Lorsqu'on traite du viol, on parle de « reconstruction » quand il s'agit de témoigner. On fait des appels à témoignages. « Comment vous-êtes vous reconstruits ? » Aussi nécessaire que puisse-t-être cette question, je ne crois pas qu'elle soit essentielle. Ce n'est pas par là qu'il faut commencer.
« J'ai été violée – D'accord, comment vous-êtes vous reconstruite ? ».
Cette question ne nous sauvera pas. Elle ne fera que nous enfoncer dans un trou de violences. « Regardez, ces femmes fortes, capables de rebondir, de survivre à un viol. Elle y sont parvenues. Pourquoi pas vous ? » Ça sonne un peu comme une mauvaise publicité non ? Comme s'il y avait quelque chose à nous vendre. Nous inculquer l'idée que des femmes puissent être « fortes » et « courageuses », contrairement à leur nature biologique dont on voudrait nous faire croire qu'elle serait dépourvue de ces caractéristiques, réservées uniquement à la gente masculine. Allez, érigeons l'image grandiose de la femme forte et courageuse... sur fond de violences sexuelles. Quelle belle idée. Peut-être pourrions-nous mettre en place des viols organisés ? Afin d'endurcir les femmes ? Cela ne serait que pour leur bien après tout. Pour qu'elles soient les meilleures versions d'elles mêmes. Un petit viol pour devenir une femme forte et courageuse. Tout cela est du délire bien sûr.
Alors non, avant la reconstruction il y a la déconstruction. La démolition. La dissolution. Et c'est de ces témoignages dont nous avons besoin. C'est eux qui frappent par la violence des événements, de la société, du patriarcat. C'est eux qui nous apprennent que les femmes sont déjà fortes et courageuses, avant même de parvenir à vivre à nouveau. La reconstruction c'est surcoté. Comment se reconstruire pleinement après que son propre corps ait été souillé, tout en sachant qu'on ne peut en changer et que c'est ce même corps meurtri dans lequel notre âme s'incorpore chaque matin ? Le viol c'est un tatouage horrible qu'on n'a pas choisi, ancré sur une partie bien visible de notre corps pour s'assurer qu'on ne l'oublie pas. Jamais. Et ça marche si bien. Alors il n'y a pas quelque chose comme une « reconstruction ». Cela n'existe pas. Il y a « apprendre à vivre avec », il y a « aller mieux », mais il n'y a pas de guérison. Le viol est incurable. Et c'est une maladie qui fait mal.
Employons alors les bons mots. Ou en tout cas les miens. Ceux que je juge pertinents. Parce que lorsqu'un objet est détruit, on n'a beau vouloir recoller les morceaux, il n'est plus jamais le même que ce qu'il fut auparavant. Et il faut le manier avec plus de précaution que jamais. A tout moment, il peut se détruire à nouveau. Sans l'aide de personne. Car la qualité de la colle qui fait tenir ensemble les éléments est assez fluctuante. Sur lui, on peut lire son histoire. On peut voir sa nature d'objet détruit par les fissures et les petits trous des morceaux que l'on a pas retrouvés, certainement encore gisant sous des meubles, bien cachés.
Je suis cet objet qu'on a brisé en mille morceaux. Et ce sujet qui là dessus essaie de mettre des mots. Je ne parlerai pas de reconstruction. Car moi, cela ne me convient pas. Car je serai toujours détruite. Tous les prochains jours de ma vie, je serai une femme violée qui vit avec. C'est la réalité. Et cela n'a pas à exciter la pitié. C'est ma vie. C'est comme ça que je la mène. Ce n'est pas que je n'ai pas encore assez pris le temps. Car cela fait déjà cinq ans. Mais une vie entière ne suffira pas pour supprimer cette souffrance. Je veux dire. Dans la vie, il y a la construction. Puis parfois, la destruction. Et ensuite éventuellement une reconstruction. Mais cela ne s'applique qu'aux maisons. Non aux personnes. Je me suis construite sur de la violence, on m'a détruite avec la violence. Et il me faudrait une nouvelle vie pour me reconstruire. Car ici, impossible de repartir de zéro. Alors je ne veux pas me reconstruire car je ne le peux pas. Entendez-bien. La reconstruction n'est pas possible. Il y a la destruction, puis ensuite un éventail de possibilités dont la reconstruction ne fait pas partie. Dans ce champ des possibles, nous avons : la mort, la survie, et le « vivre-avec ». Et parfois la frontière entre les trois est très mince.
Posons-nous déjà la question. Qu'est ce que la destruction ? La destruction est la disparition d'une construction. C'est l'humiliation physique et mentale - et souvent d'ailleurs les deux vont de pair- d'un sujet. C'est l'altération de ce sujet et de ses caractéristiques personnelles. C'est la dégradation d'un ego jusqu'à faire disparaître la singularité d'un individu. C'est un rapport de force. Un poids qui en écrase un autre pour s'ériger en dominant. Vous comprenez ? La destruction est un processus long et réfléchi. Il peut durer quelques secondes ou bien des années. Mais le résultat est semblable. Celui qui vous détruit, de quelque manière qu'il soit, d'abord vous aliène, puis vous écrase, et enfin vous fait disparaître. Pourtant, tant de personnes sont incapables de comprendre les raisons pour lesquelles ces personnes ne s'échappent pas. Ne partent pas en courant. C'est de leur faute après tout ? Pourquoi sont-elles restées quand elles auraient pu partir ? Quelle ignorance. Quelle bêtise.
C'est là toute la stratégie de la destruction. Tout est mis en place pour que vous ne puissiez pas vous échapper. Vous êtes enfermées à clef dans une cage. Vous avez les clefs pour l'ouvrir. Mais vous ne pouvez pas ouvrir la cage. Car vous n'avez plus de force pour empoigner les clefs. Plus de force pour ouvrir la porte. Car on vous a fait disparaître. Et les gens ignorent combien la réapparition elle-aussi est douloureuse. Comment revenir ? Vous savez, lorsque le processus de destruction est atteint, on se réjouit de peu. On se réjouit de choses qui ne sont pas arrivées. De reproches auxquelles on a échappées, d'insultes non prononcées, de violences évitées. La notion de bonheur elle-aussi est redéfinie. Plus comme un état de bien-être, mais comme un état de non souffrance. Si je ne souffre pas aujourd'hui alors mon dieu comme j'aurais été heureuse. Tout cela est inconscient bien sûr, et a été permis par les procédés inclus dans ce processus de destruction. Comme j'ai été heureuse parfois. Heureuse de ne pas souffrir. Heureuse de ne pas avoir été violée ce lundi soir. Heureuse de ne pas m'être fait incendier parce que j'avais fait trop de bruit au réveil. C'était ma vie. Pendant des mois. Le bonheur absolu. L'amour à 18 ans. Quelle chance j'avais. Toutes mes amies qui rêvaient d'avoir une épaule sur laquelle se reposer. Je n'avais pas d'épaule. Mais j'avais un mec moi. Donc j'avais pas le droit de me plaindre. Et puis après tout c'était peut-être cela le bonheur, la vie de couple, les compromis. Tu sais, les compromis et les efforts que tu dois faire par amour. C'était peut-être juste ça ? Moi c'est ce que j'ai cru. Car c'est ce qu'ils disent les adultes aujourd'hui : « Dis donc, tous ces divorces, c'était pas comme ça de notre temps. Maintenant les gens ne font aucun effort pour sauver leur couple. Ils s'aiment, ils se marient, ils font des enfants. Et puis ils divorcent. Pauvres gamins ». Eh bien, qu'ils divorcent, autant qu'ils le souhaitent. Car ce double discours est insupportable. L'alliance du « mais elle n'avait qu'à partir » et « elle n'a pas fait assez d’efforts pour sauver son mariage ». Cela me donne la nausée.
Je ne suis pas parfaite. Mais je connais trop ce piège des efforts. Et j'ai seulement 22 ans putain. Comment est-ce possible que déjà, adolescente, j'ai pu ambitionner uniquement de me contenter de ce que l'on voulait bien me donner, puis de faire les efforts nécessaires pour le reste. 20 ans, c'est l'âge où l'on n'est pas sérieux. Pourquoi est-ce que ça ne s'applique généralement qu'aux hommes ? Parfois j'ai l'impression que la vie me fait une blague de mauvais goût. Qu'elle m'en veut ; alors elle me le fait savoir. Elle me donne un corps pour jouir. Un cœur pour aimer. Un cerveau pour désirer. Et elle me fait faire l’expérience de la destruction. Pour ensuite, me dégoûter de jouir, me faire culpabiliser de désirer, tout en me laissant avoir mal au cœur. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle m'en a pourvu. Un cœur. Pour souffrir correctement. Et je dois dire que je ne suis pas mauvaise à ce jeu là. J'aime très fort, puis on me détruit, puis je disparais, alors je me détruis davantage, jusqu'à tomber bien profondément dans le gouffre du néant. Puis, par je ne sais quel miracle, ou plutôt quelle ironie de la vie, quelqu'un vient me tendre la main et me revoilà. Je réapparais. J'aime à nouveau car c'est ce que je sais faire de mieux, même mieux que souffrir. Mais je ne suis pas guérie de cette souffrance. Et l'homme aime jouer avec les faiblesses, et écraser pour se sentir dominer. Car c'est là que réside sa jouissance : dans la domination.
J'ai appris des enfermements dans les cages, mais je suis encore trop faible pour que le schéma ne se répète pas. Je suis endurcie, alors capable de souffrir encore. D'être détruite encore. De vivre en laissant partir des morceaux. Mais j'ai déjà atteint l'apogée de la déconstruction, alors on ne pourra plus m'y reprendre. Je ne suis pas sûre du choix que j'ai fait dans l'éventail des possibles qui s'ouvrait à moi. Pas la mort. Car dieu m'a donné un cœur et que je vais lui montrer que quelqu'un sur cette planète peut le faire battre sans lui donner la nausée. Je crois que je suis encore dans un mélange de survie et de « vivre-avec ». Et c'est dur. De vivre-avec quelque chose que l'on ne veut pas. Mais cela ne m'ôte pas pour autant mon cœur, qui me fait aimer très fort. Mon corps, dont je comprends un peu mieux qu'il puisse être autre chose qu'un objet dégoûtant, et puisse s'investir avec respect dans une rencontre fougueuse avec un de ses semblables. Et mon cerveau, qui me sauve et me tue en même temps par ces afflux de mots désorganisés, mais que j'arrive chaque jour un peu mieux à apprivoiser, pour comprendre que le désir ne doit pas me faire culpabiliser. Mon cerveau qui me dit : tu as le droit de désirer, d'aimer, et de jouir. Et quelqu'un dans ce monde existe, rien que pour toi, pour permettre cela.












