#Être poulpe : Lire et écouter Vinciane Despret
Le poulpe c’est un peu comme si c’était un choix, d’une certaine manière, de la vie de se dĂ©barrasser de toute forme de dur. Le poulpe a commencĂ© avec une coquille, quand on voit l’évolution et les fossiles, .. on voit en effet qu’ il y a Ă un moment donnĂ© bifurcation en faveur de la mobilitĂ©. Donc cela veut dire qu’avant : protection mais immobilitĂ©, ça peut nous faire rĂŞver aussi ... et puis d’une certaine manière, Ă un moment donnĂ©, abandon de la coquille et mobilitĂ© totale.Â
Quand on parle de l’abandon de la coquille - l’abandon de ce qui est dur chez le poulpe a Ă©tĂ© radicalisĂ© Ă un tel point que sa mobilitĂ© est elle mĂŞme un produit de cette radicalisation .. c’est Ă dire : pouvoir passer par un tout petit trou, pouvoir prendre toutes les formes, voir mĂŞme toutes les couleurs ..le poulpe est celui qui est capable de prendre toutes les formes et les couleurs.Â
Il y a un philosophe de l’esthétique qui parle très joliment de cela, qui dit : le camouflage, c’est du vol d’apparence, c’est de la capture d’apparence, c’est être capable de s’approprier toutes les couleurs de l’environnement, toutes les formes de l’environnement. Parce que le peuple est capable de modifier la texture de sa peau pour ressembler à un rocher, pour ressembler à du sable, pour ressembler à des algues.
Un poulpe vous le mettez quelque part, il n’a toujours qu’une idée, c’est de s’évader ou de jouer. C’est un animal qui continue à jouer, non pas jusqu’au bout, mais jusqu’à très tard dans la vie. On a vu des poulpes qui, dans un aquarium, avaient trouvé une sorte de petite bouteille en plastique qui flottait dans l’aquarium - et il y avait une pompe qui soufflait de l’oxygène et de l’eau pour renouveler l’eau ; et bien ils avaient trouvé très drôle de mettre la bouteille sur le jet de la pompe et de se la renvoyer et de jouer un peu d’une certaine manière au squash contre un mur (…).
Je pense qu’il faut multiplier les formes de raison chez le poulpe. Il y la raison prĂ©datrice, la raison du camouflage, la raison peut-ĂŞtre sensuelle …Â
Je vais reprendre le jeu. Par exemple, ce qui est intĂ©ressant, est que le poulpe dĂ©fait en effet une conception utilitariste du jeu et ça c’est formidable. En gĂ©nĂ©ral les Ă©thologistes  avaient coutume de dire : pourquoi les enfants jouent ? C’est parce que ça les prĂ©pare Ă faire des choses qu’ils vont devoir faire dans le futur, ça leur permet d’exercer sans dangers, ou avec moins de danger, des choses qui leur seront nĂ©cessaires.Â
Les poulpes jouent toute leur vie et ça visiblement ce n’est pas du tout pour se prĂ©parer … c’est Ă dire que le jeu est devenu, un acte gratuit, un geste gratuit. Et ça c’est intĂ©ressant de penser : tiens les biologistes sont contraints par les poulpes Ă considĂ©rer que le jeu est une forme gratuite d’être au monde.Â
Qu’est ce que ça veut dire ? Et ça c’est très joli, parce que philosophiquement il a une définition du jeu qui dit : c’est l’activité qui émancipe les choses de leur être. Cette petite bouteille en plastique qui flottait, ce n’est plus une petite bouteille en plastique, c’est un ballon, c’est peut-être même un objet qui devient animé. Jouer c’est cette démarche d’émanciper les choses de leur être, de leur faire devenir autre chose que ce qu’elles sont.
https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/metaphysique-du-poulpe