« Un pognon de dingue, un pognon de dingue, un pognon de dingue ». C’est fort de ce mantra que l’Elysée vient de balancer – entre autre et après avoir rejoué le coup éculé de la visite « surprise » en forme de brossage de godillot – son cent-quarante-troisième plan de communication à destination, cette fois-ci, des gueux – oups, pardon, « des pauvres ». Nouveau nouveau monde oblige, « terminé la galère », « terminé ceux qui dorment à la rue »,… – comme à chaque ancien début de nouveau paradigme qui finit toujours comme il a commencé : par la lorgnette d’un tableau comptable.
Pour en finir avec cette lourde étiquette de « président des riches » ou de « méprisant en chef », rien de mieux que de refourguer du social. Et quand bien même personne ne l’avait jusqu’alors aperçu, ce versant humaniste d’une politique déshumanisante, nous sommes biens priés de croire les plumitifs de la majorité (ndlr : du vernaculaire « plumitif », faisant référence aux « perroquets » et certainement pas aux « journalistes ») selon lesquels la jambe gauche du président était en réalité si imposante qu’elle justifiait certainement de le faire systématiquement pencher vers la droite. Nous étions tout autant priés de croire que le recul d’un plan prévu durant l’été n’avait strictement rien à voir avec l’idée pourtant directement exprimée dans les médias que les pauvres, concentrés qu’ils étaient sur la baballe, seraient certainement plus à même d’attendre et de se gargariser des selfies d’un président avec ses héros nationaux plutôt que de les apercevoir directement. Alors se réjouir que l’on se préoccupe de leur sort… Mais en cette rentrée, l’humanisme ne pouvait plus attendre.
« Cachez cet être humain que je ne saurais voir »
Manque de pot, ce nouveau plan de communication – œuvre d’une industrie au pognon de dingue dont la destruction (de la planète) n’est strictement créatrice que pour une minorité –, était déjà mis à mal dès le lendemain ou presque par son omni-président qui, après avoir tancé les « illettrés », ce fameux « pognon de dingue » destiné aux aides sociales, son « langage – forcément – trop complexe », ses « costumes » ou son « on dit monsieur ! », en rajoutait une surcouche dans la méprisance en donnant une leçon de recherche d’emploi à un pauvre horticulteur et par extension à tous ceux qui faute de trouver s’évertuent à se chercher. Il leur expliquait que leur problème, c’était en somme d’être de grosses feignasses un peu trop difficiles. Car c’est bien là, le problème des pauvres : ça a des préférences (et pas que de trottoir). Alors qu’en Macronie, on voudrait croire que le désespoir est la recette d’une soumission aveugle, pas de chance, il s’avère que les non-pourvus en dividendes restent des êtres humains. Et ce n’est pas faute d’essayer d’en faire une masse compacte, à défaut de pouvoir les compacter pour les balancer avec d’autres déchets un peu trop corrosifs. Car c’est là la grande trouvaille de ce nouveau plan com’pauvreté : la fusion. La fusion de toutes les aides sociales en une seule et unique prestation. Celle-ci, se voyant unifiée aura, nous dit-on, pour avantage d’en simplifier la gestion. Mais peut-être, ne nous dit-on pas, aura-t-elle surtout celui de permettre, à l’intérieur de celle-ci, d’en sabrer quelques-unes. Mais après tout, que serait la pauvreté sans appauvrissement ? Un oxymore de l’humanité.
Mais encore plus pernicieux sont les mots. Renommée, cette aide unique s’appellera désormais : « revenu universel d’activité ». Et c’est dans cette association de mots individuellement anodins que l’on trouve la réelle force destructrice d’un plan qui, en dehors de ces atours, ne changera pas grand-chose. Commençons tout d’abord par revenir sur une évidence ; cette ficelle ancestrale des propagandistes qui consiste à renommer quelque chose pour donner l’impression d’un bouleversement : « Rassemblement National », « Républicains », ou « Monsanto », n’en étant que des exemples. Constatons ensuite que tous les mots de cette prestation unique sonnent faux. La notion de « revenu » en lieu et place de celle d’ « aide » entérine une vision capitaliste du travail qui se doit d’infuser toutes les sphères sociale et pave le chemin d’une contrepartie à cette aide. Une contrepartie qui, comme souvent déjà dans ces quelques expérimentations régionales ne saurait être une passerelle vers l’emploi mais bien d’avantage un bouche trou déguisé au service de la précarité, durable, elle. La notion d’ « universel » n’est pas plus censée puisque d’universel, il n’y aura rien dans ce plan pauvreté, sauf à imaginer que l’ambition serait d’étendre la pauvreté à toutes les couches sociales, ce qui reste toujours possible. Enfin, le terme d’ « activité » pourrait sembler moins problématique, si ce n’est que pour ceux qui n’en en pas, couplé à celui de « revenu », il fait diaboliquement penser dans ce contexte à du bénévolat forcé. Un bénévolat qui ne poserait pas problème dans l’éventualité d’un système économique refondé et qui se structurerait justement autour d’un… revenu universel.
Le ver est dans le fruit de la colère
Mais attention, nous parlons ici d’un véritable revenu universel. Un revenu universel qui n’est certainement pas celui de ce pauvre-plan et qui n’est pas non plus d’avantage celui présenté par Benoît Hamon durant la présidentielle. Hamon, par imbécilité pure, avait, durant sa campagne, fait évoluer sa vision d’un revenu universel quasi révolutionnaire – même si déjà rajouté un poil au tâtonnement dans son programme – vers une sorte de RSA amélioré et étendu. Une bourde stratégique évidemment absolue. Celui qui représentait alors une réelle alternative à Mélenchon et pour l’avenir du parti socialiste avait préféré mettre de l’eau dans son vin pour tenter de ramener à lui les éléphants de son parti, déjà ailleurs. Qu’un homme, identifié comme un frondeur responsable de l’échec du gouvernement Hollande, ait pu penser s’assurer le soutien de personnalités qui rêvaient de le voir échouer dépasse l’entendement…
Résultat, du revenu universel véritable, les français ne connaissent rien, ou presque. Le concept est pourtant perçu par de nombreux économistes comme la seule porte de sortie douce possible au libéralisme outrancier et destructeur qui caractérise nos sociétés contemporaines. Et en effet, à l’heure d’une destruction d’emplois de plus en plus accentuée par le développement d’intelligences artificielles rendant caduques des milliards d’emplois, comment peut-on encore traiter les chômeurs comme des gosses irresponsables ? Bientôt, ils seront la première force économique d’un pays qui, comme tant d’autres, ne comprend toujours pas que la création de richesse est l’œuvre du travailleur et non pas de l’entreprise qui se contente de la transformer. Le revenu universel, qu’est-ce donc ? C’est l’attribution d’un revenu de base, indépendant du travail effectué. Et philosophiquement, c’est un biais d’émancipation du travail vis-à-vis du salariat. Un biais qui, dans ses expérimentations, a montré que, non seulement, il fonctionnait, mais aussi que contrairement à la rumeur du « payé à rien foutre », il n’entrainait non pas l’oisiveté mais au contraire, la créativité et la productivité (s’il nous faut emprunter au commun des connards leur langage vicié). Aussi incroyable que cela puisse sembler à ceux qui font de leur capacité à ne dormir que quelques heures un argument de vente et cherchent à culpabiliser ceux qui ne pensent pas uniquement à contribuer à la croissance du pays par-dessus tout et certainement de leur santé, l’homme n’est pas fait pour ça.
Et c’est là que ce « plan pauvreté » se révèle d’avance dramatique sur le long terme. Ce plan, qui est assuré d’être impopulaire risque bien de parvenir à ternir l’expression de « revenu universel » à jamais. Aussi vrai que les expressions telles que « pour tous » ou bien « soleil vert » du monde ont entachées à jamais certaines associations de mots ou d’idées, l’être humain ne devrait pas être condamné à devenir un robot pour survivre. Pas plus qu’il ne devrait être condamné à la richesse ou à la pauvreté. De tout, nous pouvons nous émanciper. Et avant tout, des plans, de ces propagandes, de ces états. Solidement, liquidés.