Éco-fiction - La Base
Un vieil immeuble quelque part près de Strasbourg, à proximité de terres agricoles. 2054 - il fait chaud, le pétrole est rare, et l'État s'est en grande partie retiré.
La lumière du matin filtre à travers les volets depuis quelques temps déjà lorsque Yaël les ouvre d'un geste énergique. Le soleil de ce qu'on appelait autrefois septembre inonde soudainement la chambre de l'Écheveau dans laquelle elle s'est installée la veille. La vieille bâtisse, bien qu'habituée aux visiteureuses de passage, ne bourdonne pas encore de l'activité débordante à laquelle on s'attend pourtant pour la célébration de l'Équinoxe qui aura lieu ce soir. Rassemblant ses esprits momentanément égarés dans l'observation des ateliers potagers au pied de l'Écheveau, Yaël décide de profiter de l'accalmie pour passer du temps en compagnie de Lou. Son ami.e est arrivé.e quelques semaines plus tôt à l'Écheveau, où iel occupe le rôle d'éthicien.ne. À la création de l'Écheveau, quelques années avant la naissance de Yaël, les tentatives d'expulsion - plus ou moins légalement encadrées - s'étaient succédées, heureusement sans succès grâce au soutien des habitant.e.s alentour. De dépit, et parce qu'il avait dû focaliser ses ressources diminuantes ailleurs, l'État avait fini par laisser l'Écheveau dans une paix relative, où les uniformes n'étaient plus qu'un souvenir. Partant de ce vide institutionnel, les habitant.e.s de l'Écheveau avaient joyeusement comblé de manque par leur propre définition de justice. Désabusé.es par le système de "réparation" de l'ancienne justice, ielles s'taient efforcé.es de trouver comment intervenir à la racine des conflits ; en éclairant la relation entre plaignant.e et accusé.e, et en instant sur la nécessité de changement dans sa nature, les éthicien.nes tentaient de s'exclure de la justice par la punition. Les débats avaient été vifs, et leur approche ne fonctionnait pas toujours, tant certains conflits s'étaient envenimés. Pour autant, ce soin particulier avait renforcé la petite communauté, et permis d'affronter sereinement les premières années après l'installation dans l'Écheveau.
À pas feutrés, Yaël entre dans la pièce des éthicien.nes. Au centre, Lou et trois autres personnes, assises en tailleur sur les tapis en lin, discutent avec animation. Yaël s'asseoit sur l'un des poufs longeant les bords de la pièce. Du coin de l'oeil, Lou lui adresse un signe de reconnaissance, avant de se replonger dans l'affaire qui les préoccupe. Sur un coin de table, Yaël aperçoit les notes de Lou, rédigées dans l'alphabet symbolique des éthicien.nes. Les liens entre les trois visiteureuses du jour y sont représentés, ainsi que ceux avec leurs proches. Tout ça, lui avait expliqué Lou, pour comprendre le monde dans lequel les visiteureuses sont immergé.es, et dérouler le fil des causes et des conséquences.
Le petit groupe s'anime, sous l'impulsion de l'homme au bout de la table opposé à Yaël. La séance touche visiblement à sa fin, Yaël comprend qu'il s'agit d'un des organisateurs d'une des communautés voisines, dont les relations se sont tendues dernièrement. Toustes sont en train de mettre d'accord sur la façon d'apaiser leur conflit dans les prochains temps; Malgré la tension palpable, Yaël sent un véritable soulagement entre les visiteureuses. Elle sourit : Lou ne trouve pas de solution à tous les coups, mais son ami.e reste malgré tout l'un.e des éthicien.nes les plus apprécié.es.
La séance levée, Lou et Yaël tombent dans les bras l'un.e de l'autre : les passages de l'éthicien.ne à l'Écheveau sont rates, et son savoir-faire très demandé. Les deux ami.es échangent sur les nouvelles des autres communautés alentour, en se dirigeant vers la salle commune où le programme de la journée est en cours d'élaboration. Jacques, l'un des résidents permanents de l'Écheveau, y présente les travaux à réaliser dans les potager. Malgré son âge - l'un des plus jeunes habitants - sa connaissance des plantes et de leurs intrications lui assurent la confiance des autres habitant.es, qui savourent tout au long de l'année les produits délicieux de son jardin sans pétrole. Comme à son habitude, Yaël est conquise par l'aspect presque facile de l'entretienu potager "à-la-Jacques" et l'entrain débordant du jeune homme à la peau safran : il faut dire que le jeune maraîcher sait si bien tirer parti du vivant que ses cultures semblent jaillir du sol en geysers délicieux et nourrisants.
Yaël passe son après-midi au champ, à récolter avec ses co-habitant.es les ingrédients pour le repas de ce soir. Malgré la sécheresse de ces dernières semaines, courgettes et aubergines poussent vaillamment grâce aux filets à pluie concçus par une communauté voisine et adaptés par les bons soins de Jacques. Les fines gouttes de condensation forment un appoint d'eau bienvenu, tandis que les dernières framboises de la saison profitent de l'ombre des quelques panneaux solaires du coin agrivoltage. Dernier ajout au paysage, sous l'une des serres, un poulailler vit au rythme des entrées et des sorties de ses occupants par un tunnel aménagé à cet effet. Sa construction avait soulevé de nombreuses questions au sein de la communauté, peu habituée à maintenir d'autres vivants en semi-captivité. Toutefois, les éthicien.nes rattaché.es à l'Écheveau avaient décidé que le rôle des gallinacés pourrait être exploré à titre expérimental. L'enrichissement du sol suite à leur présence, en utilisant les déchets que la communauté peinait encore à ré-employer, était en effet grandement apprécié. Gil, l'un des plus anciens éthiciens de l'Écheveau et l'un des compagnons de Jacques, avait pris la responsabilité de conduire l'expérimentation. Ses méthodes datées faisaient sourire Yaël : observer et noter les comportements des vivants et tenir comptabilité de leurs productions et consommations était une façon désuète d'établir leur territoire, mais néanmoins encore considérée comme tout à fait respectable dans son ensemble. Les discussions interminables avec Jacques sur la nature et la composition des communautés non-humaines sont un ravissement sans cesse renouvlé et vertigineux qui saisissent Yaël à chacune de ses visites.
À l'heure de la pause, alors que Yaël se met à l'abri de la chaleur étouffante de septembre dans la salle commune, elle y rencontre la délégation d'une des communautés voisines, arrivée dans l'après-midi par cyclo-draisine le long de l'une des voies depuis longtemps abandonnées par les grandes compagnies de chemin de fer. Depuis leurs créations, la plupart des communautés s'était auto-limitées en taille au territoire qu'un.e adulte en bonne santé pouvait parcourir en une journée. Cette sobriété s'était révélée bien pratique au quotidien ; cependant, on s'était vite aperçu.es de l'illusion passéiste que constituait des mondes autonomes, et les échanges - bien que réduits - restaient réguliers, et vus comme l'occasion de maintenir d'agréables relations avec des cousin.es éloigné.es. Aussi, la communauté fluviale qui leur rendait visite à l'occasion de l'équinoxe avait-elle été accueillie avec félicité. Dans ses bagages, ses membres humains avaient amené avec elleux les non-humaines - boutures, plantes grimpantes et quelques variétés d'oiseaux insectivores, ainsi que des jarres de sol constituant les microbiomes qui y avaient été intégré. Avec le temps, ces derniers seraient mis en relation avec leurs homologues locaux à titre expérimental, afin d'observer les relations qui en émergeraient.
Tandis que Gil et Jacques trépignent d'enthousiasme devant les nouveaux venus, Yaël écoute l'une des visiteuses expliquer la récente extension de leur famille : considérant qu'elle était une part importante de la fabrique de vie de leur communauté, ielles avaient décidé, dit-elle, de faire de la rivière qui bordait leurs habitations un membre à part entière de leur communauté. Le choix n'est pas sans conséquences, reconnaît-elle, et les éthicien.nes sont à pied d'oeuvre pour éclaircir les liens entre la rivière et le territoire alentour ; mais, à terme, lorsqu'elle sera comprises, ses besoins seront intégrés dans le fonctionnement de la communauté. Des murmures d'approbation se font entendre autour de Yaël. Elle se demande combien de temps il faudra à l'Écheveau pour accepter d'étendre leur famille ainsi. Le processus s'est entamé il y a longtemps déjà, bien plus loin dans le temps que ses propres souvenirs. Et pourtant, l'ampleur de la tâche semble aussi imposante qu'au premier jour.
En quittant la salle ocmmune, Yaël retrouve Lou, toujours au travail dans la pièce des éthicien.nes pour une décision d'importance. En effet, les habitant.es de l'Écheveau doivent décider de l'extension de leur famille aux chauve-souris ayant élu domicile dans le bois voisin. Celles-ci, argumentent Lou, pollinisent les fleurs de jasmin tant appréciées par la petite communauté. Surpris.es d'apprendre leur relation de dépendance insoupçonnée aux petites mammifères nocturnes, les habitant.es discutent à vive voix pour savoir sie lles doivent prises en considération par leur communauté. Malgré l'efferverscence, Yaël reste sereine : les adoptions sont aujourd'hui fréquentes, et la discussion tourne bientôt autour de l'aspect pratique et de la meilleure façon de prendre en compte les nouvelles venues dans les décisions communautaires. Elle quitte la pièce alors que l'assemblée applaudit à la nouvelle arrivée et règle les derniers détails et rôles pour mieux comprendre à l'avenir les mystérieuses pollinisatrices.
Yaël retrouve le reste de la communauté dans les champs jouxtant l'Écheveau, où Jacques s'affaire à allumer le bûcher inaugural du rituel de l'Équinoxe. Des musicien.nes s'affairent et s'accordent, et parmi elleux les visiteureuses de la délégation de l'après-midi. Les danseureuses entament les pas rituels qui accompagnent le jour mourant, suivant le rythme endiablé impulsé par Jacques. Alors que les braises s'envolent dans le ciel noir, Yaël aperçoit quelques chauve-souris volant en zig-zag à la lisière de son champ de vision. Les notes des instruments creusés retentissent dans la nuit, comme saluant les nouvelles venues de la petite communauté de l'Écheveau.















