Après l’affaire de la “maman voilée”
L’image de la "maman voilée" indirectement prise à partie, à tort, par un élu local, a suscité beaucoup d'émotion et de polémiques depuis quelques jours. Une intervention provocatrice et injustifiée d'un élu RN, une réaction laborieuse de la présidente PS — obligée de demander le texte du règlement intérieur — et la sidération coite du reste de l'assemblée : voilà, en résumé, le triste spectacle que nous a offert le conseil régional de Bourgogne Franche-Comté. Ce spectacle résume assez, au fond, la tétanie et le désarroi de responsables politiques qui, sur le plan de la culture républicaine, des compétences et des convictions, ont malheureusement séché quelques modules. Un spectacle qui montre aussi clairement le flou et l'instabilité des frontières séparant ce qui, dans notre République, est admissible ou non. La confusion qui en résulte ne conduisant qu'à envenimer les débats, il est chaque jour plus urgent d'en sortir clairement, en se tenant aussi éloigné que possible de nos deux pires conseillers : le préjugé et l'émotion.
Dommage que les médias s'acquittent si mal de cette tâche mais il faut comprendre les journalistes et commentateurs : il est tellement plus facile et gratifiant de se soulager sur Julien Odoul, comme l'a fait Laurence Ferrari, ou de répéter "Islamophobie" tel un mantra que d'appréhender, avec un brin de recul et d'objectivité, le déroulement de cette funeste séance, ses conséquences et ce que tout cela caractérise. L'essentiel, pour préserver son confort intellectuel, moral et matériel, n'est-il pas que l'image soit simple et conforme aux automatismes de l'opinion ?
Cela dit, c'est un peu ce à quoi la politique est réduite : à une confrontation d'images. Images du pouvoir mis en scène, images de gilets jaunes sur une avenue enfumée, images d'une jeune fille contrariée à la tribune devant les "grands" du monde, image d'une femme voilée consolant son fils choqué par l'agresseur d'extrême-droite.
Tout le monde a vu cette image, belle, touchante et "providentielle". Inutile de la commenter longuement : elle avait tout pour, spontanément, emballer le cœur et débrancher le cerveau. Comme cette tribune, publiée dans Le Monde, étrangement intitulée "Jusqu'où laisserons-nous passer la haine des musulmans ?" (1) et endossée par "90 personnalités". Là encore, au-dessus des mots, des images : Omar Sy, Mathieu Kassovitz, signataires du texte, mascottes des auto-proclamés défenseurs de la diversité et gardiens du vivre-ensemble. Rayonnant, leur visage semble apparaître comme la plus belle réponse au masque raide de la haine. Qu'il éclipse les dizaines de signataires plus ou moins anonymes du texte a peu d'importance. Ou plutôt, si : mieux vaut ne pas trop montrer ce cortège de militants politiques et d'intellectuels beaucoup moins souriants et mieux vaut ne pas trop sonder leurs réseaux et accointances. Les plus photogéniques ont offert leur tête, beaucoup ont prêté leur nom et quelques uns ont loué leur plume. Une plume au secours de la "maman voilée" érigée de facto en représentante des "musulmans" et de la "haine" dont ils feraient l'objet. Une plume moins innocente qu'elle en a l'air. Une plume qui récupère, qui amalgame, une plume qui, avec subtilité et cynisme, manipule.
Il est vrai qu'il est doux d'être du côté de ceux qui prêchent la tolérance et l'inclusion contre ceux qui véhiculent, entretiennent et attisent le ressentiment et l'exclusion de braves gens à raison de leur couleur, de leur croyance, voire de leur simple accoutrement. C'est juste que le vrai débat n'est pas là.
De quelle haine parlent-ils en effet ? Trouve-t-on, chaque semaine, des mosquées incendiées comme le sont les églises de France ? Y a-t-il, régulièrement, des cimetières musulmans profanés à coups de croix gammées ? A-t-on assisté à un exil massif de musulmans contraints de fuir des écoles et quitter par familles entières des quartiers devenus invivables pour leurs enfants harcelés pour leur origine ou leur appartenance religieuse ?
Et de quel pays parlent-ils ? De celui où les femmes sont privées du droit de s'adresser à un homme sans la présence de leur mari, sont assignées à résidence, mariées sans leur consentement et répudiées ad nutum, contraintes de braver tous les risques pour s'afficher tête nue, s'exprimer publiquement ? De celui où le pouvoir religieux censure, intimide, emprisonne, torture et exécute les esprits libres ? De celui qui, à coups de millions, sème les graines du salafisme partout où il en a l'opportunité ?
Où, en somme, voient-ils se manifester, de manière significative, spontanée, sauvage, de la haine envers les musulmans ? Nulle part — et Dieu merci — dans notre pays. De la méfiance et d'intolérables discriminations, oui, hélas, que subissent des pans entiers de la populations qui n'ont pas la chance d'avoir la "bonne couleur", de porter le "bon patronyme" ou de venir du centre-ville, mais de la haine envers les musulmans, point.
Telle est la réalité. Mais de la réalité, les inspirateurs de cette pseudo bien-pensance n'ont cure et considèrent que c'est, au contraire, à la réalité de se plier à leur novlangue, avec un but précis : amalgamer, dans une escroquerie conceptuelle appelée islamophobie, la critique — légale, libre et souvent nécessaire — d'une religion et de ses dérives avec la critique et la discrimination — inadmissible et répréhensible — de populations culturellement rattachées à cette religion. Licite, saine et souvent nécessaire, la première est une liberté imprescriptible. Odieuse, inadmissible et répréhensible, la seconde est à combattre sans ambiguïté.
Pour ces faussaires, la Femme voilée, de l'abord des écoles à celui des piscines, représente la victime allégorique de l'islamophobie et constitue un parfait instrument de manipulation. Quel meilleur sujet, en effet, pour entretenir la confusion, susciter l'empathie, encourager la solidarité féminine... L'astuce réside dans le fait que la Femme voilée est plurielle et qu'il n'est jamais dit de quelle Femme voilée on parle.
Si, par exemple, la Femme voilée est une dame d'origine marocaine qui, depuis qu'elle est jeune fille et par tradition culturelle plus que religieuse, a toujours porté un foulard sur la tête, qu'elle le conserve et soit la bienvenue où qu'elle se rende. Viendrait-il à quiconque l'idée de reprocher son foulard à Latifa Ibn Ziaten, admirable mère d'Imad Ibn Ziaten, le premier militaire assassiné à Toulouse par le terroriste Mohammed Merah, qui voue depuis son existence à la lutte contre la radicalisation ? Si la Femme voilée est une collégienne française de la banlieue lyonnaise qui se couvre les cheveux et le cou par adhésion ou respect des pratiques religieuses rigoristes observées dans sa famille et son environnement proche, la signification de ce voile est essentiellement religieuse et identitaire. Son port exprime le consentement de la femme à un statut d'infériorité et de soumission et revendique de fait la partition de l'humanité (hommes d'un côté, femmes de l'autre, croyants ici, infidèles là). De ce fait, même en supposant que cette pratique résulte d'un choix réellement personnel plutôt que d'une pression familiale et sociale plus ou moins explicite, le foulard place celle qui le porte à l'écart de la République.
Dès lors, si son port résulte d'une contrainte, l'École est le lieu par excellence où elle doit avoir le droit de s'en libérer et s'il résulte, comme certaines l'affirment, d'un choix personnel, c'est celui de situer ses croyances au-dessus des valeurs essentielles de la République et de ce pour quoi son école a été bâtie.
Un jour peut-être, l'adhésion à ces valeurs sera négociable, optionnelle. Peut-être, en somme, qu'elle ne "vaudront" plus grand-chose. Cependant, tant que notre communauté de citoyens reposera essentiellement sur le partage de ce socle commun, notre jeune fille voilée — et la femme qu'elle sera demain — devra, chaque jour, assumer que son voile la tient, d'une certaine manière, en dehors du "cœur de la nation".
Pour autant, le cœur de la nation française doit rester ouvert et accueillant et le compromis obtenu sur l'accompagnement des sorties scolaires en offre une parfaite illustration en laissant aux établissements le soin d'apprécier localement la situation. En pratique, nous savons que la sociologie de certains quartiers est telle que les sorties scolaires ne pourraient simplement pas avoir lieu s'il fallait exclure les accompagnatrices voilées, et il est difficile de trouver en leur présence une raison suffisante pour priver les enfants de l'éveil procuré par la visite d'un musée ou d'une journée à la ferme. Dans tous les cas, la condition impérative doit cependant être que le voile soit "délesté" de sa charge religieuse et que rien, dans le comportement des accompagnatrices, ne traduise un prosélytisme quelconque. L'École n'a-t-elle pas, si ces conditions sont clairement posées et imposées, plutôt intérêt à considérer ces moments comme autant d'occasions de pratiquer la mixité et le respect mutuel que de craindre une forme de contamination islamiste ?
En définitive, si innocente soit-elle, la Femme voilée doit mesurer qu'elle véhicule une étrangeté et lance un défi à la modernité française. Cette dernière s'est forgée sur une idée de l'égalité et de l'universalité que ce tissu, expression d'une assignation déterministe et constitutif d'une mise à l'écart de l'autre, contredit cette idée frontalement, formellement et ostensiblement. En ce sens, le voile est une réalité avec laquelle que la société française est forcée de composer mais qui maintient hors de la République, c'est-à-dire hors de ce contrat qui s'efforce, jour après jour, d'équilibrer les droits et les devoirs des individus et de la communauté de citoyens qu'ils forment.
Celle qui le porte doit vraiment comprendre que des générations entière se sont battues dans notre pays pour que les relations entre les hommes et les femmes soient libres, pour que les femmes acquièrent les mêmes droits que les hommes. Ceci n'est pas seulement un héritage des "Français de souche" instrumentalisé par des xénophobes. C'est un élément de l'âme de notre pays. Chacun est libre de ne pas le partager ce caractère singulier, voire de lutter contre parce que, par exemple, il préfère obéir à un Dieu qui lui dicte autre chose. Celui-là, tant qu'il respecte la loi, a toute sa place qu'il accepte alors au moins l'idée que ses croyances ne soient pas perçues comme souhaitables par la République.
Hélas, certains ne l'acceptent pas et d'autres, en outre, agissent pour entraîner les indifférents et les modérés dans leur sillage. Si le voile n'est pas en soi ennemi de la République, ceux-là le sont. Ce sont les promoteurs d'un islam politique intégriste qui, depuis maintenant des années, n'ont qu'un objectif : à chaque séquence de provocation-victimisation, ils comptent faire accréditer l'idée que les musulmans sont malvenus en France, quand tout démontre le contraire. Qu'on ne s'y trompe pas : sous le masque de la tolérance et du droit des femmes, ils ne sont ni tolérants, ni féministes. Ils déroulent une stratégie d'obtention d'accommodements successifs avec comme ultime objectif l'établissement de la charia, la justice communautaire, une représentation politique et une justice communautaires. Nos libertés communes sont trop précieuses, elles ont trop chèrement été acquises et leur conquête est trop chèrement payée par les femmes iraniennes, kurdes et algériennes pour que la République transige avec ceux qui assemblent, pas à pas, pièce par pièce, quartier par quartier, un ordre religieux que les musulmans de France sont les premiers à refuser.
______ 1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/15/jusqu-ou-laisserons-nous-passer-la-haine-des-musulmans_6015557_3232.html















