L'Echine du Saint Partie IV : Le Miroir D'Eau
Quartier du Reflux, Samedi 4 juillet, 14h40
- Qu’est-ce qu’on fait là ?
On se retrouve dans une ruelle étroite, en contrebas. La marée monte, l’eau et le sable s’infiltrent entre les pavés, envahissant lentement les pieds de la ville. Et les miens. Ça m’arrive aux chevilles. J’adore.
- Un sortilège du Miroir.
Un sortilège du Miroir? Ça ne me dit rien.
Renard n’en dit pas plus et tire son épée. La première fois que je l’ai vue, j’étais trop occupée à cracher de la vase pour y prêter réellement attention. Mais j’avais raison, elle semble faite dans un verre sans défaut. La poignée, d’un métal sombre et lisse, contraste avec la faible lueur rose qui irrigue toute la lame. Un scintillement qui s’accentue quand Renard manipule l’épée. Sans se soucier d’abîmer ce qui me semble aussi fragile que du cristal, il trace un cercle tout autour de nous avec la pointe de l’arme, directement dans les pavés.
- Elle est faite en quoi ? - L’épée ? En verre.
Ah, j’avais raison. Ça n’explique pas pourquoi elle ne s’est pas fendue trois fois et comment il fait pour graver la roche avec. Le cercle autour de nous brille faiblement et l’eau s’opacifie avant de s’éclaircir à nouveau, nous reflétant parfaitement.
- Quoiqu’il arrive, ne lâche pas ton reflet des yeux et ne sort pas du cercle, tu serais désynchronisée. C’est long à réparer, me dit Renard avant de parler d’une voix claire : Courbure du réel, au travers de l’eau, brise le miroir, inverse la vérité.
Je n’ai pas le temps de demander ce qu’il entend par « désynchronisée», la lame siffle dans les airs, fend l’eau en deux et émet un son sinistre quand elle s’enfonce dans les pavés. La lueur rose explose, éclairant toute la ruelle de sa couleur démente, puis disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Je reste figée dans la contemplation de mon propre reflet, mais j’ai bien l’impression que rien n’a changé autour de nous.
- Sèrpa te ?
Ce… ce n’est pas ce que je voulais dire. Je ne sais pas en quelle langue j’ai parlé, c’est absurde. Le sortilège a peut-être mal fonctionné. Je me retiens d’extrême justesse de jeter un regard paniqué à Renard. Ne.pas.lâcher.son.reflet.des.yeux. Je ne veux pas être désynchronisée moi !
- Suon semmos ùo, kcivelam ? me demande Renard d’un ton calme. Mais qu’est-ce qu’il veut que je… - Xulfez ud sreitrauq, arI’d ehpmoirt ua.
Et cette conversation surréaliste continue de plus belle. Renard me pose des questions dans cette langue bizarre et je m’entends répondre sans comprendre ce que je dis. Cependant, en même temps que je parle, des images naissent dans ma tête. Ira, vainquant Hazek le Dragon, le Dieu qui avait asservi les êtres humains. Je l’imagine mettre à terre cette grande créature sombre et construire un tombeau pour cacher le corps d’un Dieu que rien ne pourra jamais totalement détruire.
-…Rimrodne tnemelpmis
Je me tais à présent. Les images s’évanouissent. D’un coup, Renard retire l’épée du sol et le miroir se brouille, redevenant simplement de l’eau.
- C’est bon, tu peux à nouveau bouger. - C’était quoi ça ? - Sortilège du miroir. Ça permet d’échanger provisoirement de place avec son propre reflet et ainsi d’échapper à l’emprise des Murmures, me répond Renard en rangeant son épée avant de tourner les talons pour quitter cette ruelle détrempée. - On est passé de l’autre côté d’un miroir ?! - Oui. Comme les reflets se situent sur un plan différent du nôtre, ils sont beaucoup moins soumis à l’influence du Monde Premier. - C’est à dire ? - Il y a une double influence près des failles. Notre réalité qui se tord sur plusieurs kilomètres pour empêcher le glissement vers le Monde Premier, et le Monde Premier lui-même qui s’infiltre au travers de ces minuscules failles. Des légendes, des systèmes politiques, des religions, des modes, des noms. Les idées c’est ce qui passe le mieux et comme le Monde Premier est un monde plus stable que le nôtre, plus solide, leurs idées le sont également. Elles se posent dans la tête des gens et ils ont l’impression qu’elles sont là depuis toujours. S’ils n’y font pas attention, elles finissent par remplacer les autres idées. On appelle ça les Murmures, c’est un phénomène qu’il est difficile de contourner. Les livres sont épargnés et souvent, les anciennes idées ressurgissent ainsi, par le biais d’érudits aux recherches hasardeuses. - Ouais d’accord, je vois. C’est chelou. On peut pas savoir alors, si on est sous influence ? - Non, enfin si, parfois, c’est comme un grattement dans ta tête, l’impression d’avoir oublié quelque chose. Près des failles, il faut faire très attention à ce phénomène. - La tête de faucon se souviens de l’histoire de la ville, elle. - Oui. Sa religion a dû filtrer depuis le Monde Premier et s’adapter à l’histoire d’Ira, la remplaçant lentement par une légende sur un Saint terrassant un Dragon avec l’aide du Dieu Miséricorde. J’imagine que, par la suite, notre amie la fanatique est tombée sur le récit de la chute d’Hazek à la bibliothèque, ce qui a dû grandement la perturber. Suffisamment pour remettre en question les fondements de la religion qu’elle essaie de mettre en place.
Tout en discutant, on remonte les rues vers le quartier d’Ambre. Vu l’heure, j’espère qu’il restera quelque chose à manger.
- On a parlé d’Ira l’Inspiratrice, non ?
Renard a l’air agréablement surpris. C’est fou comme ça lui change le visage de ne pas faire le blasé.
- Je préfère te décevoir tout de suite, j’ai rien compris de ce qu’on a jacté, mais ça faisait des images dans ma tête. - Personne ne t’a appris à parler à l’envers dans ton école ? - Heu… - Je vais finir par leur écrire une lettre. Lenvergage est une langue qui te sera très utile et qui est facile à apprendre. Surtout que dans certains environnements magiques nous l’utilisons instinctivement. Je t’ai posé des questions sur l’Échine du Saint, afin que hors de l’influence des Murmures, tu puisses te souvenir de la vérité… - Enfin la vérité, j’ai étudié un peu l’histoire d’Ira, y avait rien sur la dissimulation du corps « indestructible » d’Hazek. Dans la chanson, elle le tue, point. Renard fait mine de ne rien avoir entendu et continue son exposé. - … et tu m’as rappelé qu’autrefois, la ville où nous sommes s’appelait Le Triomphe d’Ira. Selon la légende, c’est ici qu’Ira l’Inspiratrice aurait défait Hazek et qu’elle aurait caché son corps immortel. Hazek était le Dieu de la création et de la magie, difficile de s’en débarrasser. Si je me souviens bien, son arrivée était annoncée par des orages.
Il dit ça avec un petit sourire en coin, comme si l’idée qu’un Dieu cinglé ressuscite soit quelque chose de « très intéressant » plutôt que de « totalement effrayant ». Chacun son truc.
- Tu crois que quelqu’un essaie de le ramener à la vie ? - Une entreprise ambitieuse, me répond Renard en poussant la porte de la boutique d’Ambre.












