#30jourspourécrire #jour17 #lasource
Assise sur la table, elle balance ses pieds l'un après l'autre. Elle est penchée en avant, elle chantonne. Elle sent à peine la main sur son épaule. Elle ne sait pas d'où vient le chant, ni où il l'emmène. La voila dans une forêt dont les arbres sont si haut que le ciel n'est que des milliers de points azur entre les feuilles qui tremblent. Pourquoi ne parvient-elle pas à finir la chanson? Elle marche sur la mousse, uniquement sur la mousse, elle ne sait pas pourquoi mais quelque chose lui dit qu'elle ne doit pas faire de bruit sinon quelque chose de terrible pourrait arriver. On dirait que même la forêt fait silence, qu'elle se retient de respirer. De grandes ombres passent entre les arbres. Elle chantonne toujours mais tout bas, un couplet, un refrain, un couplet, un refrain, encore et encore, mais quel est donc ce prochain couplet qui ne lui vient pas? Elle est entre colère et tristesse. Elle sait que la réponse est dans la chanson et après la forêt. Elle est fatiguée. Au moment où elle s'asseoit pour dormir un peu contre un arbre, un chariot tiré par un âne, surgit de nulle-part, les sabots et les roues emmaillotés de chiffons. La conductrice n'a pas d'âge et lui fait signe de monter. Elle est trop fatiguée pour refuser. Elle monte dans le chariot et très vite, bercée par le mouvement d'horloge, elle s'endort.
Elle se réveille dans un champ de coquelicots, la conductrice chantonne, il n'y a plus de chiffons autour des roues du chariot et des sabots de l'âne. Elle ne saura jamais pourquoi il ne fallait pas y faire de bruit. C'est sa chanson! Du moins le début lui ressemble. Elle écoute et fredonne dans sa tête. Tiens, c'est curieux...un couplet, un refrain puis la dame au chariot recommence, le même couplet, le refrain. Alors elle chante aussi, complétant la chanson. "Tu connais la suite? - Oui répond-elle, mais pas la fin. - Alors, dit l'entre deux âges, tu n'as pas fini ton chemin mais merci d'avoir complété la mienne, je vais pouvoir m'arrêter un peu après les coquelicots. - Et que trouverai-je après les coquelicots? interroge-t-elle. - Ça, je ne sais pas, chacun mène sa propre route, la tienne n'est pas la mienne. Es-tu certaine que tu ne le sais pas? Tu dois trouver ta source, c'est là où ta chanson te mène, moi je ne suis pas pressée de la trouver."
La conductrice la dépose au bout du champ devant un tas de petits sentiers qui se déroulent entre de hautes herbes qui sifflent. "Choisis le tien, je prendrai le mien. Ma chanson n'est pas terminée mais pour l'instant, elle me suffit bien. Au revoir petite."
Les pierres roulent sous ses pieds, le sentier est tellement tordu qu'elle n'en voit jamais le bout, à un virage succède un autre virage. Le soleil ne se couche-t-il jamais dans ce pays dont on ne revient pas? Et d'où vient-elle d'ailleurs? Elle a soif, et elle a faim. Et si elle coupait à travers les hautes herbes qui sifflent, peut être qu'elle arriverait plus vite à destination? Et puis au diable la source, au diable la chanson!!! Zut et zut, demi-tour, elle va rejoindre la dame au chariot qui cahote! Et d'abord, est-ce réel? Dort-elle? Rêve-t-elle? Qui est-elle? Le sentier a disparu...Elle n'a pas le choix, les hautes herbes qui sifflent s'écartent devant elle. Elle fredonne sa chanson pour se donner du courage. Une légère pression sur son épaule la guide dans la mer dansante et verte. Jusqu'ici, elle a eu confiance en son instinct, elle suit cette main invisible qui semble lui indiquer le chemin.
Elle déboule sur une plage au sable rouge, une étendue d'eau turquoise va et vient laissant de petites vaguelettes mourir à ses pieds. Au loin un serpent d'eau scintille et semble se jeter dans la mer turquoise. Qui dit rivière, dit eau pour étancher sa soif, et source pour répondre à ses questions. Il suffit de suivre la berge et plus haut elle y sera plus douce, peut être y aura-t-il aussi quelques fruits sauvages?
À chacun de ses pas, le sable rouge blanchit et laisse une empreinte comme une blessure qui ne se referme pas. Le paysage lui est familier, pourtant elle est certaine de ne jamais être venue là. Plus elle suit la berge, plus le paysage se charge de plantes et de fleurs qu'elle n'a jamais vues mais dont elle connait le parfum et le goût. L'eau n'a pas un mouvement ordinaire, elle tourbillonne, descend et remonte, le parcours se fait plus étroit, il n'y a presque plus de rive, il faut grimper des rochers aux arètes vives sur lesquels elle glisse. L'eau disparaît dans une grotte. Elle hésite, il y fait sombre, très sombre. Mais elle meurt de soif, à chaque fois qu'elle y avait goûté elle était encore bien trop salée. Il lui faut trouver la source.
Elle tâtonne dans le noir, ses mains se rapent sur les parois humides de la grotte. Toujours cette légère poussée sur l'épaule qui l'invite à avancer, toujours cette chanson dans sa tête qui ne demande qu'à être terminée. Elle est tellement fatiguée. Une perle de lumière au fond de la grotte, la source! Chose étrange, un mince filet d'eau n'en sort pas mais y entre. La rivière coule à l'envers. Elle met ses mains en coupe pour s'y abreuver mais l'eau file entre ses doigts. Elle y approche donc sa bouche pour y boire et la suite de la chanson lui revient en mémoire comme si elle l'avait toujours sue. Et le fil se déroule en arrière. Elle sait. Ce chemin sa mère l'a déjà fait avant elle et la mère de sa mère. Elle transmettra la chanson comme elles l'ont toutes fait, à elles de rajouter le couplet pour l'enfant à venir. Elle peut naître à présent.