons derrière lesquelles les voix hurlaient toujours.
- Tout ça, c'est de ta faute.
Ces mots furent le coup de grâce. John sentit ses genoux se dérober sous le poids de cette accusation. Il vacilla un instant avant de s'effondrer. Mais ce qui lui fit le plus mal fut certainement la conscience absolue de l'évidence : le reflet maléfique avait raison.
Tout était de sa faute. Il ne savait pas encore ce qu'englobait ce « tout », mais c'était une certitude. Ses amis avaient souffert, souffraient et souffriraient à cause de lui. Les nouveaux comme les anciens. Trop de vies étaient réglées en fonction de la sienne. Il n'avait jamais voulu cela, mais il ne pouvait rien faire contre ce destin implacable. Tout dépendait de lui et de ses actions.
Agité de soubresauts, roulé en boule sur le sol, John était redevenu le petit garçon qui se réfugiait dans les jupes de sa tata à la moindre contrariété. Mais Tata Mary n'était plus là. Ou du moins, elle ne portait plus de jupes. Il était seul. Ses anciens amis avaient compté sur lui, et il les avaient trahis. Son nouveau clan comptait sur lui, mais en était-il seulement capable ? Et surtout, avait-il fait le bon choix ? La décision qui avait pris à ses yeux la couleur de l'évidence tendait pourtant à s'effriter. Il ne savait plus rien.
Les flammes désormais léchaient la barrière transparente. Il faisait toutefois un froid glacial. Le fantôme des Noëls à venir n'était plus visible derrière le rideau de feu. Une odeur de soufre s'en dégageait. John suffoquait. Il y avait un crissement de verre qu'on tord jusqu'à la rupture. Soudain, la paroi invisible qui séparait John de l'incendie explosa et cribla John de millions de débris de verre tranchants comme une lame de rasoir. Les flammes l'enveloppèrent.
Tout était terminé. Il ressentait presque une sorte de soulagement à sentir le feu le dévorer avec appétit. Il allait disparaître, et c'était peut-être la meilleure solution pour tout le monde.
Le visage de Klaus se découpa sur sa rétine à l'ultime seconde. John revit les larmes de son ami. Il le sentit perdu, loin des autres, abandonné avec ce terrible sentiment de culpabilité qui devait le ronger…
Non. Il ne pouvait pas le laisser. Les laisser. John se redressa brutalement avec la ferme ambition de ne pas se laisser mourir sans rien faire. Tout le monde avait besoin de lui, et il se moquait de la tonalité absolument égocentrique de cette affirmation. Il n'avait pas le droit d'abandonner.
Il se prépara à affronter les flammes et tout ce qui pourrait l'empêcher d'agir. Il eut besoin quelques secondes supplémentaires pour se rendre compte qu'il n'y avait plus rien à combattre. Ses yeux s'adaptèrent à la pénombre. Plus de lueur violette en vue, plus de double, plus de flammes. Seulement Héléna, qui grogna dans son sommeil de la façon la plus mignonne du monde. John se palpa rapidement pour vérifier qu'il était bel et bien de retour dans son lit et dans la réalité. Soulagé, il retomba lourdement sur son oreiller dans un soupir. Ouf, ce cauchemar avait pris fin. Sa respiration saccadée s'apaisait progressivement. Il eut peine à redonner une cadence normale à son coeur affolé. Une sueur froide coulait dans son dos et sur ses tempes. Le silence mortel du manoir avait remplacé les cris d'agonie dans son esprit. Tout avait eu l'air si réel…
Le premier esprit à l'apparence de Mary l'avait prévenu, ce n'était pas un rêve ordinaire. Il avait voulu lui dire quelque chose. C'était le cadeau de noël étrange que sa propre conscience lui faisait, d'aussi loin qu'elle était enterrée. John avait une mission. Un choix à faire. Il pouvait encore faire le bon et éviter la détresse de Klaus et les flammes de son rêve. Mais quel était-il ? Il n'avait aucune idée de la direction à prendre…
On dit que la nuit porte conseil. C'est sur ces doutes interminables que John finit par sombrer dans un sommeil réparateur sans songe. Comme la plupart des rêves, il l'aurait oublié au réveil et n'en garderait qu'une lointaine sensation de culpabilité et d'échec. Ainsi qu'une conscience élargie de ses responsabilités et du fardeau qui pesait sur ses épaules.
Et une envie irrépressible de limonade bien fraîche.
La Fédé vous souhaite un joyeux Noël et de bonnes fêtes!