Bright darkness - 8 - Who you really are.
Mai 2019. 4ème année du trio.
Sans les regards soupçonneux, les murmures incessants et les pensées inquiètes dont l'accablaient inévitablement ses camarades sur son passage, et ce depuis presque quatre ans, Cassandra aurait pu oublier qui elle était. À vrai dire, avec Camélia à sa gauche et Shel à sa droite, elle devenait presque une nouvelle personne. Et aux yeux de la plupart de ses comparses de Poudlard, elle n'était qu'une curiosité, la fille qui s'était fait ensorceler par ses parents pour commettre de terribles crimes envers des Moldus et Nés-Moldus, plus qu'un réel danger. Bien entendu, elle était évitée par les élèves d'origine non-magique, ce qui n'était pas pour lui déplaire : elle était persuadée qu'ils pouvaient encore lui voler sa magie, même dans l'enceinte de Poudlard. D'ailleurs, depuis qu'elle avait appris qu'une de ses camarades de dortoir était Née-Moldue, Cassandra avait beaucoup de difficultés à dormir la nuit. Elle lançait chaque soir un Protego autour de son lit, mais se réveillait à plusieurs reprises en sursaut, vérifiant que le bouclier était toujours en place. Elle se souvenait de Sean Coleman et de la boule de magie lumineuse entre ses doigts.
Sauf que Cassandra n'était pas une nouvelle personne, et toutes ses obsessions le prouvaient. Ériger un bouclier magique autour de son lit de peur qu'une Née-Moldue vole sa magie, se répugner à l'idée qu'elle lui adresse la parole, être profondément dérangée, mais en même temps passionnée par le cours d'Étude des Moldus, lire en secret des livres de magie noire pour comprendre ce dont il s'agissait véritablement... Tout cela n'était pas attendu de la part d'une jeune Poufsouffle aux airs si innocents, avec ses cheveux dorés et son nez saupoudré de délicates taches de rousseur. Et de plus en plus, depuis sa première rentrée à Poudlard, Cassandra avait l'impression de devoir cacher qui elle était pour se faire apprécier. Camélia, la rebelle de sa famille, qui abhorrait leur purisme, et Shel, né de l'union d'une Ceasy, l'une des plus puissantes familles de Sang-Pur du Royaume-Uni, et d'un simple Moldu, l'aimeraient-ils tout autant s'ils découvraient à quel point elle avait été nourrie au biberon par les idées de suprématie des sorciers et la réduction en esclavage de tous les autres ? Et surtout, à quel point elle y avait cru ? D'ailleurs, n'y croyait-elle pas encore ?
Si elle n'y croyait plus, partager son dortoir avec une Née-Moldue ne la terrifierait pas autant.
Si elle n'y croyait plus, elle ne chercherait pas à repousser très loin dans un coin de son esprit l'ascendance moldue de Shel. À arguer avec elle-même qu'il restait un Ceasy, il possédait même un don de la création, apanage de ce clan. Cassandra n'avait pas tout compris, mais il lui semblait qu'il pouvait plonger une personne dans ses pensées, naviguer dans son inconscient, ou quelque chose comme ça. Pas sûr que ce soit très utile, mais ça restait puissant.
Quant à Camélia, elle lui cherchait des excuses. Elle se rebellait contre sa famille car ils étaient maltraitants. Mal-aimants. Ses parents à elle l'aimaient. Ils ont tout fait pour elle, et pour son frère. Jusqu'à se livrer aux Aurors pour épargner leur vie, jusqu'à mentir à la justice pour épargner leur liberté.
Cassandra l'avait compris : les idées que lui avaient enseignées sa famille étaient répudiées dans un monde magique qui avait connu deux guerres dévastatrices visant à l'élimination des non-magiques. De toute façon, Adonis et Gaïa Selwyn l'avaient bien prévenue que leurs convictions n'étaient pas populaires : sinon, pourquoi auraient-ils été pourchassés par les Aurors pendant dix ans, parfois leur échappant de justesse, et finalement en étant capturés dans une vaine tentative de récupérer leur manoir ? Être un Selwyn, disaient-ils, c'était être un héros, et se sacrifier : sacrifier sa réputation, sacrifier son confort, sa liberté et même sa vie pour le bien commun.
Mais tout ça, c'étaient de belles histoires du soir qu'ils lui contaient les yeux brûlants de fierté et d'ambition, employant des termes qu'elle ne comprenait pas toujours, des métaphores telles que « purifier la race » et des mots compliqués comme « asservir ». Dans la vraie vie, Cassandra en avait bien l'impression, être un Selwyn, c'était être un monstre.
Parfois, en classe, ils étudiaient une figure historique qui avait pour projet, par exemple, de créer des villes pour sorciers et des villes pour Moldus. Alors que Cassandra trouvait l'idée très ingénieuse, et la préférait à la violence de ses parents, sa classe était horrifiée par son « purisme extrémiste ».
Ce dernier terme avait une signification bien différente de ce que l'on avait enseigné à la jeune fille. Alors qu'Adonis lui avait expliqué qu'il s'agissait d'une doctrine visant à rendre puissants les sorciers de Sang-Pur, et à les protéger contre les Moldus qui souhaitaient voler leur magie et les soumettre, ses professeurs, camarades et amis lui avaient répété encore et encore qu'il s'agissait d'une discrimination. Pour lui enseigner ce terme, ils firent un parallèle avec le racisme, l'homophobie, la transphobie ; mais Cassandra n'avait jamais entendu parler de ces notions de genre et d'orientation sexuelle, il ne lui serait jamais venu à l'esprit que cela existait, et il ne lui serait jamais venu à l'esprit que c'était quelque chose de mauvais, à moquer, humilier, violenter et faire disparaître. Il ne s'agissait après tout que d'une description. Une personne pouvait être noire, blanche, homosexuelle, hétérosexuelle, bisexuelle, trans, cis et mille autres choses encore.
Lorsque Shel souligna, au cours de l'une de ces discussions, que le statut de sang de quelqu'un n'était également qu'une description, Cassandra s'était sentie nauséeuse. Elle n'avait rien à répliquer à cela. Mais si tous ces nouveaux mots prenaient sens, si ses opinions étaient « discriminantes », si cet homme qui voulait séparer Moldus et sorciers faisaient preuve de « purisme », cela faisait-il d'elle une méchante personne ?
Après tout, si quelqu'un disait « il faut séparer les lieux selon la couleur de peau », il serait défini à juste titre comme raciste. Et le racisme – c'était là très clair dans son esprit – était quelque chose de terrible.
En y pensant, la Poufsouffle oscillait entre le dégoût des Moldus, qui lui semblait aussi ancré en elle que son prénom ou sa couleur de cheveux, et le dégoût d'elle-même. Car si les gens pouvaient entendre ses pensées comme elle pouvait entendre les leurs, ils auraient tôt fait de la mépriser, de la haïr, ou même de la craindre. Et contrairement à ce que lui avaient enseigné ses parents, Cassandra Selwyn détestait être crainte. Elle n'avait jamais oublié l'horreur, la terreur absolue dans les yeux des gens qu'elle avait torturés.
Elle pensait au sort, aux syllabes de la formule qui roulaient encore sur sa langue, En do lo ris. C'était si simple. C'était faire comme les grands. Avec la baguette de maman. Regarde, maman, comme le Sang-de-Bourbe se tord de douleur. Écoute, papa, comme il crie. C'était un moyen de se faire féliciter, d'obtenir un câlin, un sourire fier, comme un autre enfant qui aurait ramené de bonnes notes.
Elle y pensait toutes les nuits, au fond de son lit que son corps n'arrivait pas à réchauffer, alors qu'elle peinait à se sentir en sécurité malgré le Protego. Cassandra avait vécu en cavale toute sa vie. Elle avait appris à ne dormir que d'une oreille.
Elle avait du mal à comprendre ce qui était la réalité et ce que ses parents lui avaient dit. Avant, jamais elle n'aurait fait la distinction. Mais maintenant, elle ignorait si la fierté qu'elle ressentait en torturant quelqu'un, le sentiment de puissance et d'accomplissement de son destin, l'impression d'être précoce, douée et incroyable, étaient ses sentiments ou ceux d'Adonis et Gaïa.
Elle y pensait, se rassurant en se disant qu'elle n'avait jamais tué personne. C'était déjà cela. Erwan avait toujours refusé qu'elle prononce le sort fatal, Avada Kedavra. Il disait à ses parents qu'elle était trop jeune. Adonis et Gaïa n'en avaient que faire. Tuer des Moldus, des Nés-Moldus, n'était pour eux pas vraiment tuer. Ça ressemblait plus à faire le ménage : une activité ennuyeuse, éprouvante, mais nécessaire, et qui si on s'y prenait bien pouvait se révéler amusante.
Sa mère disait que ça faisait toujours un Impur de moins. Cassandra avait appris, en un an et demi à Poudlard, que certains mots ne se disaient pas. Impur, Indigne, Sang-de-Bourbe. C'étaient des formules magiques qui pouvaient détruire des amitiés et des réputations.
La jeune fille avait voulu parler à Erwan de tout cela. C'était son frère, son plus précieux allié, elle lui faisait confiance. Mais elle n'arrivait pas à formuler ce chaos en mots. Qu'est-ce-qu'elle se demandait, au juste ? Qu'est-ce-qui lui posait problème ? Qu'est-ce-qui l'empêchait de dormir ?
Pire, ses atermoiements lui donnaient l'impression qu'elle crachait sur la tombe de ses parents. Tombe qu'elle ne pourrait d'ailleurs jamais visiter, se trouvant à Azkaban. Ses parents avaient reçu la pire des punitions du monde magique : un baiser du Détraqueur, qui aspirait l'âme.
Dans une tentative de mettre des mots sur ses dilemmes, Cassandra avait commencé un autre carnet. Elle en possédait trois : un dans lequel elle notait les citations les plus drôles et intelligentes de ses amis et professeurs, un dans lequel elle consignait avec précision tous les codes sociaux qui ne cessaient de lui échapper (comment sourire, quand sourire, à quelle fréquence regarder quelqu'un dans les yeux, pendant combien de temps, à quels moments il était approprié d'interrompre quelqu'un...), et un dans lequel elle écrivait toutes les petites choses qu'elle ignorait, ayant passé toute son enfance coupée des journaux (ce qu'était une télévision, qui était telle chanteuse, qui était Ministre de la Magie, quels étaient les partis politiques, quelles étaient les écoles de magie du monde...).
Elle les avait nommés très sommairement : « Citations », « Codes sociaux » et « Faits sur le monde ». Mais elle ignorait quel titre donner au quatrième. Elle se décida pour « Questionnements philosophiques ». Mais au moment de les écrire, sa plume trembla. Tout ce qu'elle pourrait faire lui semblait immoral. Écrire, ne pas écrire. Se questionner, ne pas se questionner.
Un coup d'œil à sa montre lui permit de remettre ses hésitations à plus tard : elle était déjà en retard pour le cours d'Étude des Moldus. Curieusement, Cassandra appréciait ces leçons. Elle avait même emprunté certains ouvrages conseillés par l'enseignant. Elle avait aimé découvrir ce qu'était une télévision, un smartphone, un tramway, des écouteurs. Mais ses questionnements la poursuivaient : son intérêt était-il feint ? Ne cherchait-elle à connaître les Moldus que pour les asservir ? En réalité, voulait-elle les asservir ? Qu'est-ce-que cela signifiait exactement. Cassandra ne s'était jamais posé la question. Elle n'avait jamais cherché à définit les termes que ses parents lui soumettaient. Erwan l'avait-il fait ? Sûrement, c'était un adulte. Les adultes se posaient ce genre de questions pertinentes. Mais son grand frère avait tout de même choisi de suivre ses parents. Pourquoi l'aurait-il fait s'il n'était pas d'accord ?
Le chaos des escaliers reflétait le chaos de l'esprit de la petite Poufsouffle. Elle trébucha à plusieurs reprises, et heurta plusieurs épaules, à son grand dégoût. Toucher les autres devait être, à ses yeux, quelque chose de choisi et non de subi. Par chance, ses amis comprenaient, et lui demandaient la permission à chaque fois. Si Camélia et Shel comprenaient cette énième bizarrerie, pourquoi ne pourraient-ils pas comprendre son mal-être ?
Mais il ne s'agissait pas de la même chose, se reprit Cassandra. Ces pensées, ces craintes qu'elle avait, portaient d'autres noms que bizarreries. C'étaient des stéréotypes, des préjugés, de la discrimination. Shel lui avait fait l'exposé complet. Tous ces concepts formaient une pyramide, avec à son sommet le génocide. Génocide, l'élimination de toute une population. Ses parents ne s'étaient jamais cachés de leur volonté de vivre dans un monde composé uniquement de sorciers. Pour eux, le fait que des êtres magiques doivent se cacher alors que les non-magiques prospéraient était d'une injustice sans nom. Dit comme ça, cela semblait logique à Cassandra. Mais ces nouveaux mots qu'elle posait sur les convictions de ses parents revêtaient un aspect bien plus sombre. Ils supposaient du sang, de la haine, de la violence, et des Sortilèges véritablement Impardonnables.
Impardonnables. Ce mot aussi lui posait problème. Par qui était-elle censée être pardonnée ? Un dieu, une déesse ? Le gouvernement ? La population ?
Cassandra avait lancé des Endoloris. Elle avait même, un jour, réussi un Imperium. Pour elle, c'étaient des sortilèges comme les autres, à la différence près qu'elle ressentait un pouvoir décuplé en les accomplissant. Était-elle alors impardonnable ?
La communauté magique lui pardonnait, comme le prouvait sa liberté et son droit d'étudier à Poudlard, comme si de rien n'était, même si les courriers de parents d'origine moldue affluaient dans le bureau de la directrice pour ordonner son renvoi. Elle était pardonnée, car officiellement, elle n'était pas aux commandes de son propre corps lorsqu'elle avait lancé ces sorts. Un mensonge. Si ses amis savaient, lui pardonneraient-ils ?
Pas le temps de passer par la Grande Salle, Cassandra alla en cours le ventre vide. Par chance, Camélia avait toujours un petit snack à lui donner.
« Je peux te faire un petit câlin sur le côté ?
- Oui, sourit Cassandra. »
C'est ainsi que commença le cours. Cassandra regrettait toujours que les classes ne soient qu'en commun avec deux maisons et pas trois : elle était parfois avec la Gryffondor, parfois avec le Serdaigle, mais jamais les deux en même temps. Depuis la troisième année, elle avait les mêmes options que Shel : étude des Runes et arithmancie.
Cassandra se rendit compte qu'elle n'avait pas écouté le début du cours. Elle se pencha sur le cahier de Camélia, mais il ne fallait pas compter sur elle. Tant pis.
Le professeur Pierce annonça des consignes pour des exposés qu'ils devraient réaliser pour le mois suivant. Il fallait choisir une invention technique moldue qu'il avaient vue cette année (ils avaient le choix !), et en parler pendant un quart d'heure. Cela compterait pour la moitié de leur note du semestre. Un concert de soupirs et de plaintes éclata dans la classe.
« Du calme, du calme ! Vous devriez être contents, c'est une bonne note facile ! Trouvez-vous un groupe de trois ou quatre, et commencez déjà à réfléchir à votre sujet. Je ne tolèrerai aucun retard, c'est le 28 mai à minuit pile, pour tout le monde !
- Minuit, au moment où le 27 passe au 28 ou quand le 28 passe au 29 ? s'enquit Cassandra.
- Euh... Du 27 au 28. Bonne question, miss Selwyn.
- Est-ce-qu'on peut faire à deux ?
- Je viens de dire, trois ou quatre. »
Cassandra se retrouvait cruellement embêtée. Elle détestait les travaux de groupe. Soit elle se sentait inutile, soit elle avait l'impression de tout faire – cela dépendait si son partenaire était Camélia ou Shel. Lorsqu'il s'agissait d'inconnus, c'était encore pire. Elle avait du mal à entrer en contact avec les gens de son âge. Les gens en général. Elle disait toujours quelque chose qui ne fallait pas. Heureusement, elle les notait dans son carnet « Codes sociaux » et ne refaisait jamais la même erreur.
Alors qu'elle stressait dans son coin, Camélia avait déjà pris les choses en main et demandé à la ronde qui voulait bien travailler avec elles. Un duo se fusionna alors au leur : deux Gryffondor que son amie connaissait bien.
« Cass, je te présente Laurie et Jane ! Ce seront les partenaires idéales !
- OK, dit-elle simplement. »
Le débat commença. Camélia voulait absolument faire son oral sur la voiture, mais les deux autres insistaient sur le fait que c'était vraiment très basique, tant c'était commun chez les Moldus. Elles penchaient plus du côté des montres connectées ou des « hover-board ».
Cassandra n'apprécia pas la façon dont elles dénigrèrent l'avis de Camélia pour imposer le leur. De plus, elles communiquaient essentiellement entre elles, sans vraiment accorder de l'importance à leurs camarades. Au fil de la discussion, la Poufsouffle finit par deviner qu'elles étaient toutes deux Nées-Moldues, ce qui ne fit que contribuer à son courroux. Elle faisait de son mieux pour maintenir son bouclier psychique pour ne pas entendre leurs pensées, mais quelques-unes filtraient quand même. Elle est tellement chelou elle putain. Qu'est-ce-qu'elle regarde comme ça, le sol ? Elle fait flipper. Psychopathe. Maman a raison, on peut pas faire confiance à des gens comme ça. Je me demande bien à quoi elle pense.
Mais les pensées de Cassandra n'était plus que le miroir de celles des deux Gryffondor. Maîtriser son don de née-Legilimens était très difficile, et malgré l'entraînement de ses parents, elle était encore beaucoup trop jeune pour ériger un boucler mental de qualité.
Comment une sale puriste comme elle doit se sentir en cours d'étude des Moldus, sérieux ?
Mal, mal, à étudier les sous-merdes de votre espèce, raillait une partie de Cassandra, dont la voix avait des accents de Gaïa Selwyn.
La voix de Camélia lui parvenait de très loin.
« Du coup, faut qu'on commence les recherches... bah... c'est dans un mois on a le temps... Y'aurait des trucs sur ça à la bibliothèque ?
- Ben on cherche sur Internet, nan ?
- Internet... ah oui ! Mais d'ailleurs, on pourrait littéralement faire l'exposé sur Internet, non ? C'est une majeure révolution moldue.
- Trop classique, j'te dis, l'hoverboard c'est mieux !
- L'hoverboard c'est cool, mais je penche plutôt du côté des smartphones.
- Les montres connectées ! C'est pareil, en plus original.
- Si vous le dites, répliqua Camélia. »
Elle semblait s'agacer, Cassandra la connaissait assez bien pour le dire : ses lèvres se retroussaient, ses sourcils se fronçaient, ses yeux bleus se chargeaient d'éclairs. La Poufsouffle y vit l'occasion parfaite de dire ce qu'elle avait sur le cœur. Camélia n'y verrait pas d'inconvénient, vu qu'elle était également énervée par l'attitude des deux Gryffondor.
Elle se pencha donc vers Laurie et Jane.
« Puisque vous vous y sentez si bien dans le monde moldu, pourquoi ne pas y retourner, hein ? Comme ça vous porterez vos montres connectées et vous roulerez vos voitures ou vos hovertrucs et vous NOUS laisserez faire de la magie. On a pas besoin de vous. »
Cassandra n'avait jamais autant parlé à d'autres personnes que Camélia et Shel, et elle n'en était pas peu fière. Elle les fusillait du regard, sans se soucier d'à combien de secondes elle en était. Elle laissait le poids du « nous » s'abattre sur elles, nous les bons et vous les mauvais, nous les sorciers et vous les Indignes. En plus, elle n'avait rien dit de discriminant, n'est-ce-pas ? Elle n'avait pas employé d'injures.
Il y eut un instant de silence, le calme avant la tempête. Alors que la cloche sonnait et qu'un tonnerre de pensées éclatait dans son esprit, Cassandra tenta de les repousser, en vain, comme si elle tentait de lacérer de la brume. Celles de Laurie et Jane n'avaient pas grande importance, elles se contentaient de l'insulter, de la mépriser.
Mais celles de Camélia.
un homme au visage longiligne et aux yeux sombres, vomissant des insultes.
Ces sales Sang-de-Bourbe... qu'ils restent chez eux !
une mère assise sur le lit d'une fillette
Tu comprends bien, ce ne sont pas des gens comme nous.
des cris de rage, de colère pure,
vous ne comprenez rien
c'est toi qui ne comprends rien tu es bornée tu n'es qu'une tu es une Abraxas tu n'es qu'une idiote une Abraxas tu l'es et tu le resteras tu n'es rien sans nous
Cassandra bordel de merde qu'est-ce-que tu viens de faire putain
Cassandra dis-moi dis-moi que ce n'était pas toi
Je pensais pas à ce point pas à ce point pas ça non putain
Sa main empoigne son épaule et les voilà hors de la classe. Leurs affaires sont encore sur la table. Les éclairs dans les yeux de Camélia la foudroient, elle.
« Bordel de merde Cassandra, c'était quoi ça ?! »
Sa poigne lui fait mal. Les élèves se bousculent dans tous les sens, le couloir est serré, il fait chaud, sa poigne lui fait mal.
« Tu penses que je m'amuse à te donner des putain d'excuses, à dire à tout le monde « mais si elle est gentille », « mais vous comprenez c'est ses parents, ils l'ont manipulée », « elle n'est pas comme ça »... Mais tu ES comme ça ! TU ES COMME CA, CASSANDRA ! Une salope de puriste ! Comme eux ! »
Ce mot lui avait toujours paru lointain. Un qualificatif désincarné, flottant dans les airs. Honteux. Mais pas accablant. Un descriptif.
De la bouche de Camélia, c'était une insulte, qui claquait comme un coup de fouet.
Elle continuait, inarrêtable. Les mots cascadaient de ses lèvres, son visage rougissait, en même temps il faisait si chaud, et le couloir était si serré. Cassandra aurait aimé ne plus écouter, elle aurait aimé que le chaos des passages dans tous les sens des élèves qui rejoignaient leur cours suivant l'aspirent et l'étouffent, mais elle était douloureusement consciente de chaque mot avec lequel Camélia la frappait.
« Ah pauvre Cassandra, pauvre petite Cassandra qui n'a rien fait de mal, elle était juste sous Imperium la pauvre, c'était juste une victime de ses parents, une victime de plus... Ben tu sais quoi ? J'en doute ! Tu sors des trucs comme ça, et ensuite tu veux me faire croire que t'es restée toute passive alors que tes parents torturaient et tuaient des Moldus ? C'est littéralement... c'est littéralement des arguments de Mangemorts ça, « qu'ils retournent dans leur monde ! » Putain, c'est des trucs qui ont été dit pendant la guerre pour évincer les Nés-Moldus de l'école, pour les foutre aux cachots et... »
Elle se tut, et secoua la tête, lâchant un rire aigu.
« Mais qu'est-ce-que je crois t'apprendre ! Tu le sais très très bien, tout ça !
- C'était... méchant ? balbutia la Poufsouffle, fixant le sol.
- Te fous pas de ma gueule avec tes airs innocents là ! explosa Camélia. Je ne te comprends pas... ça te plaît de nous manipuler ? De jouer la petite fille ignorante ? Qu'est-ce-que ça t'apporte ? C'est comme ça que tu nous vois, Shel et moi ? »
Sans ajouter quoi que ce soit, sans laisser le temps à Cassandra de se défendre (même si elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle aurait pu dire), la Gryffondor se retourna, empoigna son sac et partit d'un pas lourd, bousculant à son tour les élèves, moins nombreux.
Le couloir avait retrouvé son calme. Les élèves étaient en cours. Kylian Pierce apparut à la porte, le sac à dos de Cassandra à la main.
« Miss Selwyn, vous avez oublié votre sac. »
Cassandra l'attrapa et s'enfuit.
Elle erra dans les couloirs comme si elle avait oublié toutes ses raisons d'être. Avait-elle cours ? Où ? Quel cours ? Elle n'en avait aucune idée, et c'était le moindre de ses soucis. Ses pas la menèrent jusqu'aux toilettes les plus proches, où elle se roula en boule, la tête cachée sous ses bras comme si elle avait voulu disparaître – ce qui était peut-être le cas. Elle tenta de pleurer, et elle en avait vraiment très envie, mais les larmes refusaient de couler. Au bout d'une vingtaine de minutes à rester prostrée, elle se fit chasser par un groupe de garçons offusqués qu'une fille rentre dans leur espace. Cassandra ne comprendrait jamais pourquoi l'endroit où on faisait ses besoins devait être séparé en fonction du genre, ni même du sexe, mais devant ce comportement, elle se satisfaisait de ne pas souvent croiser la gent masculine.
Elle ne s'était jamais disputée ainsi avec Camélia, bien que le terme « dispute » soit probablement moins approprié que la description « se faire engueuler sans savoir quoi répondre ». À vrai dire, elle ne s'était jamais disputée avec quiconque. Elle avait bien eu des désaccords avec son frère, mais ils avaient toujours eu besoin l'un de l'autre pour survivre, et ça n'allait jamais bien loin. Elle avait déjà été chahutée par des élèves de sa classe, parce qu'elle était un peu bizarre, un peu à côté de la plaque, mais elle n'avait jamais répondu, et elle avait fini pas ne plus être le centre de l'attention.
Avait-elle eu raison de se taire ? La vérité, c'est que ce n'était pas vraiment un choix de sa part. Les mots de Camélia la transperçaient de part en part, elle n'osait même pas respirer. Elle était terrifiée, terrifiée par ce que son amie voyait en elle. Un monstre. Avait-elle raison ?
Les larmes finirent enfin par couler, et le temps s'arrêta. Elle ne se rendit pas au cours suivant. À la pause de midi, elle évita la Grande Salle, ne s'y faufilant que lorsqu'elle était sûre que Camélia n'y serait pas. Elle erra dans les couloirs, ignorant quoi faire. Rien n'aurait su apaiser la terreur qu'avait fait naître les accusations de son amie. Ce n'était pas tellement la violence de ses propos, de sa voix, de son regard ; mais une question obsédante : avait-elle raison ?
Cassandra n'en pouvait plus. Elle n'en pouvait plus des cauchemars, des carnets remplis d'interrogations, des pensées soupçonneuses de ses camarades, de ses propres pensées insoutenables. Elle voulait des réponses. Et elle pensait savoir où les obtenir.
-*-
Tout le monde détestait le dernier cours de la journée, quel qu'il fût. Alors, quand c'était sortilèges avec la sévère professeure Becker, c'était encore pire. Même les Serdaigle tremblaient légèrement, cachant leurs soupirs. La plupart des Poufsouffle avaient abandonné, tête posée sur la table.
Au moment de rejoindre Shel au bureau tout devant, la peur ceignit le cœur de Cassandra. Camélia lui avait-elle tout raconté ? Rien ne semblait l'indiquer. Il s'assit comme à son habitude, le dos droit, les affaires sorties avant tout le monde.
Cassandra aimait Shel car il était prévisible. Il sortait toujours ses stylos dans le même ordre. Il avait un code couleur en fonction de la matière, et écrivait ses titres de la nuance la plus foncée à la nuance la plus pâle. Pour sortilèges, c'était bleu. Il disposait toujours sa règle de la même façon, parallèle par rapport à sa trousse. Il croisait les mains toujours au même endroit sur la table. Il avait un épi toujours au même endroit, près de son oreille droite.
Le cours de Becker n'était pas propice aux bavardages, d'abord parce que la professeure les abhorrait, ensuite parce que Shel lui-même les abhorrait. Cassandra prit le risque de lui faire passer une petite note, sans beaucoup de précisions.
« Accepterais-tu d'utiliser ton pouvoir sur moi ? »
Son ami haussa les sourcils, les fronça, fixa le mot, fixa son amie, fixa Anna Becker qui montrait le geste à esquisser pour lancer le sortilège de floraison – hautement inutile dans la vie de tous les jours selon la Poufsouffle. Cassandra fut tentée de lire ses pensées, mais pour une fois qu'elle réussissait à contrôler ses barrières mentales, elle ne voulait pas tout gâcher.
« Pourquoi ? » fut sa réponse griffonnée à la va-vite, quand Anna Becker se retourna pour écrire la formule au tableau (Continens flores).
La suite de la conversation eut lieu uniquement à l'écrit, avec de longues pauses entre chaque message, le temps d'écouter une consigne ou de s'entraîner au sort. Ils réussirent aisément, et eurent donc assez de temps pour discuter.
« Il favorise l'introspection. J'en ai besoin. »
« D'accord, mais que veux-tu que je te montre ? »
Cassandra se rendit compte qu'elle n'avait pas vraiment d'idée précise du fonctionnement du pouvoir de son ami.
« Euh. Je sais pas trop. Qu'est-ce-que tu peux faire ? »
« Tout, je crois. Je peux te montrer des situations imaginaires. Ou te faire te rappeler certains souvenirs. »
« Et ça dure combien de temps ? »
« Le temps d'un songe, je crois. C'est comme si tu dormais. Mais tu restes debout. »
« OK. »
« Je sais pas ce que tu veux faire, Cassandra, mais ce pouvoir est vraiment difficile à utiliser. Je peux pas te garantir que les scènes seront réalistes, ni rien. Je m'entraîne rarement, en plus. Qu'est-ce-que tu veux voir exactement ? »
« Je suis pas sûre. Je voudrais savoir si je suis puriste. »
« C'est-à-dire ? »
« Je voudrais savoir si je suis puriste, moi, si mes pensées le sont, si je suis une méchante personne, de façon innée, ou alors si ce sont juste des pensées passagères, apprises par mes parents, et je veux savoir comment j'ai appris ça, et je veux savoir qui je suis vraiment, et je veux savoir »
Se rendant compte qu'elle ignorait quoi ajouter, Cassandra raya les quatre derniers mots et les remplaça par un point.
« Ça nécessiterait une préparation, Cass. Faut que je réfléchisse à ce que je pourrais te montrer et à ce que ça signifierait. Et je ne peux rien te dire, pour ne pas t'influencer. »
« Ça veut dire que tu es d'accord ? »
« Évidemment. Ça ferait un bon entraînement. D'habitude, mon frère et mes sœurs me demande de le projeter dans un endroit imaginaire où ils se baigneraient dans des rivières de chocolat. »
« Merci, Shel. »
Ils n'en reparlèrent plus pendant une semaine. Une semaine pendant laquelle Camélia ne lui adressa plus la parole. Quant à Shel, elle ne le voyait qu'en classe. À midi, il mangeait avec la Gryffondor, ce que Cassandra vit comme la preuve que Camélia lui avait tout raconté. Mais alors, pourquoi avait-il accepté de l'aider ? Était-ce un mensonge ? Il n'avait plus évoqué le sujet du tout. Avait-il changé d'avis ? Mais si tel était le cas, pourquoi ne pas l'avoir prévenue ? C'était tellement compliqué, l'amitié.
Elle ne s'était jamais disputée ainsi avec Camélia, bien que le terme « dispute » soit probablement moins approprié que la description « se faire engueuler sans savoir quoi répondre ». À vrai dire, elle ne s'était jamais disputée avec quiconque. Elle avait bien eu des désaccords avec son frère, mais ils avaient toujours eu besoin l'un de l'autre pour survivre, et ça n'allait jamais bien loin. Elle avait déjà été chahutée par des élèves de sa classe, parce qu'elle était un peu bizarre, un peu à côté de la plaque, mais elle n'avait jamais répondu, et elle avait fini pas ne plus être le centre de l'attention.
Avait-elle eu raison de se taire ? La vérité, c'est que ce n'était pas vraiment un choix de sa part. Les mots de Camélia la transperçaient de part en part, elle n'osait même pas respirer. Elle était terrifiée, terrifiée par ce que son amie voyait en elle. Un monstre. Avait-elle raison ?
Les larmes finirent enfin par couler, et le temps s'arrêta. Elle ne se rendit pas au cours suivant. À la pause de midi, elle évita la Grande Salle, ne s'y faufilant que lorsqu'elle était sûre que Camélia n'y serait pas. Elle erra dans les couloirs, ignorant quoi faire. Rien n'aurait su apaiser la terreur qu'avait fait naître les accusations de son amie. Ce n'était pas tellement la violence de ses propos, de sa voix, de son regard ; mais une question obsédante : avait-elle raison ?
Cassandra n'en pouvait plus. Elle n'en pouvait plus des cauchemars, des carnets remplis d'interrogations, des pensées soupçonneuses de ses camarades, de ses propres pensées insoutenables. Elle voulait des réponses. Et elle pensait savoir où les obtenir.
-*-
Tout le monde détestait le dernier cours de la journée, quel qu'il fût. Alors, quand c'était sortilèges avec la sévère professeure Becker, c'était encore pire. Même les Serdaigle tremblaient légèrement, cachant leurs soupirs. La plupart des Poufsouffle avaient abandonné, tête posée sur la table.
Au moment de rejoindre Shel au bureau tout devant, la peur ceignit le cœur de Cassandra. Camélia lui avait-elle tout raconté ? Rien ne semblait l'indiquer. Il s'assit comme à son habitude, le dos droit, les affaires sorties avant tout le monde.
Cassandra aimait Shel car il était prévisible. Il sortait toujours ses stylos dans le même ordre. Il avait un code couleur en fonction de la matière, et écrivait ses titres de la nuance la plus foncée à la nuance la plus pâle. Pour sortilèges, c'était bleu. Il disposait toujours sa règle de la même façon, parallèle par rapport à sa trousse. Il croisait les mains toujours au même endroit sur la table. Il avait un épi toujours au même endroit, près de son oreille droite.
Le cours de Becker n'était pas propice aux bavardages, d'abord parce que la professeure les abhorrait, ensuite parce que Shel lui-même les abhorrait. Cassandra prit le risque de lui faire passer une petite note, sans beaucoup de précisions.
« Accepterais-tu d'utiliser ton pouvoir sur moi ? »
Son ami haussa les sourcils, les fronça, fixa le mot, fixa son amie, fixa Anna Becker qui montrait le geste à esquisser pour lancer le sortilège de floraison – hautement inutile dans la vie de tous les jours selon la Poufsouffle. Cassandra fut tentée de lire ses pensées, mais pour une fois qu'elle réussissait à contrôler ses barrières mentales, elle ne voulait pas tout gâcher.
« Pourquoi ? » fut sa réponse griffonnée à la va-vite, quand Anna Becker se retourna pour écrire la formule au tableau (Continens flores).
La suite de la conversation eut lieu uniquement à l'écrit, avec de longues pauses entre chaque message, le temps d'écouter une consigne ou de s'entraîner au sort. Ils réussirent aisément, et eurent donc assez de temps pour discuter.
« Il favorise l'introspection. J'en ai besoin. »
« D'accord, mais que veux-tu que je te montre ? »
Cassandra se rendit compte qu'elle n'avait pas vraiment d'idée précise du fonctionnement du pouvoir de son ami.
« Euh. Je sais pas trop. Qu'est-ce-que tu peux faire ? »
« Tout, je crois. Je peux te montrer des situations imaginaires. Ou te faire te rappeler certains souvenirs. »
« Et ça dure combien de temps ? »
« Le temps d'un songe, je crois. C'est comme si tu dormais. Mais tu restes debout. »
« OK. »
« Je sais pas ce que tu veux faire, Cassandra, mais ce pouvoir est vraiment difficile à utiliser. Je peux pas te garantir que les scènes seront réalistes, ni rien. Je m'entraîne rarement, en plus. Qu'est-ce-que tu veux voir exactement ? »
« Je suis pas sûre. Je voudrais savoir si je suis puriste. »
« C'est-à-dire ? »
« Je voudrais savoir si je suis puriste, moi, si mes pensées le sont, si je suis une méchante personne, de façon innée, ou alors si ce sont juste des pensées passagères, apprises par mes parents, et je veux savoir comment j'ai appris ça, et je veux savoir qui je suis vraiment, et je veux savoir »
Se rendant compte qu'elle ignorait quoi ajouter, Cassandra raya les quatre derniers mots et les remplaça par un point.
« Ça nécessiterait une préparation, Cass. Faut que je réfléchisse à ce que je pourrais te montrer et à ce que ça signifierait. Et je ne peux rien te dire, pour ne pas t'influencer. »
« Ça veut dire que tu es d'accord ? »
« Évidemment. Ça ferait un bon entraînement. D'habitude, mon frère et mes sœurs me demande de le projeter dans un endroit imaginaire où ils se baigneraient dans des rivières de chocolat. »
« Merci, Shel. »
Ils n'en reparlèrent plus pendant une semaine. Une semaine pendant laquelle Camélia ne lui adressa plus la parole. Quant à Shel, elle ne le voyait qu'en classe. À midi, il mangeait avec la Gryffondor, ce que Cassandra vit comme la preuve que Camélia lui avait tout raconté. Mais alors, pourquoi avait-il accepté de l'aider ? Était-ce un mensonge ? Il n'avait plus évoqué le sujet du tout. Avait-il changé d'avis ? Mais si tel était le cas, pourquoi ne pas l'avoir prévenue ? C'était tellement compliqué, l'amitié.
Une semaine jour pour jour, après le cours de Becker, pendant lequel ils avaient perfectionné le Sortilège d'Attraction, Shel demanda à Cassandra de le suivre. Ils montèrent cinq étages, et arrivèrent à bout de souffle au septième, devant une hideuse tapisserie représentant un homme semblant apprendre à des trolls à danser, comme s'ils n'avaient pas déjà leurs propres traditions, culture et façons de s'exprimer artistiquement.
Shel passa trois fois dans cette tapisserie, l'air concentré. Sous les yeux ébahis de son amie, des rosaces noires émergèrent du mur, dessinant lentement une porte, qui s'ouvrit sur une petite pièce. Les murs étaient bleu pâle, mais on n'en voyait presque plus la couleur, tant ils étaient recouverts de posters en tout genre : cartes du monde, tableaux, photos. Cassandra devina qu'il s'agissait de la famille de Shel. Au centre, un lit une place était tiré à quatre épingles, avec sa couette représentant un personnage de BD. Un petit bureau était placé sous la fenêtre, qui donnait sur un petit jardin. Et surtout, une immense bibliothèque couvrait deux des quatre murs, et pas un espace de celle-ci n'était libre.
« C'est... ta chambre ? supposa Cassandra.
- Oui et non. Une représentation de ma chambre projetée dans la Salle sur Demande. C'est une pièce magique qui se transforme selon la volonté de la personne. Tout le monde essaye de garder le secret, mais en vrai, tout le monde est au courant. Plusieurs personnes peuvent même y être en même temps si elles pensent à des endroits différents, donc c'est l'endroit parfait. Tu comprends, je ne voulais pas risquer de faire ça dehors ou quoi, et que quelqu'un voie ton corps inconscient.
- Oh, OK. Malin. »
Le Serdaigle et la Poufsouffle se turent un instant. Cassandra voulut lui dire à quel point elle l'aimait. Elle pouvait toujours compter sur lui. Elle pourrait lui demander la Lune et il la lui décrocherait par un calcul savant. Alors que Camélia était son opposé, aussi énergique qu'elle était calme, aussi impulsive qu'elle était réfléchie ; Shel lui ressemblait sur bien des points. L'idée que quelqu'un pouvait la comprendre faisait le même effet à la jeune fille qu'un gros câlin.
« Bon. J'ai établi cinq scénarios. Chacun a pour but de comprendre qui tu es vraiment. Pas de pression.
- Ben si, beaucoup.
- C'était ironique.
- Pardon.
- Pas de souci. »
Cassandra regarda un peu autour d'elle, touchée de découvrir l'intimité de son ami. C'était une très belle chambre, soignée et intéressante, à l'image de son propriétaire. La Poufsouffle essaya de se souvenir de sa chambre au manoir Selwyn, mais cela faisait trop longtemps. Elle n'avait jamais eu d'espace à elle.
« Camélia, elle t'a dit ce qui s'était passé ? se risqua-t-elle.
- Elle m'a raconté son point de vue, nuança Shel.
- Oh. »
Elle trembla, regrettant immédiatement sa question. Elle mourait d'envie de lire les pensées de son ami, mais il avait le mérite de bien les cacher, sans pour autant maîtriser l'Occlumancie, et elle craignait de voir quelque chose qui lui déplairait.
Il y avait tant de choses qu'elle aurait voulu lui dire, tant de questions qu'elle aurait voulu lui poser. À la place, elle obéit lorsqu'il lui demanda de s'allonger sur le lit, retirant même ses chaussures, alors qu'il ne s'agissait pas réellement de la chambre du Serdaigle.
« Tu es prête ?
- Pas du tout, souffla la jeune fille, cramponnée à l'oreiller.
- Ça ne va pas faire mal. »
Cassandra craignait bien que si.
Shel braqua ses doigts sur elle, à la manière d'une arme à feu. Il inspira longuement, le visage crispé, puis tira. Et le noir se fit.
-*-
Elle tombait. Mais ce terme ne semblait pas approprié, car cet endroit n'était pas régi par la gravité. Il n'y avait pas de haut et de bas, de gauche et de droite. Il n'y avait que du noir, et une vague impression de déplacement.
Shel était à ses côtés, bras croisés, tête droite, ne semblant pas dérangé par la sensation de chuter dans le vide.
« C'est génial, ce truc » dit-elle, et sa voix peinait à s'élever, comme si elle parlait sous l'eau.
Celle de Shel, en revanche, envahissait l'espace. Elle venait de partout et de nulle part à la fois, elle suintait des pores du néant.
« Donne-moi accès à ton esprit.
- Je... comment je fais ça ? »
Il ne répondit pas, ce qui frustra la jeune fille. Elle tenta d'imaginer son esprit comme une pièce à la porte fermée, et en donna une clé à son ami.
« Ça a marché ? »
Pas de réponse.
Autour d'eux, le néant ondulait. Des ondes colorées le transperçaient de part en part, des sons lui parvenaient de très loin. Shel et Cassandra commencèrent à tournoyer, de plus en plus vite, autour d'un axe invisible. Le soleil se leva, bien que cela ne signifie rien dans cet espace imaginaire, ce palais des glaces de l'esprit où elle ne contrôlait rien. Une brève lumière agita l'obscurité, et Cassandra s'y fondit.
« Shel ? Shel ! »
Lorsqu'elle tourna la tête, il n'était plus là.
La pièce était immense. Le sol d'un noir d'obsidienne résonnait à chaque pas. Des colonnes de marbre soutenaient l'immense porte, qui s'ouvrit lentement en raison de son poids.
Au centre, un immense lit à baldaquin, aux rideaux d'un vert pâle élégant. Sur la table de chevet, un livre, et un bouquet de roses noires. Cette fleur était l'emblème des Selwyn : un de leurs ancêtres botanistes l'avait créée, et eux seuls pouvaient la faire pousser – d'un point de vue technique et juridique, puisqu'ils avaient déposé un brevet au Ministère de la Magie.
À droite, une fenêtre de bois ciselé, ouverte sur un labyrinthe allant jusqu'à l'horizon. De temps à autre, les haies se resserraient et ondulaient comme des serpents.
À gauche, ses parents.
Cassandra cilla. Elle voulut courir vers eux et les prendre dans ses bras, mais elle était incapable de bouger. Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues. Ils lui manquaient tellement. Elle ne pouvait pas admettre que leur sacrifice n'était pas beau. Elle ne pouvait pas admettre qu'ils ne l'aimaient pas. Sa mère lui avait tant de fois expliqué que le monde des « vrais » sorciers serait d'une puissance infinie s'ils montraient à leurs enfants qu'ils tenaient à eux. Et cela se voyait, dans leur façon de lui sourire, dans leur façon de s'asseoir sur son lit et de caresser ses cheveux...
Cassandra lâcha un cri de surprise, qui resta inaudible, en découvrant une autre version d'elle-même allongée dans le lit, auparavant cachée par les voiles vert pâle que Gaïa venait de soulever. Une petite Cassandra de quatre ou cinq ans, ses longs cheveux d'or étalés sur son oreiller de satin noir, un lapin en peluche dont elle avait oublié l'existence, et qui avait dû rester au manoir après sa prise par les Aurors, serré contre elle.
La jeune fille trembla. Elle était au manoir Selwyn. Elle savait qu'il n'était que le pur produit de son esprit, mais Shel avait réussi à reconstituer l'endroit alors qu'elle ne s'en souvenait que de quelques bribes. Certains endroits étaient floutés, comme censurés, certains autres changeaient souvent, mais elle était chez elle. Dans sa chambre. Dans le passé.
« Alors, mon amour, prête pour l'histoire du soir ? sourit son père. C'est maman qui va te la lire aujourd'hui, papa est occupé avec ton frère.
- Oooh, regretta l'enfant, qui tendit les bras vers Adonis.
- Bonne nuit mon ange. »
Lorsqu'il la prit dans ses bras, soudain, Cassandra ne se tenait plus debout au fond de la pièce : elle était la Cassandra de cinq ans, elle ressentait l'étreinte de son père, elle respirait son parfum délicat. Ses larmes coulèrent de plus belle, et elle se retrouva à nouveau dans son corps de quatorze ans.
Adonis quitta la pièce après un énième bisou envoyé dans l'air.
Petite Cassandra se blottit sous les draps, bordée par sa mère. Cassandra adolescente se demanda où était Erwan, pourquoi il n'était pas venu lui dire bonne nuit. Son père était sûrement en train de lui apprendre des sortilèges. Elle s'en souvenait, ils s'entraînaient souvent jusqu'à tard le soir.
« Il était une fois, dans un royaume magique, une sublime reine nommée... Cassandra. »
La fillette sourit, enthousiasmée. Sa mère s'allongea à côté d'elle, fixant le plafond. Elle était tellement belle. Leurs cheveux dorés, identiques, se mêlèrent sur l'oreiller.
« Cassandra était une reine guerrière, puissante et déterminée. Héritière de la dynastie Selwyn, rien ne lui faisait peur, rien ne l'intimidait. Au contraire, c'est elle qui intimidait tout le monde. Elle était une souveraine aimée et crainte de son peuple.
- Crainte ? s'inquiéta la fillette. Je ne veux pas être crainte.
- J'ai précisé aimée, aussi.
- Mais comment on peut être les deux à la fois ?
- On est toujours les deux à la fois. Si les gens t'aiment, ils te craignent.
- Ah... d'accord. »
Cela lui semblait contre-intuitif, encore maintenant.
« Le royaume de Cassandra était le plus puissant. Elle avait érigé de solides frontières, un immense mur invisible qui empêchait toute personne sans pouvoirs magiques d'y passer. En effet, ces gens créaient la ruine de tous les royaumes alentours. Ils pillaient les fermes, consommaient beaucoup plus de nourriture, et surtout, n'étaient d'aucune aide à la société. Ils ne savaient rien faire.
- Nul, commenta petite Cassandra.
- Exactement, mon cœur, ils étaient nuls. Les rois et reines alentour critiquaient Cassandra pour son mur, pensant que c'était méchant. Mais Cassandra n'en avait cure, elle savait qu'elle avait raison. Les Impurs étaient un véritable danger, et ça commençait à se voir dans leurs pays : ils volaient les récoltes, empoisonnaient les rivières... petit à petit, ils remplaçaient la population magique.
- Remplacer, genre ?
- Quand un Moldu se reproduit avec un sorcier, chérie, tu es d'accord qu'il y a une moitié magique et une moitié non magique ?
- Oui.
- Et si ce Sang-Mêlé (ça s'appelle ainsi) se reproduit avec un Moldu, il n'aura qu'un quart de magie, c'est mathématique. Tu es toujours d'accord ?
- Ben... je suppose.
- Et au fil du temps, quand tu as si peu de magie, tu deviens... un Cracmol.
- Oh, s'horrifia la fillette, esquissant une moue dégoûtée.
- C'est ce qui nous attend tous si on continue à autoriser la mixité sorciers/Impurs.
- Ah d'accord. C'est pour ça qu'on dit « impur », du coup ? Parce que c'est pur au départ mais qu'ensuite ils salissent la magie ? »
Gaïa attira sa fille contre elle et embrassa son front.
« Exactement, mon trésor. Qu'est-ce-que tu es intelligente, dis donc ! »
Cassandra rougit et sourit, flattée, se blottissant contre sa maman.
« Sauf qu'un jour, les Moldus inventèrent une horrible machine, des hélicoptères, et franchirent le mur, pourtant immense, en volant.
- Wow...
- Ce n'est pas impressionnant. C'est vulgaire. Un enfant de cinq ans pourrait inventer une de ces machines stupides.
- Oh ok.
- Ils infiltrèrent donc le royaume de la magnifique reine Cassandra. Ils pillèrent ses terres, et volèrent la magie des sorciers.
- Ils... ils peuvent faire ça pour de vrai ou c'est juste l'histoire ?
- Chérie. Comment penses-tu qu'un Né-Moldu existe ? Il est né Moldu. Mais il a de la magie, parce qu'il l'a volée à un sorcier. »
Tout sonnait faux. Cassandra peinait même à croire que la jeune version d'elle-même ne doute pas davantage. C'était scientifiquement incorrect, la génétique ne fonctionnait pas comme un découpage de gâteau. Il n'y avait pas un seul gène magique. Tout cela, Shel lui avait expliqué, elle l'avait trouvé dans des livres.
Les Nés-Moldus ne volaient pas non plus la magie. Ils avaient simplement eu des ancêtres sorciers, mais la lignée s'était arrêtée lorsque l'un d'eux, Cracmol, avait épousé un Moldu. Cela pouvait sauter plusieurs générations. Elle le savait.
« Et ensuite, qu'est-ce-qui se passe ?
- À ton avis ? C'est toi la reine. Décide ! »
Décide !
Ce mot résonna autour d'elle, d'une voix désincarnée qui ressembla tantôt à Gaïa, tantôt à Shel, tantôt à elle-même. Les murs ondulèrent, s'effaçant peu à peu.
« Non ! »
Elle voulait rester ici. Elle voulait se rouler en boule sur le lit et dormir contre sa mère. Elle voulait écouter quelle fin elle avait choisi pour l'histoire. Mais Shel n'avait pas accès à ce souvenir, et elle non plus.
Le Serdaigle était réapparu à ses côtés, la faisant sursauter.
« Qu'est-ce-que tu en dis ?
- C'est... c'est faux. Elle... elle ment.
- Ment-elle ? Ou en est-elle convaincue ?
- Peu importe.
- Peu importe, répéta Shel, et le mot résonna à son tour. »
Cassandra se rendit compte que cette question l'avait torturée, et qu'elle avait trouvé la réponse en quelques secondes. Peu importaient, au fond, les intentions de ses parents. Peu importaient leurs baisers et leurs câlins et leurs compliments. Ce qu'ils disaient n'était pas ancré dans la vérité. N'était pas en accord avec la science. Ce n'était pas vrai.
« Je sais que c'est faux. Je le sais. Mais c'est dur. Ces enseignements, c'est tout ce qui me reste de mes parents. Si ça disparaît... ils disparaissent. »
C'était plus facile de s'exprimer dans ce monde étrange sans haut ni bas ni gravité. Comme si ses pensées se matérialisaient.
« Il n'y a plus rien à voir ici, avançons.
- Non, Shel, s'il-te-plaît, je veux explorer le manoir, je veux... je... Shel ! »
Sans qu'elle puisse le contrôler, ils reculèrent, poussés par une force mystérieuse, et l'immense porte d'ébène se referma sur eux.
VLAM !
Il y a un cadavre par terre. Face contre terre, immobile, on pourrait croire que l'homme est profondément endormi. Mais Cassandra sait ce qui s'est passé, car la scène vient de se dérouler sous ses yeux.
Il y a du bruit. L'épouse du mort hurle, s'arrache les cheveux, se débat. Elle lévite dans les airs, suspendue par les jambes. Elle est hideuse, le visage dénué de toutes couleurs, la bouche inondée de salive mêlée de sang. Elle ne semble plus humaine.
Généralement, ses parents se contentent de tuer. Rapidement et méthodiquement. Ils disent que c'est la chose à faire. C'est facile. Deux sortilèges : Avada Kedavra et Evanesco, pour faire disparaître le corps. C'est facile, la rassurent ses parents. C'est son tour.
« Prête, chaton ? »
La femme est pétrifiée par Adonis, et tombe lourdement au sol, dans un craquement morbide. Cassandra cherche son double, se demande quel âge elle a.
Mais elle se rend rapidement compte que son père s'adresse à elle. Derrière lui, sa mère fait disparaître l'homme. C'est comme s'il n'avait jamais existé.
« C'est... tu as inventé cette scène ? »
Elle parle, mais ses lèvres ne bougent pas. Adonis ne l'entend pas, mais elle sait que Shel si.
« Shel, tu as inventé cette scène ? »
Plus elle pose la question, plus elle sait que non. Tout cela a déjà eu lieu. Mais alors, pourquoi ne s'en souvient-elle pas ?
« C'est facile, Cassandra. Tiens bien ta baguette. Elle ne sentira rien. »
Son père lui sourit en lui disant ça, comme si c'était rassurant.
Elle recule, regarde autour d'elle. Crie à l'aide. Elle ne veut pas rester, elle est terrifiée. Terrifiée par cet homme qui la serrait dans ses bras en lui disant bonne nuit quelques secondes, minutes, années auparavant.
Où est son frère ? Pourquoi ne vient-il pas la sauver ?
« Shel ! Erwan ! SHEL ! Pitié, je ne veux pas faire ça ! Je ne ferai pas ça ! Non ! NON ! SHEL ! »
La voix de sa mère agite les murs, sans que la Gaïa du souvenir ne bouge les lèvres. Décide !
La Moldue la fixe avec ses yeux bruns remplis de larmes. Elle vient de perdre son mari. Qu'aurait-elle fait si son frère avait été assassiné sous ses yeux ?
La nausée la prit à la gorge. Le monde commença à tourner autour d'elle. Ce n'était pas simplement un vertige : tout tourbillonnait, tout se floutait, disparaissait puis réapparaissait, comme si le souvenir se défendait.
Cassandra se rendit compte qu'elle avait une baguette à la main. Elle n'en fut pas surprise, elle avait appris la magie bien avant Poudlard – ses parents lui avaient légué une baguette appartenant à son oncle défunt et avait trouvé un moyen de supprimer la Trace, ce sort qui suivait les mineurs pour les empêcher d'utiliser leurs pouvoirs avant leur majorité, ce qu'Adonis et Gaïa trouvaient archaïque.
Cassandra oublie tout, elle oublie Shel et sa demande, elle oublie Camélia et ses reproches, elle oublie que rien de tout cela n'est réel, car cela pourrait tout aussi bien l'avoir été. Elle oublie les câlins de ses parents, leurs histoires du soir et leurs encouragements. Elle voit son frère fumant une cigarette par une nuit étoilée, soufflant qu'on avait toujours le choix, comme un prisonnier expliquait qu'on était toujours libre. Elle voit l'expression méprisante du père de Camélia dans ses souvenirs. Elle voit le cadavre du Moldu, qui ne disparaîtra jamais vraiment. Elle voit l'horreur et elle voit la mort. Ce n'est pas un jeu. Ce n'est pas un jeu. Pourquoi semblent-ils traiter ça comme un jeu ? Comme une leçon de magie ? C'est un être humain. Elle la regarde. Elle ne peut même pas cligner des yeux mais elle la regarde. Elle respire et elle existe. Mais au fond de ces yeux bruns, Cassandra lit une supplique. Elle la supplie de la tuer. Elle ne veut pas vivre dans un monde sans son amour.
Cassandra hurle, elle hurle comme si c'était elle qui était sur le point de mourir. Elle hurle, elle court sans bouger, elle roue le vide de coups, elle le déchire. Des pans entiers du souvenir s'éparpillent à ses pieds.
Décide !
NON !
VLAM !
Shel et Cassandra flottaient.
« Je suis désolé. »
Elle aimerait ne plus entendre. Elle aimerait disparaître. Elle avait l'impression de ne plus respirer. Elle ne respirait plus.
« Je l'ai tuée ?
- Je... je ne sais pas. Non.
- Non ou tu ne sais pas ?
- Ce que tu as fait dans le passé, je ne sais pas. Mais là, tu ne l'as pas tuée.
- On s'en fout de ce que j'ai fait là ! ça n'existe pas ! Cet endroit n'existe pas ! C'est un souvenir ? Shel, c'est un souvenir ? Ou tu as tout inventé ?
- Je... non. Je ne sais pas où j'ai trouvé ça. C'était un endroit reculé de ton esprit. Le souvenir est flou, comme effacé partiellement, j'ai dû le reconstituer. Je ne sais pas si tout est vrai, j'ai extrapolé.
- Je l'ai tuée ? Shel, je l'ai tuée ?
- Non.
- Tu n'en sais rien ! Tu mens !
- Cassandra... »
Un halo rouge entourait Shel. La jeune fille le fixait, immobile. Elle avait l'impression que rien de ce qu'elle pourrait faire avec son corps réussirait à exprimer le chaos qu'elle ressentait. Courir, crier, pleurer, vomir ? Rien n'avait de sens, c'étaient juste des manifestations physiologiques d'un inconfort. Elle n'était pas inconfortable. Elle était brisée en mille morceaux.
« Tu peux demander à ton frère. Tu peux demander à Erwan, non ? »
Elle peut. Elle pourrait. Mais elle n'en revenait pas que Shel en parle de manière si calme. Il était sûr de lui. Sa meilleure amie était peut-être une tueuse, et il restait calme.
« Tu ne l'as pas tuée. Tu as refusé.
- Tu n'en sais rien !
- C'est ce que tu as fait, maintenant. Pourquoi ça aurait été différent ? »
Cassandra avait envie de le croire. Mais elle ignorait à quel âge elle avait été confrontée à ce choix. Dix ans, six ans ? Qu'est-ce-que cela faisait, au fond ? S'était-elle vraiment opposée à ses parents ?
« Ce n'est pas ça qui compte, Cassandra. La vraie question, c'est : pourquoi des parents demanderaient à leur enfant de tuer quelqu'un ? »
Parce que cette personne ne peut pas faire de magie. Parce qu'elle est dangereuse. Mais pourquoi les Moldus seraient-ils dangereux s'ils sont si faibles ? Pourquoi ne pas les laisser tranquille, et même les protéger ?
« Cassandra. Regarde. »
Elle ne voulait plus rien regarder, plus rien voir. Mais elle n'avait pas le choix.
Elle avait sept ans et se faufilait sur la pointe des pieds jusqu'aux toilettes. Pour cela, elle devait passer par la buanderie, où ses parents enfermaient les Moldus propriétaires de la maison. Deux femmes et leur fils, qui devait avoir son âge.
En passant par la cuisine, elle récupéra des petits pains, des carottes, des céréales. Elle les glissa sous la porte tant bien que mal, puis courut s'enfermer dans les toilettes.
« Tu leur donnais à manger. »
La scène se multipliait autour d'eux, elle se projetait sur mille écrans. Des maisons différentes, de la nourriture différente, une Cassandra différente. La Poufsouffle n'était pas surprise, elle s'en souvenait très bien. Néanmoins, après les scènes précédentes, elle ne voyait pas en quoi cela faisait d'elle quelqu'un de bien.
« Tu désobéissais à tes parents pour ça. Pourquoi tu leur aurais obéi s'ils te demandaient de tuer quelqu'un ? »
Il avait raison. Elle voulait le croire. Mais alors, qu'avaient fait Adonis et Gaïa ? Ils lui en avaient sûrement voulu. Ou lui avaient-ils pardonné, l'estimant trop jeune pour accepter cette violence ?
« Cassandra. Tu ne l'as pas tuée. »
Et elle le crut.
VLAM !
Elle était de retour dans la chambre, mais Shel n'était pas là. Elle était dans le lit, sous les couvertures toutes chaudes. La porte s'ouvrit sur une femme, petite, rousse, aux yeux bleus très doux.
Lorsque des mèches noires de jais tombèrent devant ses yeux, Cassandra comprit qu'elle était Shel. Il l'avait projetée dans un de ses souvenirs à lui. Et cette femme, qui le saluait et lui demandait tendrement quelle confiture il préférait pour ses tartines, était Zoe Ceasy.
Dans les familles de Sang-Pur, elle était connue comme les criminels l'étaient ; son nom prononcé avec crainte et un tantinet d'admiration. Par son acte de trahison, elle les avait tous défiés. Elle avait fait s'ébranler les fondations solides sur lesquelles les différentes dynasties puristes reposaient. Un seul acte de rébellion, et toutes tremblaient.
Sa propre mère était une rebelle en soi, pas parce qu'elle contredisait l'idéologie, pas parce qu'elle avait épousé un déviant, mais parce qu'elle était féministe. Gaïa Selwyn avait choisi son mari, elle avait choisi ses enfants, elle avait choisi ses combats. Et elle estimait que toute femme pouvait faire de même. Car ce qui comptait pour elle, c'était la pureté du sang, non le sexe. Un homme n'était supérieur à une femme que si celle-ci était d'origine moldue. Ce discours avait toujours enthousiasmé Cassandra, mais maintenant, elle se demandait si on pouvait réellement être féministe en excluant certaines femmes du combat. En excluant, c'est-à-dire en tuant.
Cassandra/Shel se leva, et suivit Zoe à travers une maison toute simple, mais chaleureuse. Des vêtements traînaient ça et là, des éclats de rire retentissaient au loin. Autour de la table de la cuisine, un frère et une sœur blonds se chamaillaient au sujet d'un bol, allant jusqu'à se défier en duel de pierre-feuille-ciseaux pour savoir qui l'obtiendrait. Une petite rouquine se moquait d'eux, sous le regard attendri du père de famille.
Cassandra cilla lorsqu'elle croisa son regard. Si Zoe Ceasy était connue pour s'être enfuie avec un Moldu – ce qui, pour certaines familles, était pire qu'un Né-Moldu (ce n'était pas le cas pour les Selwyn), le Moldu en question n'était quasiment jamais évoqué. Elle avait fini par l'imaginer comme une menace secrète ayant corrompu le cœur d'une jeune sorcière. Mais il se trouvait face à elle, un homme grand, aux cheveux bruns et à la barbe soigneusement entretenue.
« Tu ne pourrais pas dupliquer le bol, ma chérie ? J'en ai marre de les entendre batailler.
- Tu comprends pas, papa, se plaignit le blond. C'est LE bol des Bizarr' Sisters ! Horn Uckley a BU DEDANS !
- Mais ta gueule déjà, c'est moi qui l'ai acheté, il me revient de droit.
- Quel discours capitaliste !
- Chut !
- Je pourrais dupliquer le bol, mais c'est une pièce rare, donc il finirait par disparaître au bout d'un moment.
- Je comprends ! Fascinant » sourit-il en embrassant Zoe.
Cassandra les regarda comme on observait des animaux au zoo : avec une grande curiosité et un intérêt certain. À l'image des parents de Shel se superposa celle des siens. Adonis embrassait Gaïa comme ça aussi. Gaïa ébouriffait les cheveux de son mari de la même manière. Elle comprit ce que son ami avait voulu lui montrer. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il prenne son rôle autant à cœur et cela la touchait.
C'était la famille de Shel, à laquelle elle s'interdisait de penser. C'était une famille aimante et drôle. Et son grand frère ressemblait un peu à Erwan.
Elle cherchait ce que les familles de Sang-Pur craignaient tant, répudiaient tant, mais ne trouvait rien. Jordan était Moldu, mais étrangement, ça ne se voyait pas vraiment dans les interactions avec les siens. Cassandra ignorait à quoi elle s'attendait – il n'allait pas être entouré d'un halo de non-magie non plus. Sa curiosité était tendre, au-delà de la jalousie qu'elle avait attribué aux Moldus. C'était déconcertant, mais criant de vérité. Et elle savait que Shel avait fait un gros effort pour lui montrer cela, qu'il avait peur qu'elle juge sa famille.
Soudain, sans transition : VLAM !
Cassandra se retrouva à Poudlard. Elle ignorait exactement où, car ce qu'elle voyait autour d'elle semblait être un patchwork de différents endroits du château. Rien ne se passa pendant un long moment, qui la poussa à appeler son ami.
« Euh... Shel ? C'est quoi ? »
Puis, une onde traversa les différentes images, et sous le regard ébahi de la jeune fille, une dizaine de petites versions d'elle-même commencèrent à bouger dans les cases. Une Cassandra en classe, levant la main avec empressement pour répondre à une question en classe de potions. Une Cassandra qui se faufilait dans les cuisines en catimini pour récupérer du gâteau pour Camélia, qui se sentait triste après une lettre acerbe de son père. Une Cassandra qui enlevait son écharpe et la posait sur les épaules de Shel, alors qu'ils tremblaient de froid dans les gradins de Quidditch. Une Cassandra qui hurlait pour encourager sa meilleure amie qui passait les sélections, au début de leur deuxième année. Une Cassandra qui soufflait les bougies de son douzième anniversaire et redoutait qu'on la prenne en photo. Une Cassandra qui souriait, les dents un peu de travers, qui riait. Une Cassandra qui noircissait centimètre après centimètre d'un parchemin d'Étude des Moldus, l'air appliqué. Une Cassandra qui débattait avec Shel, de la religion, de la nature, de la vie, de la mort. Une Cassandra qui l'écoutait avec attention parler d'un objet moldu, posant plein de questions. Cassandra à travers les yeux de Shel, encore et encore, à perte de vue dans une ruche de souvenirs qui miroitait autour d'elle.
Les larmes lui montèrent aux yeux, et sa gorge se serra. Elle lisait les pensées de tout le monde, pour savoir à qui elle pouvait faire confiance. Mais elle évitait de le faire avec Shel et Camélia, par respect et par peur de ce qu'elle pourrait trouver dans leurs esprits. Mais savoir que si elle l'avait fait, elle n'aurait trouvé que de l'amour, la réconfortait bien au-delà de tout ce que Shel lui avait montré jusque-là.
Elle aurait voulu regarder ces petits moments de vie à l'infini, mais VLAM !
La voici en haut d'une tour. La Tour d'Astronomie. Elle jouait son propre rôle, fixant avec une nostalgie anticipée les étoiles qui s'allument une à une dans le ciel. C'était une nuit chaude, probablement de juin. Ses mains, qui se croisaient sur le balcon, étaient un peu différentes de celles auxquelles elle est habituée, elle n'aurait pas su dire comment. Elle le savait : c'était sa dernière nuit à Poudlard. Et elle était terrorisée.
Le château avait été son second foyer, après le manoir Selwyn, bien qu'elle soit restée à Poudlard plus longuement qu'au manoir. Elle y avait ses plus beaux souvenirs – ses seuls beaux souvenirs. Elle y avait ses meilleurs amis. Elle y avait ses repères. Elle savait exactement quels escaliers emmènent où. Quelle salle appartenait à quelle prof, en fonction des jours et des horaires. Vers quel date le Lac Noir se réchauffait et où on pouvait s'y baigner.
Ses camarades étaient enthousiastes à l'idée de quitter l'école. Ils avaient envoyé leurs dossiers aux différentes universités les yeux brillants. Cassandra était certaine qu'elle aura une place dans la double licence potionnologie-alchimie de l'Université de Londres, ses notes étant excellentes. Mais elle avait du mal à se réjouir.
Dans un instant de lucidité, elle se souvint que tout cela est imaginé par Shel. Mais c'était crédible, et réaliste. Que fera-t-elle après Poudlard ? Cette question lui semblait bien loin, mais elle s'approchait à la vitesse de la lumière, elle qui entrerait en cinquième année à la rentrée et pour qui l'arrivée des BUSE était déjà un bond colossal dans l'avenir.
« Cassie ! On a la bouffe ! »
Elle se retourna. Shel et Camélia, également âgés de dix-huit ans, lui faisaient face, les bras remplis de nourriture volée aux cuisines. Des petits pains, des gâteaux, des fruits. L'idéal pour un pique-nique nocturne, pour célébrer leur dernière nuit à Poudlard. Elle n'avait jamais été si triste et si heureuse à la fois.
« On se voit bientôt de toute façon, pour la visite de l'appart ? sourit Camélia, entre affirmation et question.
- Ouais ! J'espère qu'il sera aussi bien sur les photos qu'en réalité. »
Cassandra fut touchée qu'il les imagine en colocation à l'université. C'était également son souhait le plus cher, mais vivre seule lui semblait également être une bonne façon de rentrer dans le monde adulte.
« Et si ça marche pas, si on est pas pris dans des universités au même endroit ? souffla-t-elle, ignorant s'ils pouvaient l'entendre.
- Dans ce cas, on se parlera plus jamais et on regrettera toujours ces moments fantasmés où on pique-niquait à 200 mètres de haut.
- Ah ? » s'horrifia Cassandra.
Camélia éclata de rire.
« Je déconne ! On se verra tellement souvent qu'on en aura marre.
- J'en ai déjà marre de toi, blondinette, plaisanta Shel.
- Arrête, je sais que je vais te manquer tous les jours si on a pas la coloc. »
Le trio rit, puis soupira en admirant les étoiles. Elles étaient à son image. Perdues dans un océan de ténèbres, mais obstinément lumineuses, refusant de laisser la nuit aussi sombre qu'elle aurait dû l'être.
Cassandra se blottit contre ses amis, dans un silence réconfortant.
Peu importait, après tout, s'ils vivaient ensemble ou non après Poudlard. Peu importait, s'ils se voyaient souvent. Cassandra saurait que Shel et Camélia existaient, qu'ils pensaient à elle et qu'ils l'aimaient. Et que si elle proposait qu'ils se voient, ils accepteraient toujours avec enthousiasme. Avec eux, elle serait éternellement cette adolescente joyeuse et aimée au sommet de la Tour d'Astronomie. Grandir avec eux, c'était finalement ne pas grandir.
VLAM !
Lorsque Cassandra rouvrit les yeux, elle n'était plus dans la Tour d'Astronomie. Elle n'était plus dans le néant. Elle était dans le faux lit de Shel, dans la Salle sur Demande, et son ami était allongé à côté d'elle, l'air épuisé.
« Ça va ? » demanda-t-elle.
Le Serdaigle hocha la tête.
« C'est fatiguant, mais j'ai bien réussi à te montrer ce que je voulais. »
Cassandra se mordilla les lèvres, se retenant de pleurer devant tout l'amour qu'il avait prouvé à travers ces scènes. Shel n'était pas démonstratif, tout comme elle, mais sa loyauté la bouleversait.
« Alors, tu ne penses pas que je suis quelqu'un de mauvais ? »
Il sourit et se redressa.
« J'ai lu un bouquin, il y a pas si longtemps. C'était une biographie de Harry Potter. Et son parrain, c'était Sirius Black. Né dans une famille puriste qu'il a quittée dès qu'il a pu, parce qu'il détestait leurs idées. »
Cassandra hésita. Ce n'était pas la même chose. Elle n'était pas partie volontairement. L'aurait-elle fait ? Probablement pas. Comment aurait-elle entendu un son de cloche différent, comment aurait-elle pu entendre la vérité ?
« Et Potter raconte qu'au moment où la guerre a commencé à faire rage, il était très souvent en colère, contre tout le monde, il repoussait tous ceux qui l'aimaient, et il en était arrivé à croire qu'il était une mauvaise personne. Et Black a sorti cette citation, que je trouve très belle : « Tu n'es pas quelqu'un de mauvais. Tu es quelqu'un de bien à qui il est arrivé de mauvaises choses. Dans le monde il n'y a pas que d'un côté les bons, et de l'autre les Mangemorts, il y a une part de lumière et d'ombre en chacun de nous. Ce qui compte c'est celle qu'on choisit de montrer dans nos actes, ça c'est ce que l'on est vraiment. »
Cassandra sourit. Bien sûr que Shel avait retenu la citation par cœur, sûrement après l'avoir lue une seule fois seulement.
Elle s'imagina en étoile, lumineuse dans l'obscurité. Elle s'imagina moitié ombre, moitié lumière, avec une démarcation au milieu, ressemblant à un axe de symétrie.
« Mais, tu sais. Parfois, j'ai des pensées. Puristes. Enfin... C'est ce que Camélia m'a reproché. Elle t'a dit. Je trouve qu'elle avait raison.
- Camélia est allée trop loin, mais il faut la comprendre. Elle m'a dit qu'elle ne savait plus qui tu étais.
- Je ne sais plus très bien qui je suis non plus.
- Ça arrive. »
Shel se leva, et se tordit les mains, l'air hésitant.
« Tu sais, les pensées ne sont que des pensées. Garde ça à l'esprit. À part toi, personne ne les lit, les pensées. On s'en fiche.
- Il y a d'autres Legilimens.
- Tu as compris ce que je voulais dire.
- Oui. »
Ils sortirent de la Salle sur Demande, après un dernier regard à la fausse chambre de Shel, et descendirent les escaliers en silence. Il y avait tant à dire qu'ils ne disaient rien. Ils se dirigèrent vers la Grande Salle. Cassandra s'étonna qu'il la suive jusqu'à la table des Poufsouffle :
« Tu manges avec moi ?
- T'inquiète, Camélia s'est calmée. Elle n'attend que que tu t'excuses, sincèrement. »
Cela semblait plutôt facile à faire. Mais Camélia n'était pas la seule personne à qui elle devait formuler des excuses.
-*-
Le lendemain, au petit-déjeuner, Cassandra alla à la table des Gryffondor presque à reculons. Le cœur battant, elle se glissa près de Laurie et Jane.
« Salut.
- Tu veux quoi, Selwyn ?
- Euh... Dire pardon.
- Ah ouais ? s'étonna Jane.
- Oui. Ce que je vous ai dit était injustifié, stupide, et puriste. Je ne le referai plus. Désolée. »
Les deux filles s'interrogèrent du regard, avant de fixer Cassandra à nouveau. Elles semblèrent attendre quelque chose en plus, ce qui fit paniquer la Poufsouffle. Mais elles finirent par hocher la tête.
« Ouais, j'espère bien.
- En même temps, bon, élevée par des gens comme ça, faut bien qu'il y ait des traces. T'inquiète, ça roule, Selwyn. »
Elle se força à sourire, bien que la remarque sur ses parents l'ait irritée. Elle battit en retraite, et tourna autour de la tablée rouge et or sans oser aborder Camélia. Celle-ci finit même par l'interpeller.
« Bon, Cassandra, je te vois tourner depuis dix minutes, si tu as quelque chose à dire, dis-le ! »
Son ton était acerbe, mais il y avait une véritable attente dans ses yeux. La Poufsouffle ne voulait pas que leur conversation ait lieu au milieu du bruit des discussions, des couverts contre les assiettes et des battements d'ailes des hiboux qui apportaient le courrier. Aussi, elle indiqua à Camélia de la suivre. Ce qu'elle fit – et c'était bon signe.
La Gryffondor croisa les bras, tête penchée sur le côté, l'air sévère. Cassandra prit une grande inspiration.
« Je me... suis excusée auprès de Laurie et Jane.
- Oh. Bien. »
Le silence s'éternisa. Cassandra paniquait : n'était-ce pas une horrible manière de commencer ? Camélia n'allait-elle pas croire qu'elle ne s'était excusée uniquement pour regagner son amitié ?
« J'ai fait ça parce que j'ai compris à quel point ce que j'ai dit craignait. C'est, ouais. Comme tu l'as dit, puriste. Je suis un peu débile. Je me disais que comme y'avait pas d'insulte dedans, c'était ok. Mais genre... »
Était-elle en train d'empirer la situation ?
« J'apprends tous les jours. Et c'est grâce à vous. Je... je sais pas exactement si... Je veux dire, c'est pas facile, vraiment. Je sais pas comment tu as fait, toi. Ça m'étonne toujours, quand je me dis que tu as grandi en entendant les mêmes trucs que moi, et finalement, tu t'es tout de suite dit « non, c'est faux ». Genre. Tu as un sacré courage. »
Camélia esquissa un sourire.
« Je n'ai pas entendu les mêmes choses que toi. Pardon, Cass, mais tes parents tuaient des Moldus et des Nés-Moldus. Ils disaient qu'ils volaient la magie et qu'ils devaient être asservis. Théorie du complot, genre. Les miens sont hardcore, mais pas à ce point. Et ils étaient pas sur mon dos H24. J'ai pu penser par moi-même assez tôt.
Cassandra fixa ses pieds. Il lui faudrait du temps pour admettre que ses parents étaient les monstres que tout le monde voyait. Elle sentait encore leurs câlins et entendait encore leurs « je t'aime ».
« Et je comprends que tes parents t'aient aimée, je remets pas ça en question. Ils t'ont même mieux aimée que les miens. Et c'est pour ça que c'est aussi dur. Je peux pas exactement savoir, mais j'imagine. »
Parfois, il lui semblait que Camélia pouvait également entendre ses pensées.
« Allez, viens dans mes bras au lieu de rester plantée là. Si tu veux bien, évidemment. »
Cassandra ne se le fit pas dire deux fois, et plongea contre sa meilleure amie. Camélia était un peu plus grande qu'elle, et elle se sentait protégée. Elle ferma même les yeux.
« Shel m'a raconté ce que tu lui avais demandé de faire. La vache, Cassandra, tu as vraiment pris ça au sérieux !
- Ben... je voulais savoir qui j'étais vraiment.
- Qui tu es vraiment ? sourit la Gryffondor. Une blairelle. Une adorable personne. Ma meilleure amie. Quelqu'un d'assez courageux pour remettre tout ce qu'on lui a appris en question. Franchement, si tout le monde était comme toi, ça irait mieux sur Terre.
Cassandra sentit à nouveau les larmes monter. Elle s'accrocha à son amie, le sourire aux lèvres. Elle voulait la croire. Elle la croyait.
« Allez, viens, on a Étude des Moldus. J'espère que t'es quand même prête à défendre tes opinions, parce qu'il est hors de question qu'on passe un mois à bosser sur des hoverboards.
- Je sais même pas ce que c'est...
- Moi non plus. »