J’ai peur. Depuis quatre mois j’ai peur et je suis lasse d’avoir peur.
Toxique, Françoise Sagan
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J’ai peur. Depuis quatre mois j’ai peur et je suis lasse d’avoir peur.
Toxique, Françoise Sagan
« Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains. »
Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d’épouvante qu’elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait  que des mains de fer se posaient sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c’est l’ennemie.
La ConquĂŞte de Plassans, Emile Zola
— Non, je ne pense pas à un Dieu dont l’imperfection résulte de la candeur de ses créateurs humains, mais dont l’imperfection représente la caractéristique fondamentale, immanente. Un Dieu limité dans son omniscience et dans sa toute puissance, faillible, incapable de prévoir les conséquences de ses actes, créant des phénomènes qui engendrent l’horreur. C’est un Dieu… infirme, dont les ambitions dépassent les forces, et qui ne s’en rend pas compte immédiatement. Un Dieu qui créé des horloges, mais pas le temps qu’elles mesurent. Il a créé des systèmes, ou des mécanismes, servant à des fins définies, mais qui ont dépassé ces fins et les ont trahies. Et il a créé l’éternité, qui devait mesurer sa puissance, et qui mesure da défaite infinie.
Solaris, Stanislas Lem
Seulement, qu’y avait-il à voir ? Toujours cette platitude et cette absence de relief, cette uniformité du masque américain, avec son expression de gentillesse inoffensive. Combien fallait)il de ces gamins pour faire un individu ? Ces visages ressemblaient à ces paysages du Middle West, à ces interminables kilomètres de blé qui séparent entre elles deux stations de chemin de fer. « Oui, se répétait-elle, voilà un tas d’êtres jeunes, beaux, biens portants, pleins d’ardeur. Y en a-t-il un qui soit quelqu’un ? »
La Récompense d’une mère, Edith Wharton
Ce qu’elle aurait voulu savoir, c’est ce que pensait la jeunesse. Les jeunes ! On voyait bien qu’ils s’intéressaient à une foule de choses, beaucoup plus qu’on ne faisait de son temps, qu’ils avaient plus d’idées, la tête plus meublée de mille curiosités, mais tout cela si précipité; si agité, si morcelé, perpétuellement interrompu par l’incessante poursuite de mille formes d’un sport éternel. Ils lui faisaient l’effet d’une bande de jeunes chasseurs de papillons, équipés de tous les accessoires les plus perfectionnés, mais que leur impatience empêche d’attraper la moindre bestiole. Mais quoi ! C’était peut-être qu’elle avait quarante ans…
La Récompense d’une mère, Edith Wharton
[…] elle examine avec affection deux éléphants qui se sont approchés et qui leur font face, la pluie les hachure, rendant les volumes presque fumeux, car l’averse est très forte, et ils balancent leur trompe en haussant celle-ci par instants au-dessus de leur crâne et en secouant la tête, et voilà que, tout à coup, une particularité odieuse de cette scène se révèle, sur les visages des éléphants il y a d’atroces blessures, la pluie torrentielle les lave, je pense qu’on peut parler de visages quand on éprouve une vive sympathie pour ces bêtes, et c’est mon cas, et quand je dis je, ici, je pense autant à Julie Rorschach qu’à moi-même, la pluie lave à gros bouillons ce qui saigne, la peau a été entaillée en quatre volets carrés, du haut de la trompe jusqu’aux bosses hirsutes du crâne, les volets lourdement et partiellement se décollent quand les têtes bougent, sur une joue par exemple une moitié de joue s’entrouvre, puis le puissant morceau de peau se remet en place, puis la bête une nouvelle fois s’agite, son compagnon fait de même, les trompes se tordent vers le ciel,net retombent, les oreilles battent, les blocs de cuir de nouveau s’écartent et se referment, les yeux expriment des prières ou des passions en un langage que nul ne comprend, le déluge lave le sang, décolore et évacue les ruisseaux de sang, telles sont les images qui ont visité Dimitri Iougriev à la seconde où il a commencé à entendre le bruit du sable sur les vitres, et qui soudain lui reviennent en mémoire, vilain cauchemar, mauvais jour où tout est à craindre […]
Des anges mineurs, Antoine Volodine
Quand la luminosité le permet, elle tend la main vers les vieux magazines qui représentent son salaire et elle les feuillette. Ce sont des publications qui auraient pu avoir du succès si l’humanité n’était pas en train de s’éteindre, des revues patronnées par la mafia, avec des photos de filles nues, des femmes jeunes qui devant l’objectif ouvrent les cuisses et écartent les lèvres de leur vulve, pour le cas où on désirerait en voir encore plus. avec une tendresse fascinée, Clara Güdzül contemple ces détails anatomiques que rien ne censure. Il y a extrêmement longtemps qu’elle ne sait plus à quoi elle-même ressemble quand elle est habillée ou nue, et elle a tendance à imaginer que, d’une manière ou d’une autre, son corps continue à s’organiser comme ceux qui ici s’exposent, comme les volumes et les sillons intimes qui ici s’exposent. Elle croise le regard non souriant de ces filles qui sourient, elle interroge leur docilité prostituée, elle leur demande si la mafia leur a fait mal, si poser leur a fait mal, et combien de dollars elles ont reçus, et si elles savent que c’est Will Scheidmann qui a instauré le retour de la société marchande, et si le nom de Varvalia Lodenko leur dit quelque chose.
Des anges mineurs, Antoine Volodine
– Tu vois, ici, c’est autrefois. C’est mon grand-père. Je me penche à mont our. Sur le Bristol abîmé, il y a un paysage de neige, à l’écart d’une voie ferrée, et trois hommes, deux habillés de guenilles civiles et l’autre, qui les menace sans conviction avec un couteau, emmitouflé dans des guenilles militaires. On peut situer cela n’importe où, à n’importe quelle époque.
– C’est lequel ? – Lequel quoi ? sursaute Evon Zwogg. – Ton grand-père ? Des trois types, c’est lequel ? Evon Swogg prend un air offusqué. Il remet toutes les photos en pile et  il les retourne pour que je puisse plus rien voir. Ses doigts tremblent. Je ne sais comment replâtrer entre nous ce qui pourrait l’être. – Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ?
Des anges mineurs, Antoine Volodine
Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, des forêts saignées à cendre, une planète d’ordure, un champ d’ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télévisions conçues pour leur distraction et notre assoupissement, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur une grandeur qui est toujours un tonneau de sanglante sueur que les pauvres ont versée ou verseront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célébrités doctorales dont pas une des opinions émises, dont pas une des dissidences spectaculaires n’entre en contradiction avec la stratégie à long terme  des riches, nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l’oeil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu’ils nous désignent pour nos haines, toujours d’une façon subtile, avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d’assistance aux industries des pauvres, leurs programmes d’urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leurs distributions gratuites de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l’effort et leur promesse pour plus tard d’une richesse universelle, pour dans vingt générations ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d’influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garantie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d’y faire allusion, même pas d’en démonter les mécanismes, mais d’y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien, je suis devant cela, en terrain découvert, exposé aux insultes et criminalisée à cause de mon discours, nous sommes en face de cela qui devrait donner naissance à une tempête généralisée, à un mouvement jusqu’au-boutiste et impitoyable, dix décennies au moins de réorganisation impitoyable et de reconstruction selon nos règles, loin de toutes les logiques religieuses ou financières des riches et en dehors de leurs philosophies politiques et sans prendre garde aux clameurs de leurs ultimes chiens de garde, nous sommes devant cela depuis des centaines d’années, et nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse. Trouvons donc comment faire, et faisons-le.
Des anges mineurs, Antoine Volodine
Thésée. Va chercher des amis dont l’estime funeste Honore l’adultère, applaudisse à l’inceste, Des traitres, des ingrats sans honneur et sans loi, Dignes de protéger un méchant tel que toi.
Phèdre, Racine
Aricie. Et comment souffrez-vous que d’horribles discours D’une si belle vie osent noircir le cours ? Avez-vous de son coeur si peu de connaissance ? Discernez-vous si  mal le crime et l’innocence ? Faut-il qu’à vos yeux seuls un nuage odieux, Dérobe sa vertu qui brille à tous les yeux ?
Phèdre, Racine
Austin avait essayé d’écrire un roman, mais dès le troisième chapitre il était évident que ses personnages le rejetaient. Il mit son manuscrit au feu, le regarda brûler avec moins de regret que de soulagement ; cela lui permit de revenir aux classiques.
Une ceinture de feuilles, Patrick White
 « Je ne sais pas, commença son mari, qui s’était contenté jusque-là de laisser parler ces dames et de regarder avec un plaisir évident ce qui s’offrait de l’autre côté de la vitre. Je ne crois pas avoir jamais rencontré un type sans trouver chez lui des tas de bonnes qualités. »  Il y avait tant de choses que son sexe et sa nature devaient l’empêcher de comprendre, les deux dames furent réduites d’emblée à un silence complice.
Une ceinture de feuilles, Patrick White
Il y avait donc (c’était une question de faculté, non d’expérience) des choses qu’il ne pouvait ni voir ni entendre ni penser dans ce monde-ci. Tel qu’il était à présent, et uniquement à cause de cela, il était incapable de penser des choses qu’il aurait pu penser dans une existence différente.
Le mal du loup, Nakajima Asushi
Attends, tu ne me feras pas dire que ce sont les instincts naturels de l’homme que je méprise en toi. Tu es un porc, très bien. Mais pourquoi pas ouvertement un porc : un porc qui fait le porc ? Que tu essaies de dissimuler ta convoitise sous des allures snobs, des justifications emberlificotées, c’est ça qui est grotesque. Et pas seulement ça. Dans les autres situations aussi ne pourrais-tu pas te montrer un peu plus simple et plus franc ? Pleurer quand tu es triste, trépigner quand tu es en rage, rire à pleine bouche, et tant pis si ce sont des plaisanteries vulgaires, rire enfin de ce qui est drôle ? Tu prétends que l’avis des gens t’indiffère, et en fin de compte, qui donc se soucie plus que toi de l’impression qu’il donne ? Or c’est ton problème, mon ami, car la société se fiche éperdument de toi : en bref, tout ceci n’est qu’une comédie nerveuse que tu joues à toi-même. Regarde-toi, indémêlable crétin, incorrigible caobtin. Regarde-toi…
Le mal du loup, Nakajima Asushi
Jamais non plus il n’avait été donné à la mère, du temps qu’elle vivait, d’assister à un si beau spectacle. Sans doute la loi est-elle ainsi faite, il y a des choses qu’un être humain ne peut pas voir de son vivant…
Les cinq Yuans, in La rivière des femmes, Shi Shuqing
Sebastian pouvait parfaitement comprendre que des gens sensibles et intelligents ne puissent pas dormir à cause d’un tremblement de  terre en Chine ; mais, d’après son point de vue, ces mêmes personnes eussent dû éprouver exactement le même sursaut de révolte et d’affliction en pensant à quelque calamité semblable survenue autant d’années en arrière qu’il y a de kilomètres d’ici en Chine. Le temps et l’espace étaient à ses yeux des mesures de la même éternité, aussi l’idée que « l’atmosphère de l’Europe d’après-guerre » ait pu provoquer en lui une quelconque réaction « moderne » est complètement absurde.
La vraie vie de Sebastian Knight, Vladimir Nabokov