Je devais faire un petit portrait documentaire dans le cadre d’un atelier. Nous avions pris contact avec Victor, un nettoyeur de scènes extrêmes. Évidemment j’avais commencé à alimenter quelques rêveries romantiques à son égard. On ne pouvait pas trouver de meilleur partenaire de vie que quelqu’un qui passe ses journées à lessiver du sang et à aspirer des punaises de lit en combinaison de polypropylène. Mon cœur s’arrêtait à chaque fois que je l’appelais.
Au téléphone, il jouait à donner des airs rares et précieux à chaque autorisation qu’il me donnait d’entrer dans sa vie professionnelle. Il m’avait donné rendez-vous le jour de la Saint-Valentin sur le parking d’une boulangerie proche de l’entrée du périphérique de Vaise. Sur place, j’avais insisté pour inviter, enfonçant avec un élan grotesque ma carte bleue dans le lecteur. Lui, examinait avec gêne la complétude de son repas : entrée, plat, dessert, dessert, boisson, uniquement des trucs exclus du menu promotionnel. 19 euros de glucides qu’il infligeait à mes revenus de chômeuse.
 Vous savez ce que vous êtes prêts à voir ou non ? Par exemple ça ? Vous êtes prêts à voir ce genre de chose ?
Il me montrait sur son téléphone des tapisseries grasses d’huiles de cuisine et de sang, des parquets souillés d’urine et de matières fécales, un matelas sur lequel un cadavre avait diffusé avec application l’empreinte de tous ses fluides.
— Regarder ça va, mais c’est vrai que l’odeur je ne sais pas trop.
— C’est une odeur unique au monde.
J’avais pris une minuscule quiche aux poireaux que j’émiettais avec les doigts. Avoir des sentiments pour Victor me donnait envie d’assĂ©cher mes entrailles, de ne rien y verser. Je me disais que probablement j’allais finir par souffrir, je voulais dĂ©jĂ disposer mon corps. Â
Le jour du tournage, je me suis maquillée légèrement, je suis arrivée tôt dans le parc où il nous avait donné rendez-vous. J’en ai fait le tour à la recherche de plans : un envol de corneilles, le carrousel d’immeubles déroulé derrière le remous des arbres. Tout ce que je regardais me semblait stupide. La plupart des images me semblent stupides. Est-ce qu’il vivait là  ? Est-ce qu’il serait en avance ?
Et puis mes collègues sont arrivés, tout est allé très vite : il y avait des problèmes de batterie, des histoires de cartes SD, des faux contacts, le soleil tapait trop fort ou pas assez, je commençais à chercher des piles dans l’herbe.
Victor est arrivĂ©. Je ne savais pas quoi faire de mon corps et je devais disposer le sien en fonction des projections du soleil, des ombres jetĂ©es par les feuillages, des cris d’enfants, des crottes de chien. J’ai fini par lui indiquer son emplacement. Il s’est assis et nous a dit j’ai une conjonctivite. Et c’est vrai qu’il avait une conjonctivite, c’était difficile de le contester. Après une sĂ©rie de petites manĹ“uvres, des rĂ©glages, des trucs, on a fini par faire le clap, Ă dire on tourne. Tout le monde a commencĂ© Ă lui poser des questions connes. Ma collègue Agnès filmait les mains de Victor, c’était complètement con. Tout Ă©tait con, tout le monde Ă©tait con. C’était vraiment une journĂ©e compliquĂ©e. Ă€ la fin de l’interview, Victor a dĂ» jouer une scène dans laquelle il arrive dans le parc et une scène dans laquelle il quitte le parc. Le tournage Ă©tait fini. Victor est rentrĂ© retrouver sa famille et avec mes collègues nous sommes partis faire ce que font tous les documentaristes du dimanche : transfĂ©rer des cartes mĂ©moire. Â
J’envisageais tout de même des suites je voulais en savoir plus, je devais continuer à lui parler. Je demanderais à Victor une place dans son camion pour l’interviewer, juste avec un micro cette fois. Nous irions sur les routes d’île de France, dormirions dans des hôtels Ibis et des Formule 1. Un jour, nous finirions par nous rejoindre sous prétexte de manger ensemble, de regarder un documentaire. Et je me retrouverais à fourrer ma tête dans les matières techniques de son blouson et le temps se rétracterait, et pendant cinq minutes toute l’inquiétude que je traîne pour tout et pour rien serait tarie.
J’ai envoyé le film à Victor pour avoir son approbation. Il n’a jamais répondu. Il devait être aussi embarrassé que moi. Nous ne nous sommes plus jamais contactés.
Le palais des moisissures
Je repensais au garçon et à cette histoire. Je me rappelais ces minutes avec lui, comme elles ouvraient des gouffres, comme elles les colmataient et me précipitaient dans le ventre d’un cadavre. Chaque cadavre de journée se glissait dans un autre cadavre. En une dizaine de jours, j’étais plongée dans un habitacle putride où j’attendais paralysée.
Cette histoire a fait beaucoup de dégâts. Je sais que tout est réparable, je sais aussi que rien ne sera jamais réparé. Il existe des paroles qui consolent, mais elles ne sont jamais prononcées.
Chaque journée produisait sur moi de profondes dégradations. Un ver s’incrustait dans mes pensées, s’allongeant jusqu’à former une longue pelote qui menait toujours au même cocon : la laideur, l’abandon, la mort.
Je fumais ma clope, jambes repliées, les pieds collés à mon slip humide. Je me tordais dans le fauteuil pour sentir la tension de quelques muscles. Le reste de ce corps se répandait en graisses et vergetures où se logeaient d’ingrates rêveries de petite fille. Je constatais à quel point toutes les surfaces du studio étaient hostiles. L’air était bourré d’accoudoirs, de linges divers, de sacs et de boîtes. Une toile d’araignée pendouillait au-dessus de la tête du mec. Le matelas s’affaissait dans un sommier aux lattes éclatées gisant sur une souille de poussières et de déchets d’ongles. Dans les placards, les souris s’étaient construit un palais constitué de becquées de sacs poubelles, de mâchons de formulaires administratifs et prospectus sur une litière de semoule renversée. Les plinthes se disloquaient révélant des mystères terreux.
Concernant les arts ménagers j’avais été éduquée par les parasites. Les parasites vous obligent à évaluer chaque élément de votre environnement et à vous demander si vous devez les sceller, les bouillir, les javelliser, les aspirer, les pulvériser, les bouillir ou les congeler. Une fois cette appréciation portée sur chaque chose, eh bien il faut se mettre au travail.
J’ai engouffré une pizza du Docteur Oetker dans le four électrique. Le ronron de la minuterie accompagnait mes pensées romantiques. Lui, il s’était déjà rassemblé en une fiente glaciale, sa tête penchée sur les chaussures qu’il laçait avec égoïsme. Il devait penser à l’inquiétude logée mon regard. Il vibrait, stimulé par les ondulations de mon affolement. Il invoquait toute la vitalité de mon insignifiance quand il scellait cette basket autour de son pied.
 Et voilà . L’affaire était pliée pour la journée, sans doute pour la semaine, il était parti distribuer sa personne à d’autres gens, dans d’autres quartiers, dans d’autres linges de lit. Il distillait des petites terreurs, en envoyant des textos glacials, en donnant des ordres l’air de rien, en balayant d’une phrase les meilleurs morceaux de nos conversations. Les ponctuations brutales de ses messages, les brusques inflexions d’humeurs, les sarcasmes, les compliments souillés de mépris campaient dans chaque recoin de mon lit, dans chaque pore des murs de béton. C’était un peigne à déchets, il fallait lui proposer chaque jour de nouvelles ruines.
 Il s’amusait, on l’aimait ; je pleurais, personne ne m’aimait. Il n’y avait pas beaucoup plus à en dire. Ce n’est pas une pizza surgelée qui allait renverser la situation. Toujours est-il que pleurer était une activité intéressante dont je découvrais les nuances et les bienfaits. Certaines chialades n’étaient pas désagréables, elles me plongeaient dans une intimité étrange de vestiaire de piscine, et se terminaient par un cérémonial de salle de bain. Examen perplexe et bienveillant des gonflements et rougeurs du visage, vidange soigneuse des narines, onctions réparatrices.
 Quelque fois dans l’année, il retournait entre les bras de ses parents pour se reposer des tourments qu’il provoquait. Il regardait la télé, discutait de tout et de rien avec sa mère, s’ennuyait, feuilletait la presse régionale, les prospectus. Ces moments de répit lui permettaient d’huiler les rouages d’une brutalité discrète.
 Un soir parmi ces soirs qui s’écroulaient dans l’abandon, trois coups étaient venus s’étouffer contre ma porte. Le lendemain matin, j’ai trouvé mon paillasson enflé, je l’ai soulevé et ai trouvé mon portemonnaie : carte d’identité, deux pièces de cinquante centimes, quelques tickets de caisses, deux capotes. Cette ébauche de visite m’avait touchée : un inconnu avait cherché mon adresse, avait poussé la porte d’entrée, avait respiré derrière ma porte, avait hésité, avait frappé avec délicatesse pour que je sache qu’il ne cherchait pas à me déranger, à me brusquer, à m’effrayer. Il avait attendu, écouté, entendu les sons étouffés d’une vidéo YouTube. Il avait compris que j’étais là , avec précaution, il avait glissé sa trouvaille sous mon paillasson.
Certains évènements comme celui-là m’ont hissée des eaux dans lesquelles je m’enfonçais. Peu à peu mes pensées se sont repeuplées. Il a fallu de la méthode et de la patience pour neutraliser chaque démon qui se présentait,
Par ajustements successifs de mon jugement, par les gentillesses diverses que j’avais reçues, des mots amicaux, des générosités banales, j’ai repris des forces.
J’ai fini un an plus tard par quitter mon appartement. J’ai dû aspirer la semoule, la terre et les cadavres de souris incrustés dans le lino. J’ai nettoyé les moisissures et le salpêtre sécrétés par les murs. J’ai lessivé les portes, les poignées, les vitres, les halos de tabac.
Un voisin à qui je n’avais jamais parlé s’est présenté à moi alors que je frottais l’encadrement de la fenêtre. Ben vous partez ? Franchement je suis tellement content pour vous, c’est atroce ici. Vous avez pas retrouvé votre portefeuille une fois ?
Mon cœur s’était réchauffé à l’idée qu’un inconnu me veuille du bien.
J’ai passé plusieurs jours à nettoyer dix ans de vie misérable dans une odeur intense de produits ménagers. Ah c’était vous. Je suis contente de partir oui, je vais revivre. Je m’allongeais sur les cartons et lançais une musique sur mon téléphone pour qu’elle résonne sur chaque pan de cet endroit désolé. Bon courage pour vivre ici, j’espère que vous trouverez autre chose. Bonne journée.
En quittant le studio, j’ai posé mon regard sur tous les déchets éventrés de cette rue infecte. Je voulais m’y allonger et m’y diluer.