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@josephdemont
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« Vas-y, prends-moi en photo ».
Je me suis tenu droit devant le Mugamma de la place TahrĂźr, cheveux Ă©bouriffĂ©s, masque Ă gaz couvrant nez et bouche, sac en bandouliĂšre. Je venais de prendre sa photo, en noir et blanc, ça mâavait semblĂ© appropriĂ©. Il en fit de mĂȘme pour moi. Don et contre don. Le masque Ă gaz ne servait pas Ă grand chose. Certes, lâodeur persistante des gaz lacrymogĂšnes arrivaient jusquâau lieu de la photo, mais on pouvait survivre sans trop de problĂšmes. On sâĂ©tait habituĂ©. Il me semblait absolument nĂ©cessaire que je prenne cette photo. Jâavais une seule photo des 18 jours, et jây tenais moins. LĂ , cette fois-ci, il fallait que je la mette en scĂšne, que je la grave dans ma mĂ©moire jusquâau jour oĂč ma mĂ©moire refuserait de lâadmettre.
Une fois lâappareil photo remis dans mon sac, Ă cĂŽtĂ© de mes nombreux petits calepins, de mon dictaphone, des mes mouchoirs, je serrai la main Ă S. Il devait partir rejoindre des amis, tous aussi chevelus que lui, pour trouver des couvertures je ne sais oĂč et les ramener sur la place pour les campeurs. Sur son chemin, un enfant des rues, dâĂ peine 7 ans, vint lui dire bonjour, lui fit un « tape mâen 5 » et rigola. S. sâĂ©loigna.
JâĂ©tais malade comme un chien. Comme dâhabitude. La respiration haletante et pĂ©nible, la gorge douloureuse. Mais une force surnaturelle me faisait tenir debout. Une sensation intenable mâintimait lâordre dâĂȘtre lĂ , cette fois-ci surtout. Quelque chose Ă©tait diffĂ©rent. A certains moments, pendant les 18 jours, je nây ai pas cru. Surtout aprĂšs, jâai cru que câĂ©tait un sursaut Ă©phĂ©mĂšre, comme quand on se rĂ©veille soudainement, et quâon se rendort rapidement. Mais lĂ , lĂ jây croyais. CâĂ©tait volontaire, câĂ©tait organisĂ©, câĂ©tait pensĂ©. CâĂ©tait tout le contraire des 18 jours. Il y avait cette grande banderole : contre lâEtat, contre les militaires, contre les islamistes, contre les partis, contre les mouvements. La place Ă©tait devenue anarchiste.
Tout le monde discutait ; câĂ©tait physique, charnel, viscĂ©ral, fusionnel. Tout cela suffisait. Il Ă©tait temps de battre, de combattre, dâabattre. Il Ă©tait surtout temps de gagner.
Jâai marchĂ© pendant quelques instants en direction de la rue MM. Dans la poche de ma veste, jâavais laissĂ© mon dictaphone tourner, pour capter cet univers sonore particulier. Je mâavançais lentement, le cĆur battant. Au bout de quelques instants, jâarrivai au front. Je me mis alors de cĂŽtĂ©, pour regarder, tenter de comprendre les « logiques de lâinteraction ».
Les forces du dĂ©sordre attaquait. Gaz lacrymogĂšnes, rafales de chevrotine. Autour de moi, on criait âEsbat ! Esbat !â (Tenez bon, maintenez vos positions, voir la minute 5).
Un premier tomba, puis un second.
Le sang me monta aux tempes. Jâeus peur, aussi, et honte de ne pas ĂȘtre aussi courageux. Je reculai un peu. Les corps arrivaient, ensanglantĂ©s, portĂ©s par des jeunes hommes, et Ă©taient menĂ©s vers des motos qui elles-mĂȘmes menaient ces corps jusquâaux ambulances.
"Poussez-vous, poussez vous !!".
Un corps inanimĂ© arriva vers moi, je mâefforçai de porter avec mes compagnons.
Un peu plus loin, les chants rĂ©volutionnaires se mĂȘlaient aux sirĂšnes des ambulances. Lâodeur du gaz finit par mâĂ©touffer.
Je me retirai un peu. ArrivĂ© sous un rĂ©verbĂšre, je me regardai et vis cette large tĂąche rouge sur mon t-shirt blanc. Je repartis silencieusement jusquâĂ ma voiture, garĂ©e Ă Zamalek, oĂč tout le monde semblait sâen foutre royalement.
ArrivĂ© chez moi, en silence, jâenlevai le t-shirt que je mis Ă la poubelle.
Jâallai me coucher plein dâespoir, malgrĂ© tout.
Nous nâavons pas oubliĂ©.
Je nâai pas oubliĂ© ce mois de novembre.Â
Disconnect
I don't want to watch the news, anymore I don't want to answer my phone I don't want to fake smiles And I don't wish to be polite
Can you leave me on my own ? Like the day leaves the night ?
Let's flee the city Let's go offline We'll find somewhere Just you and I
Let's flee this town and never look back I just need you To have my back
You know I've tried to be different To be myself But I soon found out How hard it is to please everyone So today I'll just say stop to all this madness I'll disconnect and pack my bags
And flee the city. Let's go offline We'll find somewhere Just you and I
Let's flee this town and never look back I just need you To have my back
My new sounds:
Les Solitaires
Les solitaires sourient puis s'échappent se cachent dans la grande foule dans les cafés bruyants dans les rames de métro noyés dans la masse des passants anonymes comme des héros seuls, assis, ou marchant la musique dans les oreilles ils jouent à se mettre en scÚne ils se demandent quelle est leur place dans ce bordel ils cherchent leurs semblables mais évitent de les trouver dans les regards fuyants des autres qu'ils ne peuvent oublier c'est qu'ils sont bien incapables de réussir à se justifier
Les solitaires marchent, marchent, et marchent encore dans la ville des inconnus ils cherchent la mort la mort des arbres et des bùtiments la mort des amours ou leur résurrection ils marchent des heures, des nuits ils préfÚrent de loin le silence de la peur au bruit de l'ennui Ils boivent, aussi, souvent car de l'angoisse, l'alcool a raison
Les solitaires semble-t-il ont peur de dormir car quand le rideau tombe la mise en scĂšne disparait les lumiĂšres agressent et les laissent Ă l'effroi celui des hivers, glaçant menaçant, qui laisse sans voix oĂč l'on crie, oĂč l'on tombe du fin fond de sa tombe ou du haut de sa croix.
My new sounds:
The magical mystery of large empty supermarket alleys
High, we are, and young and drunk
Standing there digging deep in our souls
Trying to drown all that bitternessÂ
Mektoub, disait cet imbécile de Coelho
Je devais retrouver un ami. Le taxi jaune et noir m'a dĂ©posĂ© devant ce lieu que je n'aime pas, pour des raisons personnelles, l'institut de recherches mĂ©dicales et le grand hĂŽpital Gamal Abdel Nasser. Je dois avouer que je n'Ă©tais pas trĂšs Ă©veillĂ©. La nuit Ă©tait en train de tomber, Ă ce moment assez dĂ©sagrĂ©able pour conduire. La rue Ă©tait un peu sablonneuse. L'avenue de la LibertĂ© (ou rue Abu Kir) est assez large et dangereuse Ă cet endroit. Etant moi mĂȘme une ancienne victime de cette avenue, j'observais quel serait le meilleur lieu pour traverser.Â
La voiture arriva Ă toute vitesse. Le sable par terre l'empĂȘcha de freiner. Le vieil homme qui traversait se prit le capot et fut projetĂ© sur le trottoir du milieu sĂ©parant les deux directions de l'avenue. Immobile. 15 secondes plus tard, 20 personnes Ă©taient autour.Â
Deux femmes, ses filles, arrivĂšrent en courant et hurlant de l'autre cĂŽtĂ© de l'avenue, implorant le Tout Puissant de sauver leur PĂšre immobile. L'une d'elle ne cessait d'hurler contre le chauffeur de la voiture de standing. Celui-ci se confondait en excuses, essayant de renvoyer la faute au vieil homme qui n'avait pas regardĂ©.Â
J'observais de loin, le coeur battant, comme toujours quand je vois un accident. Je me demandais : "qui est fautif ? le chauffeur qui roulait vite ? ou le vieillard qui n'a pas regardĂ© ?". Mon cĂŽtĂ© europĂ©en me fit dire que les conducteurs avaient toujours tort. Surtout Ă la vitesse oĂč il roulait.Â
Et c'est lĂ que ça se compliqua pour moi. Un homme non liĂ© Ă la situation avait levĂ© la voix et sermonnait la jeune fille qui accablait le chauffeur d'accusations. Elle disait que le chauffeur Ă©tait fautif et l'autre rĂ©pondait "Qada' wa Qadar" (c'est le destin). Et plus la fille s'Ă©nervait contre le fautif visible, celui sans qui son pĂšre aurait rejoint la voiture garĂ©e de l'autre cĂŽtĂ© de l'avenue pour repartir vaquer Ă ses occupation, plus l'homme devenait agressif et levait la voix pour lui rappeler qu'un Ătre avait, dans un temps infini, Ă©crit de son empreinte divine, que ce Monsieur se ferait renverser par une voiture, le lundi 13 janvier de l'annĂ©e 2014, en dĂ©but de soirĂ©e, sans doute pour nous tester d'une maniĂšre quelconque.Â
L'ambulance arriva une vingtaine de minute plus tard (mĂȘme si l'accident s'Ă©tait dĂ©roulĂ© devant le plus grand hĂŽpital du nord du pays). Une bagarre avait commencĂ© entre les personnes rassemblĂ©es (au dĂ©part, donc, non liĂ©es Ă l'Ă©vĂ©nement) et l'ambulance partit Ă toute vitesse avec la porte arriĂšre encore ouverte. Je n'ai pas trĂšs bien compris ce qui s'est passĂ©. A ce moment lĂ , je m'apprĂȘtais Ă rentrer dans les bas fonds du quartier Hadara.Â
Mais ça, c'est une autre histoire.Â
Le beau grand rĂȘve fasciste
Mais quel est ce vulgaire amour de soi qui voudrait, non seulement avoir Raison, mais aussi, attendre de tout le monde, d'ĂȘtre un autre soi. Le grand mythe de la similitude, la loi des ensembles, l'aspiration Ă la "mĂȘmetĂ©", la volontĂ© d'identitĂ©. Le beau grand rĂȘve fasciste. Pourquoi n'arrivez-vous pas Ă ĂȘtre indiffĂ©rents face Ă la diffĂ©rence ?Â
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« Vas-y, prends-moi en photo ».
Je me suis tenu droit devant le Mugamma de la place TahrĂźr, cheveux Ă©bouriffĂ©s, masque Ă gaz couvrant nez et bouche, sac en bandouliĂšre. Je venais de prendre sa photo, en noir et blanc, ça mâavait semblĂ© appropriĂ©. Il en fit de mĂȘme pour moi. Don et contre don. Le masque Ă gaz ne servait pas Ă grand chose. Certes, lâodeur persistante des gaz lacrymogĂšnes arrivaient jusquâau lieu de la photo, mais on pouvait survivre sans trop de problĂšmes. On sâĂ©tait habituĂ©. Il me semblait absolument nĂ©cessaire que je prenne cette photo. Jâavais une seule photo des 18 jours, et jây tenais moins. LĂ , cette fois-ci, il fallait que je la mette en scĂšne, que je la grave dans ma mĂ©moire jusquâau jour oĂč ma mĂ©moire refuserait de lâadmettre.
Une fois lâappareil photo remis dans mon sac, Ă cĂŽtĂ© de mes nombreux petits calepins, de mon dictaphone, des mes mouchoirs, je serrai la main Ă S. Il devait partir rejoindre des amis, tous aussi chevelus que lui, pour trouver des couvertures je ne sais oĂč et les ramener sur la place pour les campeurs. Sur son chemin, un enfant des rues, dâĂ peine 7 ans, vint lui dire bonjour, lui fit un « tape mâen 5 » et rigola. S. sâĂ©loigna.
JâĂ©tais malade comme un chien. Comme dâhabitude. La respiration haletante et pĂ©nible, la gorge douloureuse. Mais une force surnaturelle me faisait tenir debout. Une sensation intenable mâintimait lâordre dâĂȘtre lĂ , cette fois-ci surtout. Quelque chose Ă©tait diffĂ©rent. A certains moments, pendant les 18 jours, je nây ai pas cru. Surtout aprĂšs, jâai cru que câĂ©tait un sursaut Ă©phĂ©mĂšre, comme quand on se rĂ©veille soudainement, et quâon se rendort rapidement. Mais lĂ , lĂ jây croyais. CâĂ©tait volontaire, câĂ©tait organisĂ©, câĂ©tait pensĂ©. CâĂ©tait tout le contraire des 18 jours. Il y avait cette grande banderole : contre lâEtat, contre les militaires, contre les islamistes, contre les partis, contre les mouvements. La place Ă©tait devenue anarchiste.
Tout le monde discutait ; câĂ©tait physique, charnel, viscĂ©ral, fusionnel. Tout cela suffisait. Il Ă©tait temps de battre, de combattre, dâabattre. Il Ă©tait surtout temps de gagner.
Jâai marchĂ© pendant quelques instants en direction de la rue MM. Dans la poche de ma veste, jâavais laissĂ© mon dictaphone tourner, pour capter cet univers sonore particulier. Je mâavançais lentement, le cĆur battant. Au bout de quelques instants, jâarrivai au front. Je me mis alors de cĂŽtĂ©, pour regarder, tenter de comprendre les « logiques de lâinteraction ».
Les forces du désordre attaquait. Gaz lacrymogÚnes, rafales de chevrotine. Autour de moi, on criait "Esbat ! Esbat !" (Tenez bon, maintenez vos positions, voir la minute 5).
Un premier tomba, puis un second.
Le sang me monta aux tempes. Jâeus peur, aussi, et honte de ne pas ĂȘtre aussi courageux. Je reculai un peu. Les corps arrivaient, ensanglantĂ©s, portĂ©s par des jeunes hommes, et Ă©taient menĂ©s vers des motos qui elles-mĂȘmes menaient ces corps jusquâaux ambulances.
"Poussez-vous, poussez vous !!".
Un corps inanimĂ© arriva vers moi, je mâefforçai de porter avec mes compagnons.
Un peu plus loin, les chants rĂ©volutionnaires se mĂȘlaient aux sirĂšnes des ambulances. Lâodeur du gaz finit par mâĂ©touffer.
Je me retirai un peu. ArrivĂ© sous un rĂ©verbĂšre, je me regardai et vis cette large tĂąche rouge sur mon t-shirt blanc. Je repartis silencieusement jusquâĂ ma voiture, garĂ©e Ă Zamalek, oĂč tout le monde semblait sâen foutre royalement.
ArrivĂ© chez moi, en silence, jâenlevai le t-shirt que je mis Ă la poubelle.
Jâallai me coucher plein dâespoir, malgrĂ© tout.
Nous nâavons pas oubliĂ©.
Je nâai pas oubliĂ© ce mois de novembre.Â