Il est tard, la femme soupire l'air las mais accepte de nous donner une table, nous la suivons dans la cour arrière. Elle a un corps massif, les cheveux décolorés et des airs qui trainent les pieds. Elle n'aime pas servir et préfère fumer assise dans une des deux salles à l'intérieur, le menton dans la main, le coude sur la table. Il fait frais, la télé de la coupe du monde a été décrochée du mur pour être remise dans la première salle proche des cuisines où trois hommes suivent le match du soir en buvant et fumant. Nous nous asseyons sous le auvent et commandons les plats habituels, chopska salad, de la langue pour P, une courgette farcie pour moi, de la bière et de l'eau de vie que nous sirotons en fumant pour attendre. Deux autres hommes sont assis dans la cour et plus loin deux femmes que je distingue mal de dos. On entend le murmure indistinct de leur discussion quand la voix d'un des deux hommes occupe tout l'espace. P a du mal à se concentrer à cause des mots du type qui nous enserrent. Il les traduit en douce et nous finissons par intégrer cette conversation à la notre. Il y est question de charges sociales et de comment celles-ci ont été perçues après le changement de régime. C'est un point de passage comme un autre je dis, nous l'empruntons quelques instants. Nous sommes des chercheurs intuitifs et volages, un trio avec une pointe absente, nous changeons de forme pour trouver la formule de ce que nous faisons ici, un film par les passes dans la montagne, d'ouest en est et retour et encore pas toutes, pas systématiquement, c'est littéral mais pas que, un voyage en figures de style, des associations, une métonymie aussi, des bouts de corps, de statues et de plaine, un miroir sur le dos, on échange des jumelles un sac une carte magnétique, une assiette est cassée sur du béton, on boit dans du cristal qui ne se fait plus, enfin plus là dans cette ville provinciale adossée à la montagne, à l'image et au son comme une intrigue. En rentrant, nous nous asseyons à la sortie d'un souterrain dans la ville de Sofia, de ceux nombreux qui permettent de passer sous les grands boulevards. Celui-ci offre à ses deux débouchés une drôle de structure en métal dont nous ignorons l'usage. De l'art public? Nous le frappons comme un tambour pour rejouer la formule énigmatique lue par P dans un gros livre d'histoire et retrouvée au détour d'un musée ethnographique au pied du Balkan : il faut 30 hommes et un tambour pour tenir une passe dans la montagne. Nous ne sommes que deux mais nous aimons jouer. Il faut filmer cette passe urbaine, nous irons demain à l'aube et réveiller tout le quartier. Quand il faut rentrer nous empruntons le sentier derrière le camion rouge qui passe entre les immeubles jusqu'à la petite rue composite de l'appartement de D.