A chaque nouveau film de Dupontel on dit : « c'est un grand Dupontel !»
Moi j'aimais pas trop quand – avant - Dupontel il mettait un peu sa caméra n'importe où (ça a culminé avec Enfermé dehors). Mais je trouve que maintenant, il se calme un peu et s'il la met toujours à des endroits bizarres, c'est quasiment tout le temps justifié !
Dans ce film, il y a un super bon plan de la semaine, c'est quand Albert arrive dans l'hôtel des Péricourt. C'est un plan séquence étourdissant et ahurissant de maîtrise : Albert veut partir du vestibule, voit Pradelle arriver, se cache derrière une tenture (ombre chinoise somptueuse avec les phares de la voiture), veut se sauver à nouveau, se trouve nez-à-nez avec la fille Péricourt à droite, puis le père Péricourt à gauche qui surgissent à chaque-fois de hors-champs, pendant que la caméra tournicote, reprenant le rythme des hésitations d'Albert ! C'est maîtrisé, intelligent et justifié !
Mais c'est d'un autre bon plan de la semaine qu'il sera question ici :
Et oui : Dupontel maîtrise vraiment le langage cinématographique. Et si les gens sortent du film en disant qu'il est si beau, ce n'est pas juste parce que les images sont toutes retouchées avec des filtres ou recolorisées, c'est aussi parce que la caméra est très bien employée !
Par exemple au moment de ce bon plan de la semaine.
Pour trouver de la morphine, Albert déambule dans les couloirs de l’infirmerie tenue par des religieuses. Il quitte l'écran. On entend un bruit non-identifié : sourd. Et on tombe sur ce bon plan de la semaine :
Gros plan sur la boîte à pharmacie accrochée au mur. Comme toutes les vieilles boîtes à pharmacie, elle est composée de 2 portes à miroir. Dupontel sépare le plan en deux plans sans utiliser un split screen facile.
Ensuite, il bouge un des 2 plans puisque la bonne-soeur infirmière au premier plan ouvre la porte gauche qui nous dévoile le hors-champs lointain : c'est là qu'on découvre que le bruit de tout à l'heure était en fait un christ sur sa croix tombé de son socle...
L'infirmière quitte sa position pour apparaître dans le reflet au loin en train de remettre d'aplomb le pauvre Jésus qui, « lui-aussi a souffert » (sic) (cf. quelques plans auparavant) !
Pendant ce temps, Albert apparaît au premier plan pour profiter de l'ouverture de la porte et chaparder de la morphine pour son pote !
On le voit ensuite se retirer précautieusement tout en balançant un flacon à un soldat amoché dans un lit qu'on aperçoit en face dans le miroir droit !
Déjà techniquement, il est balaise puisque la caméra est pile en face d'un miroir et on sait qu'au cinéma, c'est jamais facile de filmer face à un miroir sans qu'on ne voit la caméra !!! Moi je pense que le miroir droit est un fond vert et l'image est incrustée dedans après. Bref, c'est impressionnant techniquement.
Ensuite, c'est un exemple de rythme et de mouvements à l'intérieur d'un seul plan. Une multitude d'action se passe dans le seul cadre de la caméra : ça me rappelle les burlesques de Chaplin, Keaton, voire Méliès qui s'amusaient à produire beaucoup de gags à l'intérieur d'un seul plan fixe (la caméra n'était pas si facile à l'invention du Cinéma).
Non seulement, c'est un seul plan fixe mais Dupontel le scinde en plusieurs plans, plusieurs échelles de plan, plusieurs lignes de fuites, plusieurs actions parallèles et simultanées, avec un rôle prépondérant du hors-champs. Brillant !
En parlant d’actions simultanées, on comprend également dans ce seul plan tout ce que Dupontel veut nous expliquer. Sa plus grand hantise lorsqu’il réalise un film est que le public ne comprenne pas l’histoire. Ici tout s’imbrique, tout s’explique, tout se comprend, et tout se fond avec les plans précédents et suivants...
Si on voulait uniquement analyser ce seul plan de tout le film (tiens tiens), on pourrait y déceler beaucoup de thèmes chers au réalisateur Dupontel : la moquerie envers la bigoterie (le christ flanche, la bonne-sœur le fait finalement tomber et « danse » burlesquement presque avec pour le remettre : et cela en tout petit lointain face au premier plan du soldat), le soutien aux malheureux (comme en témoigne le flacon lancé à un soldat au lit), les gesticulations (l'astuce du christ renversé pour éloigner la bonne-soeur et son extirpation difficile du produit), l'honneur aux petites gens comme en témoigne ce cadre droit qui montre frontalement encore quelques autres gueules cassées, le goût pour la bricole (cf. tout ce qui a été dit plus haut)...
C'est donc ce bon plan de la semaine qui encadrera par deux fois le talent de monsieur Albert DUPONTEL !