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aināt that the truth
Le cinquieme verre
CinquiĆØme verre. Cāest ton cinquiĆØme verre de vin, tāes un peu bourrĆ© et tu racontes ta petite vie sympa Ć ton pote au chaud dans son canapā, tāen fais des caisses comme dāhabitude. Ton tĆ©lĆ©phone sonne. Cāest ton petit Maxou qui tāappelle. Il veut surement aller en boĆ®te. Et ben non en fait, il veut savoir si tāes toujours en vie. Ā« Il y a eu une fusillade au Carillon. Ā»
What. The. Fuck.
Alors lĆ , il y a un truc qui sāenclenche dans ton cerveau que tāas jamais connu. 1, 2, 3, 4, tu penses aux quatre personnes qui tāont vu grandir, ta famille, tu veux savoir sāils sont sains et saufs. Papa, maman, frĆØre, sÅur. Tu penses Ć ta petite sÅur qui a gerbĆ© la semaine derniĆØre Ć cause dāun bobun du Petit Cambodge. Elle rĆ©pond pas tu paniques. Tu pleures. Tu appelles tout le monde et ta mĆØre rĆ©pond pas. Tu pleures. Ta sÅur te rappelle et tu pleures parce que tāas vraiment eu beaucoup trop peur.
LĆ tāas juste besoin dāun gros cĆ¢lin, et forcĆ©ment, tu penses Ć cet ex que tāarrives pas vraiment Ć oublier et qui reste, malgrĆ© le temps et la rancune, la cinquiĆØme personne de ta petite liste mentale. Il va bien. Tu pleures tu pleures. Tu pleures plusieurs fois ou une seule fois cāest pareil parce que de toute maniĆØre tāarrives pas Ć tāarrĆŖter. Y a ton pote qui te serre dans ses bras parce quāil aime pas te voir comme Ƨa et qui se retient de cĆ©der Ć la panique et qui nāarrive pas Ć te calmer. Ta maman, ton frĆØre, qui te disent que tout va bien. Tāes un grand mais tāes toujours le bĆ©bĆ© quāils ont protĆ©gĆ© pendant si longtemps.
Tu te trouves Ć©goĆÆste, forcĆ©ment, Ć ĆŖtre aussi soulagĆ© en voyant la mention Ā« Lu Ā» et en voyant cette petite bulle apparaĆ®tre qui veut dire que ton pote est en train de te rĆ©pondre. A ce moment-lĆ tu regardes pas la tĆ©lĆ© et les images des gens morts, tu regardes cette petite bulle qui te dĆ©livre pour quelques secondes de lāangoisse dans laquelle tāes bloquĆ©. Tāes tellement Ć©goĆÆste, mais tu peux tellement pas faire autrement.
Tu descends de lĆ où tāes. A cent petits mĆØtres du Carillon. Les gens paniquent dans la rue, y a une grosse dame qui tente de passer le barrage en hurlant, elle a lāair dĆ©sespĆ©rĆ©e. Tu vois des brancards pĆ©nĆ©trer dans lāhĆ“pital. Cāest joli les couvertures de survie, Ƨa reflĆØte la lumiĆØre. Tu te rends pas trop compte parce que tāes bourrĆ© et lĆ©gĆØrement hystĆ©rique.
Le Carillon, cāest ton bar prĆ©fĆ©rĆ© du quartier. Cāest en bas de chez toi. Celui où tu vas tout le temps boire des coups avec tes potes, celui où tāas fĆŖtĆ© ton dernier anniversaire, celui où tu finis immanquablement bourrĆ©, celui où il manque toujours des chaises en terrasse. Les murs de ce bar connaissent toute ta vie et ont vu tous tes potes. Ils sont cools les patrons du Carillon mĆŖme sāils ont arnaquĆ© un pote Ć toi un jour.
Le Petit Cambodge tu y Ć©tais dimanche dernier, tāas pris un bobun avec des nems prĆ©dĆ©coupĆ©s ā trop bon. Le Petit Cambodge cāest le resto que tu critiques tout le temps parce quāil y a vraiment beaucoup trop de hipsters dedans. En vĆ©ritĆ© tāadores en ĆŖtre.
Le MacDo de la rue du Faubourg du temple, cāest lĆ que tu vas le samedi soir engloutir en deux-deux un double cheese avant dāaller te bourrer la gueule.
Le Bataclan, tu y as hurlĆ© mille fois ton amour de la musique, et mĆŖme que la premiĆØre cāĆ©tait pour aller voir Zazie quand tāĆ©tais en troisiĆØme. Tu passes tous les matins devant pour aller au travail.
Tu vas te coucher. Tu te rĆ©veilles avec une barre au front et Ć©videmment, tu check Twitter. Parce que tu fais partie de cette gĆ©nĆ©ration de gens qui ont le nez collĆ© Ć leur iPhone. Cāest leur fenĆŖtre sur le monde. Mais ce samedi matin, il nāy a pas dāĆ©cran de tĆ©lĆ©phone ou de tĆ©lĆ©vision pour te protĆ©ger de lāhorreur. Il suffit de ranger son tĆ©lĆ©phone, de descendre les six Ć©tages de ton immeuble, et de marcher une petite minute.
Tu arrives dans cette rue Alibert que tu aimes tant, y rĆØgne le seul bruit que la mort ne connaisse : le silence. En vrai, le seul bruit perceptible ici, cāest celui du sable qui crisse sous tes pieds, le sable dĆ©posĆ© sur le sang des victimes comme on dessinait des feuilles de vigne pour cacher les sexes. Putain de cauchemar.
Tu penses Ć la gĆ©nĆ©ration dāaprĆØs. Tu penses Ć tes copines qui viennent dāavoir des gosses. Patou, HĆ©lĆØne, Agathe et les autres. Tu te demandes comment elles vont pouvoir expliquer Ć leur marmaille Ć quoi Ƨa rime de se faire exploser la cervelle en buvant un Picon biĆØre.
Ā« Des fous de dieu Ā», on te dit. Mais Dieu nāexiste pas. Ce sont donc des fous tout court. Tāas lāimpression que plus la vie des gens est nulle, plus ils croient en leur dieu tout claquĆ©, et tāas envie de leur dire quāils se plantent, quāil faut pas croire en ces choses-lĆ . Tāas aussi envie de dire aux Ricains quāils sont gentils avec leur hashtag #PrayForParis mais que non en fait, on a pas besoin de priĆØres parce quāon pense que Ƨa sert Ć rien.
LāannĆ©e derniĆØre, cāĆ©tait pas pareil. Y avait comme un Ć©cran entre toi et les morts. TāĆ©tais Charlie Ć©videmment, tāes mĆŖme journaliste, donc toi aussi tāas eu peur. Mais lĆ cāest pas pareil. Cāest ta maison sur laquelle on vient de tirer, cāest tes potes, ou les potes de tes potes quāon vient de buter. Cāest le peuple des tatouages, des cigarettes roulĆ©es et des burgers au ComtĆ© quāon vient de fusiller.
Ā« Tāas perdu quelquāun ? Ā» Cette absurde question que tu poses Ć tous tes amis, que tous tes amis te posent. Cāest vraiment lāhorreur Ā« du cĆ“tĆ© de chez vous Ā». Le seul mal quāon ait fait ā que ces 129 personnes ont fait - sur cette terre, cāest celui quāon a fait Ć nos anciens amours. Pas bien grave. Mais voilĆ , il paraĆ®t que tu vis dans la Ā« capitale des abominations et de la perversion Ā» et que cāest pour Ƨa que tant de gens sont morts.
Alors on va arrĆŖter de raconter des conneries : Ć©videmment quāon a peur. Not afraid, pas cette fois-ci. Evidemment quāon se dit que Ƨa aurait pu nous arriver et que Ƨa peut encore nous arriver. Mais est-ce quāon va renoncer pour autant Ć nos petites abominations, Ć ces instants de dĆ©lice qui font que nos vies sont tout de mĆŖme assez cools ?
Non, surement pas. On va se la coller tous les week-ends. On va danser comme des fous car la musique adoucit les meurtres, et on fera toujours plus lāamour, aussi. Les garƧons avec les filles, les garƧons avec les garƧons, les filles avec les filles, les juifs avec les arabes et tout le reste et on les emmerde. De toute faƧon, cāest tout ce quāon sait faire.
ā The Falling (2014) āSometimes, I wonder who you see when you look at me.ā
thinkingĀ
find your happyĀ
#illusionĀ
Fawn DeViney
michelleās limbs, brooklyn 2013