[Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Je te laisse ici l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté]
Les coquillages ramassés sur la plage
Ornements de tous tes colliers
Les cailloux brillants qui roulent où l'on nage
Déposés sur ton chemin et crissant sous tes pieds
Tous les carnets à dessin ou pour écrire
Certains remplis d'encre et d'autres encore blancs
Qui ont souvent servi le soir à te faire rire
Quand trop souvent nous attendions sur un banc
La montagne bleue de jeans troués
Au destin toujours incertain
Qui attendent encore d'être découpés ou raccommodés
Mis en pièces, transformés en trousse dans un avenir lointain
Tous les bibelots amassés en vain
D'artistes dont tu te moques
Et qui ne serviront plus à rien
Dans leur minuscule boîte à confiture
Que ma mère a pris tant de soin à conserver
Reliques du passé pour les générations futures
Les pelotes de laine de tricot
Celles-ci qui déjà étaient un héritage
Qui ont servi longtemps pour te garder au chaud
Et continueront, j'espère, à travers les âges
[Avant de passer l'arme à gauche
Avant que la faux ne me fauche
Tel jour telle heure en telle année
Sans fric sans papier sans notaire
Il est bien maigre l'inventaire
De ce que j'ai mis de côté]
Mais je te laisse ça comme une histoire à relire
Un roman dont la fin ne sera jamais écrite
Qui abrite l'écho de ce qu'on n'a pu dire
Mais t'implore toujours de continuer à vivre, allez, vite...
[Le Testament, Léo Ferré]