Parfois, quand je nâai rien de mieux Ă faire que de vagabonder au travers de mes pensĂ©es, je reçois la visite de quelques amis. Ce sont des compagnons que jâai depuis toujours, du moins aussi loin que je me souvienne. Lâune est Ă©lancĂ©e, hypnotisante et terriblement obstinĂ©e. Lâautre, comme son nĂ©gatif, ne cesse de prendre de la place et de vouloir mâĂ©craser. La solitude et lâabandon ne mâaiment pas vraiment.
Je le sais parce que depuis tout petit, et malgrĂ© les rĂ©sultats que ça a donnĂ©, je leur ai toujours demandĂ© conseil sans que jamais cela soit une bonne idĂ©e. Souvent, jâai senti les doux bras de la solitude mâenlacer Ă la gorge pour me montrer toute lâobsession quâelle avait pour moi pendant que de son cĂŽtĂ©, lâabandon sâimaginait champion de boxe en lutte pour le titre face Ă mon estomac.
Jâentends encore mes vieux camarades me dire de leurs voix enjouĂ©es « Laissez-les donc parler, reste avec nous. » pendant quâils sâasseyaient tous les deux sur le rebord de mon esprit en se tenant la main, plongeant dans lâombre la joie et la bonne humeur. La solitude et lâabandon sont des amoureux, et ensemble, il aiment me torturer. Câest un peu comme si jâĂ©tais un membre de leur relation tordue, une situation ou aucun de nous ne pourrait exister sans lâautre. La solitude nâexiste pas sans lâabandon, lâabandon nâexiste pas sans moi et je ne serais pas ce que je suis sans solitude. Une sorte de dette ? Peut-ĂȘtre.
Mais Ă force de vivre, lâabandon prend du poids. A chaque sourire qui sâefface, chaque rire que jâentends pour la derniĂšre fois, quelques murmures intimes soufflĂ©s ci-et lĂ vers lâĂ©ternitĂ©, je le sens qui enfle littĂ©ralement. Et ensuite, sans jamais faillir, la solitude revient me jouer du luth avec son sourire enjĂŽleur et ses jambes toujours plus interminables. A eux deux, dĂ©jĂ , je sens que mon Ăąme prend du poids.
Je me demande si, lorsque mon Ăąme sera devenue trop grosse pour moi, lorsque je nâarriverais dĂ©finitivement plus Ă lever ma tĂȘte de lâoreiller ou lorsquâil sera devenu trop difficile de parler, je me demande si je pourrais faire un trou dans mon Ăąme pour que la solitude et lâabandon sây dĂ©versent. Pouvoir enfin vivre sans tout ce fatras en moi. Ces deux colocataires indĂ©sirables que jâaurais enfin pu chasser de chez mon esprit. Mais dĂšs lors, une autre question se pose Ă moi :
Est-ce que lâĂąme ça cicatrise ?