Câest un peu court, jeune homme
Dans votre derniĂšre chronique sur Europe 1, vous entendez âposer une questionâ aux catholiques qui sâopposent Ă lâIVG, dont je fais partie. Permettez-moi donc dây rĂ©pondre.Â
Tout dâabord, en guise de prolĂ©gomĂšnes, je tiens dâabord Ă prĂ©ciser que vous ĂȘtes un de mes philosophes âmĂ©diatiquesâ prĂ©fĂ©rĂ©s, dans lâensemble au-dessus du lot, que je vous ai vu en confĂ©rence et apprĂ©ciĂ©, et que je nâai aucune animositĂ© envers vous, au contraire. Ceci Ă©tant dit, vous mâinvitez Ă rĂ©pondre, je le fais, surtout dans la mesure oĂč votre question montre ce quâil convient dâappeler une confusion mentale grave. Jâai eu vent de cette chronique par les moqueries que jâen ai vu sur Twitter, et lorsque je lâai enfin regardĂ©e elle sâest avĂ©rĂ©e--il nây a pas de maniĂšre dĂ©licate de le dire--encore plus indigente que je lâavais imaginĂ©.Â
Votre argument est que sâopposer Ă lâavortement serait contraire au christianisme et au catholicisme parce quâil assimilerait âla vieâ Ă Â âla chairâ, ce qui serait contraire au catholicisme.Â
(Au passage : votre chronique aura au moins eu ce mĂ©rite de faire prononcer par Thomas Sotto(!) une phrase de lâEvangile Ă la radio, âDieu sâest fait chair.â Verbum caro factum est et habitabit in nobis. Doctrine au centre du catholicisme, sur laquelle se sont Ă©charpĂ© les chrĂ©tiens pendant des siĂšcles (vous ĂȘtes naturellement au courant de toutes les controverses sur le gnosticisme, le docĂ©tisme...), qui montre que le catholicisme est bien la plus âcharnelleâ des religions. Bref.)
Le procĂ©dĂ© de dire âVous nâĂȘtes mĂȘme pas en accord avec vous-mĂȘmeâ plutĂŽt que simplement âJe ne suis pas dâaccordâ est souvent irritant, et surtout lorsque (pardonnez-moi) on ne sait pas de quoi on parle.Â
Je pourrais vous faire un long discours sur la place de âla chairâ dans la religion catholique, mais ce serait rĂ©pondre Ă ce que les correcteurs de philo au Bac appellent un âhors sujet.âÂ
(Je passerai aussi sur le bobard rebattu de lâavortement spontanĂ©, un non sequitur complet. Oui, les embryons ont un taux de mortalitĂ© plus Ă©levĂ© que les philosophes chroniqueurs Ă la radio. Les gens de plus de 75 ans, les pompiers et les mineurs de fond ont un taux de mortalitĂ© Ă©levĂ© aussi : donc...quoi, au juste ?)
Que, chez les mammifĂšres, la vie commence avec la fĂ©condation dâun ovule par un spermatozoĂŻde, ce nâest pas une position mĂ©taphysique--thĂ©ologique ou philosophique--câest tout simplement un fait, enseignĂ© dans tous les collĂšges depuis cent ans, prĂ©sent dans tous les manuels de biologie, dans tous les manuels de mĂ©decine. Câest juste un fait, aussi factuel que la composition de lâeau en deux atomes dâhydrogĂšne et un dâoxygĂšne, ou que "Marignan 1515âł. Pour reprendre lâexpression de Wittgenstein, câest âce qui est le cas.â Et comme disait John Adams (ou LĂ©nine, il y a dĂ©bat), les faits sont tĂȘtus...
Donc, lorsque vous dites, âsituer la vie Ă cet instant câest rĂ©cuser toute diffĂ©rence entre la vie et la chairâ, vous ne montrez pas juste que vous auriez dĂ» plus lire sur le christianisme, vous commettez un non-sens. Situer la vie Ă cet instant, câest tout simplement constater un fait.Â
La question qui prĂ©occupe les chrĂ©tiens et tous les autres, ce nâest pas de savoir si un embryon est un ĂȘtre humain--câest indĂ©niable--mais quelle valeur accorder Ă quels ĂȘtres humains. Jâimagine que vous connaissez la loi de Hume : il faut distinguer entre le âil estâ et le âil fautâ. Que la vie commence Ă la conception, câest un âil estâ ; vous pouvez lâadmettre puisque, en soi, (Ă moins dâaccepter une vision tĂ©lĂ©ologique du monde, ce que jâimagine difficile pour vous, et qui nous emmĂšnerait sur des terres trĂšs lointaines) ça nâimplique pas de âil fautâ.Â
Certains dâentre nous pensent que toute vie humaine a une valeur infinie et est donc dotĂ©e de droits inaliĂ©nable, au nombre desquels la vie. Que cette valeur ne dĂ©pend pas de son diplĂŽme, de sa station sociale, de ses circonstances de vie, de son Ăąge, de son taux de mortalitĂ©, de son Ă©tat de dĂ©veloppement, de sa race, de son sexe, de ses gĂšnes, de sa ânormalitĂ©â. Car, pour le coup, accepter lâavortement, câest bien dĂ©clarer que la vie a une valeur contingente, quâelle nâa de valeur que si âdĂ©sirĂ©eâ par autrui.Â
Personne nâest obligĂ© de penser quoi que ce soit ! LâidĂ©e que chaque vie humaine a une valeur intrinsĂšque est, historiquement, contingente et relativement nouvelle. On peut dater son Ă©mergence prĂ©cisĂ©ment. Les premiers Ă penser cela Ă©taient un groupe de doux dingues qui vĂ©nĂ©raient celui âqui nâa pas vu son Ă©galitĂ© avec Dieu comme quelque chose Ă quoi il devait sâaccrocher, mais au lieu de cela, sâest vidĂ© lui-mĂȘme, et a pris la forme dâun esclave.â Car câest bien cela au moins un sens de la Croix (et donc de lâIncarnation) : que lâinfiniment grand se met, personnellement, radicalement, ontologiquement, du cĂŽtĂ© de lâinfiniment petit, de lââesclaveâ sous toutes ses formes, du âplus petit dâentre nousâ. Et quel meilleur exemple de lââesclaveâ, du âplus petitâ, sinon le fĆtus, entiĂšrement dĂ©pendant physiquement, muet, humble, qui nâa mĂȘme pas la dĂ©cence dâĂȘtre agrĂ©gĂ© de philosophie ou de payer des impĂŽts ou dâavoir le mĂȘme taux de mortalitĂ© que tout le monde ? Celui qui est ârejetĂ© et mĂ©prisĂ© des hommesâ et qui ne peut pas âcacher sa face aux crachatsâ ? Voir mĂȘme dans celui qui ne nous ressemble pas un frĂšre, et non seulement un frĂšre, mais le Christ, ça, câest sacrĂ©ment chrĂ©tien.Â
Le monde paĂŻen dans lequel le christianisme est arrivĂ© comme un terrible orage dans un ciel paisible dâĂ©tĂ© ne pensait pas du tout cela. Pour simplifier brutalement, la vision paĂŻenne du monde Ă©tait celle de cercles concentriques de valeur et de dignitĂ©. Les dieux Ă©taient plus dignes que les hommes, les hommes libres que les femmes, les enfants, les Ă©trangers, les esclaves. Et donc la valeur de la vie Ă©tait absolument contingente, et contingente socialement. Un homme libre capturĂ© Ă la guerre devenait esclave et sa vie nâavait plus de valeur, et câĂ©tait parfaitement normal. Et, Ă©videmment, les enfants nâen avaient aucune. DĂ©jĂ sous la Rome antique on se moquait des chrĂ©tiens parce quâils rejetaient la pratique de lâexpositio, lâabandon des bĂ©bĂ©s non dĂ©sirĂ©s sur le forum. La plupart mourraient, mais certains Ă©taient ârecueillisâ, dans lâimmense majoritĂ© des cas pour ĂȘtre esclaves, et lâexploitation la plus rentable dâun enfant esclave est lâesclavage sexuel, qui Ă©tait parfaitement acceptĂ© et licite--sauf ceux qui Ă©taient recueillis par les chrĂ©tiens. Dans la vision paĂŻenne, lâexploitation du faible par le fort nâest pas un fait regrettable, câest lâordre du monde, et leurs pratiques autour de lâavortement le montraient bien, et câest notamment pour ça que ça fait 2000 ans que les chrĂ©tiens rejettent lâavortement. Et dire quâil a fallu attendre Raphael Enthoven pour quâon se rende compte que câĂ©tait incohĂ©rent...
Mais bon. Les chrĂ©tiens ne sont pas les seuls Ă prĂ©tendre que chaque vie humaine est dotĂ©e de droits inaliĂ©nables indĂ©pendamment de toute contingence. Câest aussi une idĂ©e officiellement proclamĂ©e par les LumiĂšres ; et les penseurs laĂŻques ou athĂ©es actuels nous rĂ©pĂštent ad nauseam que cette conviction, historiquement issue du christianisme comme tous les penseurs des LumiĂšres le reconnaissaient, peut continuer dâexister sans les racines thĂ©ologiques et mĂ©taphysiques qui lui ont donnĂ© naissance.Â
Dâautres ont toujours eu un soupçon lancinant, quâune fois cet hĂ©ritage chrĂ©tien excisĂ©, que si, comme Thomas Jefferson, on coupe au rasoir lâĂvangile pour en retirer les miracles et ne garder que lâenseignement moral dâhumanisme et de compassion, peu Ă peu lâenseignement moral aussi passera aux oubliettes. Comme vous le savez, câĂ©tait certainement ce que pensait Nietzsche, et quâil appelait de ses veux. Il avait Ă©normĂ©ment de mĂ©pris pour les chrĂ©tiens, mais dans une parabole connue, il se moque de ceux quâil mĂ©prisait par-dessus tout. Il raconte que des siĂšcles aprĂšs la mort du Bouddha, on vĂ©nĂ©rait encore son âombreâ dans une caverne. Ceux qui vĂ©nĂšrent lâombre du Bouddha, ce ne sont pas les croyants petit-bourgeois du dimanche que ce fils de pasteur rebelle honnissait, mais les incroyants qui pensent quâon peut avoir la âmort de Dieuâ mais pas la fin de lâĂ©thique humaniste issue du christianisme. Il faudra lĂącher la bride Ă la âvolontĂ© de puissanceâ des âsurhommesâ pour aller âau-delĂ du bien et du malâ... Evidemment quand on regarde le 20Ăšme siĂšcle on peut se dire que Nietzsche nâavait peut ĂȘtre pas tort. (Ce qui me dĂ©sole, car je soutiens le projet des LumiĂšres.)
Le 20Ăšme siĂšcle...et lâavortement. Car, pour vous retourner lâargument, et la question, le soutien Ă lâIVG est-il compatible avec les valeurs des LumiĂšres que vous soutenez ? Car soit les droits de lâhomme sont universels soit ils nâont aucun sens. Câest bien lâaspect universel et intrinsĂšque des droits que les LumiĂšres ont dĂ©fendues, en opposition frontale avec le fĂ©odalisme qui avait bien le concept de droits, mais les rendait contingents au statut hĂ©ritĂ© et aux relations personnelles. Câest bien cela qui rend cette idĂ©e magnifique si puissante. Or accepter lâavortement, nâest-ce pas bien accepter que, comme dans La Ferme des animaux dâOrwell, si nous sommes âtous Ă©gaux en droitsâ, certains sont âplus Ă©gaux que dâautresâ ?...Â
Jâaimerais finir sur une remarque sur la paresse intellectuelle, et le courage intellectuel. Vous connaissez bien le systĂšme mĂ©diatique français. Quây a-t-il de moins risquĂ© en France en 2016 que de prendre parti de maniĂšre univoque contre lâavortement ? De rassurer et flatter son public en expliquant que lâopposition Ă lâavortement nâest pas seulement mauvaise mais incohĂ©rente et, en somme, Ă balayer du revers de la main ? Nâauriez-vous pas pu vous renseigner sur la position catholique sur le sujet avant de la critiquer ?Â
MĂȘme sans ĂȘtre âpro-vieâ, câĂ©tait un peu court, jeune homme ; on aurait pu dire, oh, Dieu, bien des choses en somme... La conscience humaniste et progressiste nâest-elle pas dĂ©rangĂ©e du tout par le phĂ©nomĂšne du âgendercideâ, lâavortement sĂ©lectif des filles, qui a fait des millions de victimes et contribue au dĂ©sĂ©quilibre social de sociĂ©tĂ©s comme la Chine et lâInde ? Nâa-t-elle, vraiment, aucun doute lorsquâelle voit le lien entre lâavortement et les maladies gĂ©nĂ©tiques, et lâĂ©limination âthĂ©rapeutiqueâ des âinadaptĂ©sâ ? Nây discerne-t-elle vraiment aucun Ă©cho des zâheures-les-plus-sombres ? Et que dire de la sociologie de lâavortement, que les femmes qui y ont recours sont souvent les plus pauvres et les plus prĂ©caires ? Lâhumaniste progressiste nâa-t-il rien dâautre Ă proposer Ă ces femmes en dĂ©tresse ? Est-il absolument essentiel de refuser de se poser la question de comment permettre Ă ces femmes de sâĂ©viter un acte que personne, dans lâabsolu, ne dĂ©sire, parce que ça voudrait dire concĂ©der quelque chose Ă ceux âdâen faceâ ?Â
VoilĂ beaucoup de questions que, sans ĂȘtre pro-vie ou catholique ou rĂ©actionnaire ou que-sais-je encore, un humaniste progressiste pourrait se poser. Mais il aurait dĂ» pour cela avoir un peu dâhumilitĂ© intellectuelle pour Ă©tudier son sujet avant de se prononcer. Et, surtout, risquer le bad buzz... Ăa aurait Ă©tĂ© trop dommage, hein ?Â