J’ai demandé à mon téléphone de me réveiller à 4h50, mais je me réveille tout seul à 3h40.
Je ne sais pas si je veux ou si je dois aller voir mon grand-père.
Il fait frais, peut-être 22 degrés, à 5h20. En marchant vers la gare, je me rends compte que toutes les fenêtres des immeubles sont ouvertes. Ce n’était peut-être pas une bonne idée de parler tout seul pour me féliciter de ce magnifique créneau sur l’avenue.
Je pose des questions à mon grand-père sur sa vie, surtout sur certains aspects de sa jeunesse et il ne me répond pas. Il ne veut pas en parler et il pleure. Est-ce qu'il doit en parler même s'il ne veut pas ?
Je ne sais pas vraiment d'où je viens. Les seules histoires que je connaisse tiennent sur une feuille A4.
Quand on parle devant l’entrée de la maison, on est toujours assis·es ou allongé·es sur une nappe aux couleurs bizarres. Le temps s'y étire avec beaucoup de joie. On sait que pendant nos discussions, un rat se cache au coin de la maison. Il attend un moment d'inattention de notre part pour longer le mur en sautillant.
J’ai du mal à trouver du temps pour écrire : juste des petites phrases comme ça. Parfois, quand j’ai deux ou trois heures devant moi, je me dis que je vais écrire ce que j’ai dans la tête, une bonne fois pour toutes, et en fait non, je veux dire, je pense que c’est simple, mais encore faut-il trouver les bons mots et réussir à trouver une forme pour raconter une histoire qui parlerait de la folie du monde, et de toute évidence, cette histoire ne coule pas de façon linéaire à l’intérieur de mon crâne.
Bubull me parle de son projet de jeu-vidéo pour lequel je dois l’aider. De toute évidence, je ne sais pas l’écouter puisqu’elle ne se sent pas très bien après.
J’écoute un podcast dans lequel deux personnes atteintes du trouble dit de la personnalité borderline échangent. L’une d’elle décrit ses états intérieurs et ses impulsivités. Je me dis que je n’ai pas encore autant de mots qu’elle pour me comprendre et être compris.
Je continue de chercher une écriture nerveuse. Il y a des passages de Brutusses Brutus où j’ai réussi, où j’aime bien, mais je ne veux pas utiliser de formule, je veux trouver le chemin pour continuer de la développer.
On se dit qu’on va enlever ce meuble parce qu’il prend trop de place. Il est là depuis qu’on a acheté la maison. Jule travaille alors je m'en occupe. Je le démonte en tapant dessus. Le travail du bois est précis. Je déplace le gros tas de bois au fond du jardin, dans un mélange de mélancolie et de satisfaction.
J’appelle ma grand-mère pour son anniversaire, elle a 93 ans. C'est un appel de 10 minutes et 43 secondes dans lequel elle me dit notamment que, quand elle est déprimée, elle est du genre à « se mettre un coup de pied dedans ». Vers la fin, elle me demande si je continue d’écrire des choses déprimantes ou si j’ai trouvé autre chose.
Les prunes tombent tout au long de la journée et roulent sur le terrain. J’en fais un clafoutis (30 g de beurre, 3 œufs, 100 g de sucre, 100 g de farine de riz, 30 cl de lait). J’en mets dans des sacs que je pose au fond du congélateur. J'en mange directement dans le jardin quand je suis au téléphone.
La dernière fois, je demande à Papi s’il veut être honoré d’une façon particulière quand il mourra. Je le demande quand J. part chercher quelque chose à la cuisine. Je tourne ma langue sept fois dans ma bouche pour trouver les bons mots. Je le regarde dans les yeux et il ne dit rien et il me regarde dans les yeux et il pleure puis après le silence il dit qu’il faudrait y réfléchir.
Sur les chemins autour de la maison, on voit tous les environs. Il n’y a aucun bruit. À part les insectes dans les prairies cramées, on peut parler de solitude. Et quand je lui dis, Jule me dit que je ne suis pas obligé de le hurler.
Un jeune homme avec des cheveux longs attachés est allongé sur le béton du quai. Son sac lui sert de coussin. Il a les jambes croisées, ses chaussures sont posées à côté de lui et on voit ses chaussettes blanches. Il regarde son smartphone en souriant, comme s’il était au cinéma. Derrière la vitre, je n’entends pas ce qu’il voit.
Quand dans les récits de vie il n'y a que des trous et des silences, il n'y a plus que la fiction pour raconter ces vies. En ce sens, Papi est déjà Brutus-3.
Vingt minutes après le départ, je vois des forêts, des petites routes, des fermes et l’horizon rouge d’abord et jaune ensuite, les rayons de soleil comme le jaune d’un œuf au plat, se cassent et dégoulinent partout sur les collines, les nuages sont comme des buvards. C’est exactement comme le « soleil cou coupé » d’Apollinaire et je suis ému quand je comprends ce que les images ont vraiment de réel.