Beckett, La fin

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Beckett, La fin
Vraiment j'ai vingt ans révolus, Ma première enfance est enfuie. — Hélas ! les beaux jours ne sont plus, C'est l'automne, voici la pluie. Ma première enfance est enfuie, Mes premiers muguets sont passés. — C'est l'automne, voici la pluie, Les nuages sont amassés. Mes premiers muguets sont passés, Mon aubépine est effeuillée. — Les nuages sont amassés, La prairie est toute mouillée. Mon aubépine est effeuillée, Et j'ai pleuré sur ses débris. — La prairie est toute mouillée, Plus de soleil, le ciel est gris. Et j'ai pleuré sur ses débris. Pourtant, ce n'était rien encore. — Plus de soleil, le ciel est gris, Le bois de rouge se colore. Pourtant ce n'était rien encore, D'autres fleurs s'ouvraient sous mes pas. — Le bois de rouge se colore Mais le beau temps ne revient pas. D'autres fleurs s'ouvraient sous mes pas J'ai teint de mon sang leurs épines. — Mais le beau temps ne revient pas, La sève descend aux racines. J'ai teint de mon sang leurs épines. Adieu, fleurs qu'on ne peut cueillir. — La sève descend aux racines, La nature va défaillir. Adieu, fleurs qu'on ne peut cueillir : Joie, amour, bonheur, espérance ! — La nature va défaillir Dans une indicible souffrance. Joie, amour, bonheur, espérance, Que vous étiez beaux autrefois ! — Dans une indicible souffrance, Faut-il que tout meure à la fois ? Que vous étiez beaux autrefois, Au clair soleil de la jeunesse ! — Faut-il que tout meure à la fois ? Est-il sûr qu'un jour tout renaisse ? Au clair soleil de la jeunesse, Pauvre enfant d'été, moi, j'ai cru. — Est-il sûr qu'un jour tout renaisse, Après que tout a disparu ? Pauvre enfant d'été, moi, j'ai cru ! Et tout manque où ma main s'appuie. — Après que tout a disparu, Je regarde tomber la pluie. Et tout manque où ma main s'appuie. Hélas ! les beaux jours ne sont plus. — Je regarde tomber la pluie... Vraiment, j'ai vingt ans révolus.
Louisa Siefert
Igawa Sengai - Autumn Field
Ursula Le Guin - The Dispossessed
Picabia, 1912
La source
Proust a tiré un parti extraordinaire de ces conditions si simples et si larges. Il n’a pas saisi la « vie » par l’action même ; il l’a rejointe, et comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image trouvait si aisément dans la propre substance de l’auteur. Il donnait des racines infinies à tous les germes d’analyse que les circonstances de sa vie avaient semés dans sa durée. L’intérêt de ses ouvrages réside dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l’on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte de l’illusion acquise ; elle tient à ce qu’on pourrait nommer l’activité propre du tissu même de son texte.
Proust divise — et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment — ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.
Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un infini en puissance, qui n’est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d’imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d’une chose qui se fait ; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables, — nous qui ne pouvons nous arrêter en nous-mêmes sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l’une à l’autre, ou bien se développer l’une dans l’autre, ouvrant une perspective de parenthèses... L’âme ne peut sans cesse qu’elle ne crée, et qu’elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d’autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes... Tout ce que l’on perd, ou que l’ont croit perdre, mais tout ce que l’on peut espérer de soi, ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu’il est, — c’est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu.
Paul Valéry à la mort de Proust, in Variété
Thorvald Hellesen
Balalaika
J'ai laissé grandir en moi mon ennemi. Dans les matériaux que je trouvais dans mon esprit, dans mes voyages, mes études et ma vie, j'en vis quantité qui m'étaient inutilisables. Après des années et des années, je vis que quoi que je fisse ou approfondisse, en restaient quantité d'inutilisables. Inutilisables, mais là. J'en fus contrarié, mais pas autrement ému, ignorant qu'il y avait des mesures à prendre. Je laissais en arrière les matériaux non-utilisés, innocemment, comme je les trouvais. Moi, comme font tous les êtres au monde, j'utilisais le reste, pour le mieux. Or petit à petit, s'édifiant sur ces décombres forcément toujours un peu de la même famille (car j'écartais toujours les choses du même type), petit à petit se forma et grossit en moi un être gênant. Au-début, ce n'était peut-être qu'un être quelconque comme la nature en met tellement au monde. Mais ensuite, s'élevant sur l'accumulation grandissante de matériaux hostiles à mon architecture, il en arriva à être presque en tout mon ennemi ; et armé par moi et de plus en plus. Je nourrissais en moi un ennemi toujours plus fort, et plus j'éliminais de moi ce qui m'était contraire, plus je lui donnais force et appui et nourriture pour le lendemain. Ainsi grandit en moi par mon incurie mon ennemi plus fort que moi. Mais que faire ? Il suit à présent, me suivant partout, où trouver ce qui l'enrichira tandis que ma peur de m'appauvrir à son profit me fait m'adjoindre des éléments douteux ou mauvais qui ne me font aucun bien et me laissent en suspens aux limites de mon univers, plus exposé encore aux traîtres coups de mon ennemi qui me connait comme jamais adversaire ne connut le sien. Voici où en sont les choses, les tristes choses d'à présent, récolte toujours bifide d'une vie double de ne pas m'en être aperçu à temps.
Henri Michaux - “La vie double” in Épreuves, Exorcismes. (via arborescences)
Lion - Raoul Dufy, 1911
Les accidents mêmes qui s’ajoutent aux productions naturelles ont quelque chose de gracieux et de séduisant. Le pain, par exemple, en cuisant par endroits se fendille et ces fentes ainsi formées et qui se produisent en quelque façon à l’encontre de l’art du boulanger, ont un certain agrément et excitent particulièrement l’appétit. De même, les figues, lorsqu’elles sont tout à fait mûres, s’entrouvrent : et, dans les olives qui tombent des arbres, le fruit qui va pourrir prend un éclat particulier. Et les épis qui penchent vers la terre, la peau du front du lion, l’écume qui s’échappe de la gueule des sangliers, et beaucoup d’autres choses, si on les envisage isolément, sont loin d’être belles, et pourtant, par le fait qu’elles accompagnent les œuvres de la nature, elles contribuent à les embellir et deviennent attrayantes. Aussi, un homme qui aurait le sentiment et l’intelligence profonde de tout ce qui se passe dans le Tout, ne trouverait pour ainsi dire presque rien, même en ce qui arrive par voie de conséquence, qui ne comporte un certain charme particulier. Cet homme ne prendra pas moins de plaisir à voir dans leur réalité les gueules béantes des fauves qu’à considérer toutes les imitations qu’en présentent les peintres et les sculpteurs. Même chez une vieille femme et chez un vieillard, il pourra, avec ses yeux de philosophe, apercevoir une certaine vigueur, une beauté tempestive, tout comme aussi, chez les enfants, le charme attirant de l’amour. De pareilles joies fréquemment se rencontrent, mais elles n’entraînent pas l’assentiment de tous, si ce n’est de celui qui s’est véritablement familiarisé avec la nature et ses productions.
Marc-Aurèle, Pensées, III, 2
Ivan Kudriashev, Luminescence, 1926
“Quand je déclare : il faut avoir un aigle, vous pourriez tous vous écrier : Pourquoi ? — Or, que voulez-vous que je réponde, qui ne puisse se ramener à cette formule où s’affirme mon tempérament : Je n’aime pas les hommes ; j’aime ce qui les dévore.” - Le Prométhée mal enchaîné, André Gide
Manifeste de la Femme futuriste - Valentine De Saint-Point, 1912
La Charge des lanciers - Umberto Boccioni, 1915
"La liberté est une des propriétés essentielles de l'être humain, et l'on n'en voudra pour signe que le fait des langues. En présence d'un objet quelconque, le cerveau est en mesure de fabriquer une infinité de solutions au problème du nom. Le phénomène de la nationalité, et tout ce qu'il entraîne, est une conséquence immédiate de la liberté, contre laquelle il tend, naturellement à lutter pour des raisons d'entropie. Il s'ensuit que la liberté est limitée à une quantité égale, à un coefficient près, au nombre de noms possibles que peut recevoir un objet donné. On s'aperçoit tout de suite que : 1) Ce nombre peut être très grand, aussi grand qu'il veut ; 2) que plus ce nombre grandit, plus la notion de nationalité devient floue, les mêmes mots se retrouvant forcément dans des langues différentes pour désigner des objets différents, et la confusion (mentale) augmentant de ce fait ; 3) qu'à la limite chacun arrivera à avoir pour désigner chaque objet un mot différent de tous les mots des autres servant à désigner le même objet, le dictionnaire de tous étant cependant identique. En conséquence de quoi, sur une Terre réellement unifiée, personne ne se comprendra plus."
Note de Boris Vian, in Traité de civisme
« L’ordre que je fonde, disait mon père, c’est celui de la vie. Car je dis qu’un arbre est en ordre, malgré qu’il soit à la fois racines et tronc et branches et feuilles et fruits, et je dis qu’un homme est en ordre, malgré qu’il ait un esprit et un cœur, et ne soit point réduit à une fonction, comme le serait de labourer ou de perpétuer l’espèce, mais qu’il soit à la fois celui qui laboure et qui prie, qui aime et résiste à l’amour, et travaille et se repose, et écoute les chansons du soir.
« Mais tels ont reconnu que les empires glorieux étaient en ordre. Et la stupidité des logiciens, des historiens et des critiques leur a fait croire que l’ordre des empires était mère de leur gloire, quand je dis que leur ordre comme leur gloire était le fruit de leur seule ferveur. Pour créer l’ordre je crée un visage à aimer. Mais eux se proposent l’ordre comme une fin en soi, et un tel ordre, quand on dispute sur lui, et le perfectionne, devient d’abord économie et simplicité. Et l’on t’élude ce qui est difficile à énoncer, alors que rien de ce qui importe véritablement ne s’énonce et que je n’ai point connu encore un professeur qui sût me dire simplement pourquoi j’aimais le vent dans le désert sous les étoiles. Et l’on s’accorde sur l’usuel car est aisé le langage qui exprime l’usuel. Et l’on peut dire sans craindre un démenti qu’il vaut mieux trois sacs d’orge qu’un seul. Bien que je pense apporter plus aux hommes si, simplement, je les oblige, pour qu’ils aient bu de ce breuvage qui rend vaste, de marcher quelquefois la nuit sous les étoiles dans le désert.
« L’ordre est le signe de l’existence et non sa cause. De même que le plan du poème est signe qu’il est achevé et marque de sa perfection. Ce n’est point au nom d’un plan que tu travailles, mais tu travailles pour l’obtenir. Mais eux qui disent à leurs élèves : « Voyez cette grande œuvre et l’ordre qu’elle montre. Fabriquez-moi d’abord un ordre, ainsi votre œuvre sera grande », quand l’œuvre alors sera squelette sans vie et détritus de musée.
« Je fonde l’amour du domaine et voilà que tout s’ordonne et la hiérarchie des métayers, des bergers et des moissonneurs et le père à la tête. Comme s’ordonnent les pierres autour du temple quand tu leur imposes de servir à glorifier Dieu. Alors l’ordre naîtra de la passion des architectes.
« Ne trébuche donc point dans ton langage. Si tu imposes la vie tu fondes l’ordre et si tu imposes l’ordre tu imposes la mort. L’ordre pour l’ordre est caricature de la vie. »
Citadelle, LXV - Saint-Exupéry
Le mécréant
Je me souviens de ce mécréant qui visita mon père : « Tu ordonnes que chez toi |'on prie avec des chapelets de treize grains. Qu'importe treize grains, disait-il, le salut n'est-il pas le même si tu en changes le nombre ? » Et il fit valoir de subtiles raisons pour que les hommes priassent sur des chapelets de douze grains. Moi, enfant, sensible à l'habileté du discours, j'observais mon père, doutant de |'éc|at de sa réponse, tant les arguments invoqués m'avaient paru brillants :
« Dis-moi, reprenait l'autre, en quoi pèse plus lourd le chapelet de treize grains... — Le chapelet de treize grains, répondit mon père, pèse le poids de toutes les têtes qu'en son nom j'ai déjà tranchées... » Dieu éclaira Ie mécréant qui se convertit.
Citadelle, III - Saint-Exupéry