Styve Morin : entrevue avec un entrepreneur discret
Styve Morin n'est pas un entrepreneur comme les autres. Discret, voire inconnu du grand public, il a pourtant bâti, depuis l'âge de 18 ans, un parcours entrepreneurial exceptionnel, de la gestion d'une discothèque à la création d'ATP Lab, une entreprise de produits de santé naturels qu'il a lancée dans son garage.
Nous l’avons rencontré dans son bureau à Granby, au Canada, pour une plongée rare dans l'esprit d'un bâtisseur qui préfère créer de la valeur plutôt que de chercher la lumière.
Vous avez commencé très jeune dans les affaires.
Styve Morin : Oui, à 18 ans. J'ai débuté comme portier dans la plus grosse discothèque de Granby, La Pointe-Saint-Jean. C'était l'endroit de référence dans la région à l'époque. Ensuite, je suis devenu gérant. Le propriétaire a dû voir que je dégageais une certaine confiance, même si j'étais jeune. Je suis resté gérant jusqu'à 23 ans environ, tout en partageant mon temps entre le travail, l'école et le football au collégial à Lennoxville.
Quelles compétences avez-vous développées à cette époque et qui vous servent encore aujourd'hui ?
Styve Morin : La première chose, c'est d'être proche de mes employés. Dans le monde de la nuit, il est crucial de bien encadrer son équipe. Cette aptitude à être disponible, à maintenir une porte ouverte pour régler les problèmes, m'a servi toute ma carrière. Ce n'était pas de la vision, mais de l'encadrement et de la proximité.
Vous avez joué au football au niveau AAA, que vous a appris ce sport qui vous guide encore aujourd’hui?
Styve Morin : Pour moi, le football est le plus beau des sports d'équipe. Sur un terrain, si un seul joueur ne fait pas son travail, toute la chaîne est affectée. Le maillon le plus faible détermine le résultat. Contrairement au hockey ou au soccer où un talent individuel peut ressortir davantage, au football, la cohésion est totale. Un quart-arrière n'est rien sans sa ligne offensive. C'est un véritable jeu d'échecs, très tactique.
Les liens que j'ai créés à cette époque sont d'ailleurs encore les plus importants dans ma vie aujourd'hui. Mon principal partenaire d'affaires est un ancien coéquipier.
Après la discothèque, vous vous lancez dans votre première entreprise, dans un tout autre secteur.
Styve Morin : Oui, mon beau-père, qui est soudeur de profession, m'a proposé en 1997 d'investir avec lui dans une petite entreprise de soudage de réservoirs pétroliers. Je n'y connaissais absolument rien. Je ne savais ni souder, ni plier de l'acier, ni peindre. Il m'a tout appris. On s'est lancés, tous les deux sur le plancher, avec une personne qui venait faire les livres une fois par semaine. On travaillait comme des fous. Si le téléphone sonnait, on arrêtait tout pour répondre.
Vous avez connu des débuts difficiles, avant un rebond spectaculaire.
Styve Morin : Effectivement. En 2000, nous étions très proches de la faillite technique. On était très travaillants, mais pas assez bien entourés pour combler nos faiblesses en gestion. C'est là que j'ai appelé un ami de Lennoxville, Charles Pellerin. Il était sur le point de devenir comptable. Il a vu le potentiel, il avait des idées et il a décidé d'embarquer avec nous. Il nous a aidés à nous structurer et on a complètement changé notre fusil d'épaule. Au lieu de fabriquer de très gros réservoirs industriels qui prenaient des semaines, on s'est concentrés sur des réservoirs plus petits, de 200 gallons, mais en très grand volume. On a construit une petite ligne de montage et engagé une dizaine d'employés très dédiés.
Et c'est là que la croissance a décollé ?
Styve Morin : Exactement. Notre carnet de commandes s'est rempli. On a bâti une réputation de service et de disponibilité. À Granby, on avait un compétiteur immense, le plus grand d'Amérique du Nord, qui nous voyait arriver de loin, mais nous considérait trop petits pour être une menace. Charles, grâce à son réseau, a négocié des ententes qui nous ont permis d'acheter notre acier moins cher que nos plus gros concurrents. Cet avantage compétitif a été incroyable. En deux ans, en 2002, nous sommes devenus le plus gros fabricant de réservoirs pour le Canada.
Cette croissance a été marquée par un événement dramatique.
Styve Morin : Oui, un vendredi 13, je m'en souviens encore, j'ai reçu un appel : l'usine était en feu. Une perte totale. Il n'y avait qu'une chose à faire : se relever les manches et repartir…
En neuf semaines, nous étions de nouveau opérationnels! On a acheté une nouvelle bâtisse, fabriqué de nouvelles machines... On a réussi à sauver les ordinateurs, ce qui a beaucoup aidé.
Mais cette malchance s'est transformée en opportunité : la nouvelle usine était plus grande, plus performante, et nous a donné l'élan nécessaire pour commencer à exporter aux États-Unis, directement sur le terrain de notre compétiteur.
Et là vous êtes un peu entré dans son radar j’imagine?
Styve Morin : Notre compétiteur a commencé à nous appeler pour discuter. Au début, on n'écoutait pas. Mais Charles, qui est un grand visionnaire, voyait le potentiel d'une fusion. Pour moi, c'était plus difficile émotionnellement. J'étais un opérateur, pas un homme d'affaires avec cette vision à long terme. Finalement, en 2008, on a procédé à une vente d'actifs. J'ai ensuite travaillé deux ans pour la nouvelle entité comme directeur d'usine.
Après cela, vous aviez besoin d’un nouveau défi?
Styve Morin : Oui. Après cette période, j'ai pris une pause. Puis, en 2010, mon associé Vincent, qui est naturopathe, a eu l'idée de créer une ligne de produits de santé naturelle. Il constatait un besoin sur le marché pour des produits de qualité professionnelle, mais accessibles à tous.
On a donc commencé dans mon garage, avec trois produits. La première année, on a fait environ 100 000 $ de chiffre d'affaires, la deuxième, ça a doublé. On a ensuite déménagé dans un petit entrepôt non chauffé, où notre première employée travaillait avec une chaufferette sous son bureau. On voulait garder nos coûts au plus bas.
ATP Lab est aujourd'hui une référence. Comment expliquez-vous ce succès ?
Styve Morin : La qualité et les standards de fabrication sont notre raison d'être. En 2015, on a bâti notre propre salle de fabrication, une salle blanche conçue selon les normes les plus élevées de Santé Canada. On voulait contrôler le processus de A à Z. On est obsédés par la qualité des matières premières. Chaque ingrédient qui arrive ici est envoyé à un laboratoire tiers pour une batterie de tests. Si ça ne passe pas, on jette la production, même si ça représente des centaines de milliers de dollars. C'est déjà arrivé. Notre intégrité est non négociable : ce qui est écrit sur l'étiquette correspond exactement à ce qu'il y a dans le produit, ce qui n'est pas toujours le cas dans notre industrie où il peut y avoir jusqu'à 20 % de différence. C'est grâce à ça que des équipes sportives de la LNH et des athlètes professionnels nous font confiance.
La crise de la COVID a été un accélérateur majeur pour vous…
Styve Morin : C'était fou. Quand le confinement a été annoncé, on a d'abord mis les employés au chômage, par précaution. Mais comme nous fabriquions des produits de santé vendus en supermarchés et pharmacies, nous avons été désignés service essentiel. Et là, ça a explosé. Les gens étaient à la maison, voulaient s'entraîner et renforcer leur système immunitaire.
On a connu des croissances de 100 à 120 %! Les gens voulaient des multivitamines et tout ce qui touche au système immunitaire sortait à une vitesse folle. Cet élan ne s'est pas arrêté. On est encore sur une croissance très importante, au point que notre capacité de production ne suffit plus. On a constamment des commandes en attente. C'est pourquoi nous construisons une deuxième usine qui sera prête fin novembre et qui multipliera notre capacité par quatre ou cinq.
Quels sont vos principaux canaux de distribution ?
Styve Morin : Notre réseau est large. Au Canada, on travaille avec des partenaires comme Amazon, les magasins Popeye's, Shop Santé, les supermarchés Avril et Sobeys, ainsi que des distributeurs dans l'Ouest canadien et en Ontario. À l'international, nous vendons dans une soixantaine de pays, principalement via notre site web en vente directe au consommateur, ce qui a été une clé de notre succès pendant la COVID.
Le marché des suppléments semble énorme, voire saturé. Comment voyez-vous son évolution ?
Styve Morin : Il n'est pas saturé, il est en pleine ébullition. En 2020, 63 % des Américains utilisaient des produits de santé naturelle. C'est un marché qui pèse plus de 100 milliards de dollars. Cependant, c'est une industrie qui manque de régulation. Beaucoup d'influenceurs, par exemple, achètent des produits en marque blanche, y apposent leur nom et les revendent sans aucun contrôle sur la fabrication. Ma vision est que l'industrie n'est pas assez sévère. J'aimerais qu'on soit inspectés tous les trois ou six mois, comme dans le secteur pharmaceutique, pour s'assurer que tout le monde respecte les règles et qu'il n'y ait pas de triche, comme diluer des produits après avoir fait certifier un premier lot "parfait".
Vous semblez toujours aussi passionné. Pas question de retraite ?
Styve Morin : Je n'ai pas l'impression de venir travailler le matin. Je viens pour créer, bâtir, développer. J'aime profondément ça. À 52 ans, je suis encore en santé et cette industrie est passionnante. C'est ça qui est le fun.