Le testament qui institua l'Académie et le Prix Goncourt
Moins d’un an après la mort d’Edmond de Goncourt, son testament, qui vise à instituer une académie et un prix littéraires éponymes, est menacé de nullité.
De lointains héritiers, ne voulant laisser échapper le pactole représenté par les biens et collections d'oeuvres d'art de leur célèbre cousin germain, assignent en effet les deux exécuteurs testamentaires du défunt, Alphonse Daudet et Léon Hennique, devant la 1re chambre du tribunal civil de la Seine :
Au nom des héritiers du sang de M. Edmond Huot de Goncourt, le grand écrivain, j’ai l’honneur de demander au Tribunal de prononcer la nullité, soit en la forme, soit au fond, des diverses dispositions testamentaires ou codicillaires par lui laissées.
Grille du palais de Justice de Paris photographiée par Eugène Atget vers 1900 — Source : http://bibliotheque-numerique.inha.fr
Pour invoquer une nullité « en la forme », ces « héritiers du sang », par l’entremise de leur avocat Maître Chenu, arguent de l’hétérogénéité des documents formant ledit testament — composé, il est vrai, d’un texte principal dont certaines dispositions furent amendées ensuite par des codicilles ultérieurs[1]Le terme juridique de codicille désigne un document ajouté ultérieurement à l'acte original et qui, en général, vient compléter, préciser, corriger, voire annuler certaines dispositions antérieures. — et d’une incohérence de datation de leurs différentes versions.
« Au fond », maître Chenu s’évertue à démontrer l’illégalité d’une transmission des biens du testateur à une personne morale (« future académie ») incapable juridiquement parce que... tout simplement inexistante au moment du décès du légataire.
Face à cet avocat célèbre et disert, un plus jeune confrère non moins bavard, Raymond Poincaré, défend pied à pied les dernières volontés de son ami Goncourt. Ce futur président de la République française démonte ainsi tous les arguments de la partie adverse avec opiniâtreté : son éloquence, fort remarquée, fera date.
Le 5 août 1897, après cinq journées d’audiences et de plaidoiries magistrales, le tribunal déboute enfin les demandeurs et, ce faisant, rend ainsi définitive la version du testament produite par la défense. L’appel interjeté un peu plus tard par les mauvais perdants n’obtiendra pas plus de succès que leur demande initiale.
Certaines dispositions du testament étaient déjà connues du public, bien avant le procès, publiées même quelques jours seulement après la mort d’Edmond de Goncourt. Le journal La Liberté avait d’ailleurs imprimé une grande partie du texte — avec la mention accrocheuse « in extenso » — dans son édition du 14 août 1896.
Mais, étonnamment, il fallut attendre plus de vingt ans encore, la date du 15 juillet 1921 exactement, pour que Léon Deffoux — le premier historien des frères Goncourt — ne donne à connaître au public, dans les pages du Mercure de France, la version intégrale d’un texte qui, selon ses propres termes, représentait tout de même la véritable « charte de l’Académie ».
De leur côté, les membres de la Société littéraire des Goncourt la connaissait par cœur depuis la création officielle de leur association, en 1902 : le testament avait été imprimé spécialement à leur attention sur une luxueuse plaquette personnalisée, attribuée nominativement à chacun des nouveaux académiciens.
John Marcus
Nous reproduisons ci-dessous cette version « juridique » du testament dans son intégralité. Elle est constituée du texte principal et des quatre codicilles retenus par le législateur. Nous avons procédé à l’ajout de rubriques artificielles pour rendre plus visibles les grandes thématiques ; nous avons aussi surligné certains passages qui nous semblaient essentiels.
Disposition olographe d’Edmond de Goncourt — indépendante de son testament — concernant la vente de ses collections d’art : « Ma volonté est que mes dessins, mes estampes, mes bibelots, mes livres, enfin les choses d’art qui ont fait le bonheur de ma vie, n’aient pas la froide tombe d’un musée, et le regard bête du passant indifférent, et je demande qu’elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteau des commissaires-priseurs et que la jouissance que m’a procurée l’acquisition de chacune d’elles soit redonnée, pour chacune d’elles, à un héritier de mes goûts.»
TEXTE INTÉGRAL DU TESTAMENT D'EDMOND DE GONCOURT
Ceci est mon testament. Moi, Edmond Huot de Goncourt, sain d’esprit, réfléchissant à l’ébranlement de ma santé depuis la mort de mon frère, songeant à la servitude de la mort, à l’incertitude de son heure, et de peur d’être prévenu par elle ainsi que l’a dit mon maître le Duc de Saint-Simon, j’écris et je signe de ma main ce présent testament.
Considérant que je laisse les parents qui me sont affectionnés et chers dans un état de fortune tel qu’ils n’ont pas besoin de mon bien après ma mort, je dispose de ce que je possède ainsi qu’il suit : je nomme pour exécuteur testamentaire, mon ami Alphonse Daudet, à la charge par lui de constituer, dans l’année de mon décès, à perpétuité, une société littéraire dont la fondation a été, tout le temps de notre vie d’hommes de lettres, la pensée de mon frère et la mienne et qui a pour objet la création ci-dessous :
— D’un prix annuel de 5.000 francs destiné à un ouvrage littéraire ; — D’une rente annuelle de 6.000 francs au profit de chacun des membres de la société.
Le tout dans les termes et dans les conditions que je vais indiquer :
Académie des Goncourt
Cette société se composera de dix membres qui seront :
1. Alphonse Daudet ;
2. Huysmans ;
3. Octave Mirbeau ;
4. Rosny (l’aîné) ;
5. Rosny (le jeune) ;
6. Léon Hennique ;
7. Paul Margueritte ;
8. Gustave Geffroy ;
9… ;
10… .
Dans le cas où, à l’ouverture de mon testament, il y aurait des décédés ou refusants, les survivants éliront les successeurs des membres décédés ou refusants. Le président, pour la première année, sera de droit le plus âgé des membres qui existeront à mon décès.
Pour avoir l’honneur de faire partie de la Société, il sera nécessaire d’être homme de lettres, rien qu’homme de lettres, on n’y recevra ni grands seigneurs, ni hommes politiques.
Toute élection à l’Académie française d’un des membres entraînera de droit la démission de ce membre et la renonciation à la rente ci-après stipulée.
Il sera remplacé ainsi que tout membre décédé par un vote où, en cas de partage, la voix du président comptera pour deux.
Mes exécuteurs testamentaires, les associés à la création de la jeune Académie que je fonde, la devront faire reconnaître d’utilité publique, afin de recevoir tous autres dons et legs.
Annonce légale de la création de l'Académie Goncourt le 26 janvier 1902 — Source : Journal Officiel
Je déclare affecter pour la constitution de cette société tant le produit de la vente de mes biens et objets mobiliers que les sommes à provenir de mes droits d’auteur pour les livres et pièces de théâtre publiés de mon vivant, aussi bien que pour les publications d’ouvrages qui paraîtront après mon décès, notamment un ouvrage intitulé : Journal des Goncourt, Mémoires de la vie littéraire.
En conséquence, les sommes à provenir de ces ventes et droits d’auteur seront employées au fur et à mesure de leur encaissement, par les soins de mes exécuteurs testamentaires, en rentes 3 ou 5 % sur l’État français qui seront immatriculées au nom de la Société, et les arrérages seront capitalisés jusqu’à ce que la somme ainsi obtenue ait produit le chiffre de soixante-cinq mille livres de rente annuelle.
Ce jour-là, chacun des membres de la Société aura droit à une rente annuelle de 6.000 francs, soit pour les dix membres 60.000 francs qui seront pris sur les 65.000 francs de rente existant alors, et seront payables en même temps que les arrérages du titre de rentes sur l’État. Cette rente sera incessible et insaisissable et sera servie à vie à chacun des membres par mes exécuteurs testamentaires.
Prix des Goncourt
À l’égard des 5.000 livres de rente de surplus, elles seront employées à faire les fonds d’un prix annuel destiné à rémunérer une œuvre d’imagination.
Ce prix sera donné au meilleur roman, au meilleur recueil de nouvelles, au meilleur volume d’impressions, au meilleur volume d’imagination en prose, et exclusivement en prose, publié dans l’année.
Les membres de la Société feront une chose aimable à ma mémoire s’ils veulent bien l’appeler « le prix des Goncourt ».
Et j’entends que si, plus tard, des legs étaient faits à la Société fondée par moi, ce prix d’imagination en prose que je veux être le seul et unique prix décerné, j’entends qu’il ne puisse jamais dépasser la somme de 10.000 francs et que le surplus soit destiné à l’achat d’un hôtel comme lieu de réunion et de séances, et, l’hôtel acheté, à l’augmentation du traitement des membres de la jeune académie.
Mon vœu suprême, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Le roman, dans des conditions d’égalité, aura toujours la préférence.
Le prix ne pourra jamais être donné à un membre de la Société.
Dans le cas, mais seulement dans le cas où il y aurait unanimité des dix membres pour déclarer qu’il n’a pas paru dans l’année d’ouvrage digne du prix, ce dernier pourra ne pas être donné et le capital affecté au prix grossira de sa rente celui des années suivantes, bien entendu tant que le prix ne dépassera pas 10.000 francs.
La valeur énorme gagnée par les objets d’art du XVIIIe siècle depuis quelques années et les nombreuses acquisitions de curiosités de l’Extrême-Orient faites par moi en ces derniers temps donneront peut-être à ma mort le capital nécessaire pour la réalisation immédiate des 65.000 francs de rente, ce qui supprimerait le dîner et le prix provisoire dont il va être parlé.
Couverture du catalogue édité selon les volontés d'Edmond de Goncourt pour la vente aux enchères de sa bibliothèque de livres, manuscrits, autographes, affiches et placards datés du XVIIIe siècle — Source : prixgoncourt.org
Mais, comme il faut tout prévoir, si les 65.000 francs de rente pour la fondation de la Société n’étaient pas produits par la réalisation de mes biens mobiliers et immobiliers au jour de ma mort, je veux qu’il soit distrait chaque année sur les arrérages provenant de ma succession, et cela jusqu’à ce que les 65.000 francs de rente soient faits :
1° La somme nécessaire pour faire la rente d’un dîner mensuel à vingt francs par tête dont feront partie les dix membres désignés pendant les mois de novembre, de décembre, janvier, février, mars, avril, mai ;
2° La somme nécessaire pour faire la rente provisoire de 1200 francs pour le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année.
Le prix sera décerné tous les ans dans le dîner de décembre. Une lettre d’envoi, revêtue de la signature des dîneurs présents à ce dîner de décembre, deviendra le titre du lauréat.
En cas de décès d’un des dîneurs, les membres de la Société se complèteront par la nomination d’un nouveau membre, absolument comme si la jeune Académie était fondée.
Enfin, le jour où les 65.000 francs de rente seront obtenus les dix membres du dîner jouiront des 6.000 francs de rente et le prix provisoire de 1.200 francs deviendra le prix de 5.000 francs.
Les membres de la Société, jusqu’au jour où la Société possédera un hôtel, devront continuer à leurs frais et dans les conditions du passé le dîner de fondation.
Réalisation de l’actif — Collections
J’entends qu’après ma mort des ventes publiques soient faites, à l’hôtel des commissaires-priseurs ou chez Petit ou chez Durant-Ruel, dans les conditions ci-dessous indiquées, de toutes les choses mobilières d’art que mon frère et moi avons passé notre vie à réunir, à collectionner, à sauver des dédains aveugles.
Une première vente sera faîte de mes meubles de Boule et de marqueterie, bronzes, porcelaines de Sèvres et de Saxe, terres cuites de Clodion, tapisseries des Gobelins, de Beauvais, d’Aubusson ; tapis persans, boiseries anciennes garnissant les murs et les plafonds de ma maison seront décloués ; enfin de tous les objets d’art du XVIIIe siècle, sauf les dessins et les estampes.
Une seconde vente sera faite de mes curiosités de la Chine et du Japon, cristaux de roche, jades, porcelaines, coquilles d’œufs, bronzes, laques, ivoires, broderies, kakemonos, albums et livres japonais, — une collection à laquelle j’ai mis, depuis des années, tout l’argent que j’ai gagné en littérature.
Quelques objets de la collection « Objets d’Art japonais et chinois » de la succession Goncourt mis en vente à Drouot entre le 8 et le 13 mars 1897. À gauche et au centre, deux vases en porcelaine de Chine, le premier datant du règne de Young-Tching, le second de l’époque Ming ; à droite, un grand flacon à thé du règne de Young-Tching — Source : prixgoncourt.org
Une troisième vente sera faite de tous mes dessins du XVIIIe siècle, en cadres ou en cartons (et le catalogue en sera fait textuellement, sauf les ajoutés nécessités par les acquisitions postérieures, d’après la description que j’ai faite de ces dessins dans le premier volume de la Maison d’un Artiste).
Je désire, si cela est possible, que cette vente précède les autres.
Trois ventes seront faites de ma bibliothèque :
Une première vente (quatrième vente) sera exclusivement composée de mes livres du XVIIIe siècle et portera pour titre : Bibliothèque du XVIIIe siècle des Goncourt. Livres, manuscrits, autographes, affiches, placards.
Le libraire chargé de la vente voudra bien suivre le rangement de ma bibliothèque, tel que je l’ai indiqué dans la Maison d’un Artiste. Mélant les manuscrits et les autographes à l’imprimé, il aura à respecter les divisions que j’ai introduites, à cataloguer les séries des hommes ainsi que je l’ai fait, en commençant pour chacun ou pour chacune par les actes ou les lettres émanant de leurs mains ou, en suivant, par les biographies sérieuses, puis par les pamphlets, et enfin en terminant par les mémoires et correspondances apocryphes du temps. Il se trouve un modèle de ce travail au nom de Mme du Barry. Si l’on trouve qu’il soit nécessaire de donner à la vente l’autorité d’un expert en autographes, les numéros éparpillés dans tout le volume seront réunis et vendus, en une vacation, à la fin de la vente. Le libraire donnera également, dans ce catalogue, les notes les plus curieuses que j’ai jetées en tête des volumes.
Une seconde vente (cinquième vente) comprendra mes livres sur l’antiquité, sur le XVIIe siècle, sur la littérature étrangère, etc., etc., enfin, tous les livres qui n’appartiennent pas au XVIIIe siècle ou à la littérature contemporaine, et encore la série en langues européennes des livres sur la Chine et le Japon.
Une troisième vente (sixième vente), comprendra la très nombreuse série des livres de la littérature moderne (romantiques et naturistes), presque tous sur papier de Hollande, de Chine, du Japon, et contenant une page du manuscrit original de l’auteur.
Pour ce catalogue, le libraire suivra l’ordre alphabétique. Une série, en tête du catalogue, sera composée des exemplaires reliés ou en parchemin blanc avec le portrait de l’auteur peint sur la couverture par Rodin, Carrière, Raffaelli, Jeanniot, Rochegrosse, Chéret, Poncini, Stevens, etc.
Une autre série, à la fin du catalogue, sera composée de mes manuscrits et des exemplaires de toutes mes éditions reliés par les premiers relieurs, illustrés de dessins de Gavarni, enrichis d’émaux de Claudius Popelin.
Du reste, les libraires chargés des trois ventes de livres, ainsi que les experts des autres ventes, trouveront des renseignements plus détaillés dans un cahier portant comme titre : Recommandations relativement aux ventes qui doivent se faire après mon décès.
Une septième vente sera exclusivement composée de mes estampes et livres à figures du XVIIIe siècle, dans laquelle je veux qu’on suive l’ordre suivant :
— Première division : Eaux-fortes de la main des maîtres et amateurs. — Puis : Burins en taille-douce des graveurs du XVIIIe siècle d’après les peintres et dessinateurs français. — Puis : Portraits de femmes de la société. — Puis : Portraits d’actrices par théâtres. — Puis : Estampes sur Paris. — Puis : Estampes de mœurs, adresses, avis, factures, lettres de faire-part.
Une huitième et dernière vente[2]La collection complète des Goncourt sera effectivement vendue au cours de huit vacations pour un montant total de 1.369.249 francs comprendra les dessins de Gavarni, son œuvre lithographiée, les dessins et les eaux-fortes de mon frère, la collection d’eaux-fortes anglaises et françaises de ce siècle, enfin toutes les gravures et dessins modernes qui se trouveront chez moi.
Je désire que Mannheim soit chargé de la vente de mes objets du XVIIIe siècle ; Bouillon, de mes estampes du XVIIIe siècle ; Dumont, de mes estampes du XIXe siècle ; Morgan, de mes livres de XVIIIe siècle ; Durel, des deux autres ventes de livres.
Autres legs privés
Je donne et lègue à mon cher petit cousin Labille (Eugène) une somme de 2.400 francs pour l’achat de deux fusils (calibre 12) qui lui rappelleront son vieil ami dans les bois où nous avons chassé, deux fusils ou n’importe quoi qui lui plaira.
Je donne et lègue à mon cher Édouard Lefebvre de Béhaine, qui, avec mon cher Marius, m’a apporté l’aide et la chaleur de son amitié, lors de la mort de mon frère, mon buste en terre cuite exécuté par de Nittis.
Petit buste en terre cuite d'Edmond de Goncourt (hauteur : 35 cm) réalisé par l'artiste italien Giuseppe de Nittis qui était devenu un ami et confident d'Edmond. Cette oeuvre, seule sculpture connue du peintre, fut sans doute réalisée au tout début des années 1880 — Source : collection privée
Je donne et lègue à titre de bien amical souvenir à ma chère Mme Daudet, pour être placés dans le jardin de Champrosay, où nous nous sommes promenés si souvent ensemble, les deux amours et la grue japonaise de mon jardin.
Je donne et lègue à ma filleule Edmée Daudet une somme de 5.000 francs pour compléter le collier de perles que j’ai commencé à lui faire. Je lui donne et lègue également mes portraits de famille en miniature entourant la cheminée de ma bibliothèque, notamment le portrait de ma grand’mère maternelle par Isabey, le portrait de ma mère, le portrait de Laurent de Villedeuil, notre parent.
Je donne et lègue à ma filleule Jeanne Charpentier une somme de quinze cents francs pour s’acheter un bout de dentelle lors de son mariage.
Je donne et lègue à Mlle Pauline Zeller une boîte en laque, à l’entour de bambous et sur laquelle sont appliqués deux moineaux volant, en ivoire sculpté et colorié.
Je donne et lègue à Mme Sichel Dulong la cassette en bois des îles qui est sur la commode de ma chambre à coucher et où ma mère enfermait ses dentelles.
Je donne et lègue à la princesse Mathilde, à titre de bien misérable souvenir, la statuette de Falconnet en biscuit de Sèvres, représentant une baigneuse, qui est sur la cheminée de mon cabinet de travail.
Je donne et lègue à Pélagie Denis, ma domestique dévouée, avec le mobilier de sa chambre (dont déjà la plupart des meubles lui appartiennent), une rente de douze cents francs, sa vie durant. Je donne en outre à Pélagie la batterie de cuisine, la vaisselle ordinaire, ma garde-robe, enfin tout ce qui m’a peiné de voir vendre à la criée après le décès des gens qui n’ont pas de proche famille. Il sera prélevé, sur les biens et valeurs de ma succession, une somme nécessaire qui sera placée en rentes sur l’État français 3 % et qui sera immatriculée au nom de Pélagie Denis, qui jouira de l’usufruit jusqu’au jour de sa mort.
Je donne et lègue à la fille de Pélagie, si elle est encore chez moi à l’époque de ma mort, une somme de 1.000 francs une fois payée.
Journal des Goncourt
Après ma mort, il sera trouvé, dans ma petite armoire de Boule placée dans mon cabinet de travail, une série de cahiers portant pour titre Journal de la vie littéraire, commencé par mon frère et moi le 2 décembre 1851.
Je veux que les cahiers auxquels on joindra les feuilles votantes de l’année courante qui seront dans un buvard placé dans le compartiment de ma bibliothèque, près de ma table de travail, soient immédiatement cachetés et déposes chez Me Duplan, mon notaire, où ils resteront scellés vingt ans, au bout desquels ils seront remis au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et pourront être consultés et livrés à l’impression.
Si la garde de ces volumineux manuscrits chez le notaire faisait quelque difficulté, ils seraient aussitôt remis à la Bibliothèque Nationale, mais ne pourraient jamais être consultés et livrés à l’impression qu’au bout de vingt ans.
Enfin, si par impossible, la Bibliothèque Nationale refusait ce dépôt, je demanderais à la famille Daudet de les garder jusqu’à l’expiration de vingt ans.
Dons à des établissements publics
Je donne et lègue également à la Bibliothèque Nationale mes cartons de « Correspondances » ou la réunion de toutes les lettres de littérateurs et d’artistes que mon frère et moi avons reçues depuis le jour de notre entrée en littérature, mais qui ne seront communiquées au public qu’en même temps que le Journal.
Je donne et lègue au Musée du Louvre mon portrait au pastel par de Nittis.
Pastel d'Edmond de Goncourt, assis à la table de son cabinet de travail à Auteuil, réalisé par le peintre Guiseppe de Nittis en 1881. « Dans la journée, Nittis, qui avait ébauché de moi un portrait au pastel, dans lequel il cherche à me représenter tel que j’apparais au visiteur dans le coin d’ombre de ma table de travail, a fait une préparation de moi posant, qui ressemble, ma foi, à une préparation de La Tour… » Journal des Goncourt, 11 décembre 1880 — Source : prixgoncourt.org
Exécution testamentaire
En vue de la réalisation de ma jeune Académie, je donne à mon exécuteur testamentaire, ou peut-être mes exécuteurs testamentaires, les pouvoirs les plus étendus à l’effet de réaliser l’actif, pour procéder à toutes les ventes d’immeubles, d’objets et de valeurs mobilières, payer toutes sommes qui pourraient être dues à quelque titre que ce soit par nu succession, acquitter tous legs et droits de mutation, faire l’emploi, en rentes sur l’État, dans les termes ci-dessus, de tous les capitaux qui pourraient revenir à ma succession à quelque titre et à quelque époque que ce puisse être, faire le service des rentes au profit des membres de la Société.
Subrogation éventuelle
Dans le cas où, contrairement à mes volontés et par des circonstances que je ne puis prévoir, les dispositions qui précèdent, en ce qui concerne l’Académie que je fonde, ne pourraient pas s’exécuter, je donne et lègue les capitaux provenant de la réalisation de mes biens meubles et immeubles et vente d’objets d’art à l’hospice des jeunes filles incurables, à l’Œuvre de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont la princesse Mathilde a le patronage, à la charge par cet établissement d’exécuter les divers legs d’amitié de ce testament et de payer la rente viagère de douze cents francs à Pélagie Denis.
Lequel testament écrit de ma main j’ai, pour marque de témoignage de ma dernière volonté, signé :
Edmond de Goncourt, Auteuil, ce 16 novembre 1884
Premier codicille (1887)
Ce soir, où je me sens très malade, je confirme la nomination de mon tendre ami Alphonse Daudet comme exécuteur testamentaire, et en cas de mort, je lui substitue son fils Léon Daudet, le priant, le cher jeune homme, de prendre conseil de sa mère qui veillera à la mémoire de l’ami mort, pour lequel, de son vivant, elle a eu une grande et véritable amitié littéraire.
Ce 5 novembre 1887
Deuxième codicille (1890)
Dans l’état de souffrance où se trouve Alphonse Daudet, je lui adjoins pour alléger la charge que je lui lègue, Léon Hennique comme second exécuteur testamentaire, et si Alphonse Daudet venait à mourir avant moi, son fils trouvera dans l’exécuteur testamentaire qui lui est associé l’expérience d’un homme mûr et le respect religieux de ma mémoire.
Je demande à mes exécuteurs testamentaires, pour le soin de mes ventes et la rédaction des catalogues de recourir aux connaissances spéciales d’Alidor Delzant, de Roger Marx, de Bracquemond.
Ce 6 juillet 1890
Troisième codicille (1893)
Je demande que M. Bing soit chargé de la vente de mes chinoiseries et de mes japonaiseries, objets de toute sorte et albums et livres japonais et qu’il fasse la vente dans les conditions où il a fait celle de Burty.
Je demande que, pour mes ventes de livres, Delzant ait la surveillance et la direction de ces ventes, faisant rédiger les catalogues d’après les instructions de la Maison d’un Artiste et choisissant pour l’impression dans les catalogues les notes que j’ai jetées en tête de quelques volumes.
Les dispositions pour la conservation et la publication intégrale du Journal de la vie littéraire, dont une partie, une moitié seulement et la moins intéressante, a paru sous le titre Le Journal des Goncourt, restent les mêmes.
Ce 7 mai 1892
Quatrième codicille (1893)
Avant de partir pour Vichy, dans la crainte d’un malheur, et pour que mon testament dans son exécution ne rencontre aucune difficulté ou empêchement légal, d’Alphonse Daudet et de Léon Hennique, qui étaient mes exécuteurs testamentaires, je fais mes légataires universels de mes biens, meubles et immeubles, à la condition par eux d’exécuter les dispositions contenues dans le testament déposé chez mon notaire Me Duplan.
Ainsi que mon testament le porte, il est bien entendu qu’en cas de mort d’A. Daudet, son fils Léon le remplacera.
Ce mardi 23 mai 1893










