J’étais depuis longtemps un adversaire des images lorsque paradoxalement j’ai commencé à filmer - je dis adversaire des images car je connais leur pouvoir médusant et mensonger : si je suis peintre j’ai été pendant des années directeur artistique en agence de publicité, autant dire un fabricant d’images. Je m’explique la dessus dans mes carnets de 1980-1985, publiés sous le titre L’oeil joyau.
En l’an 2000 donc, la caméra-stylo dont avaient rêvé bien des cinéastes des années cinquante était enfin disponible avec l’arrivée de la mini caméra D.V., elle pouvait donc devenir le prolongement de mon regard de peintre, de poète, de pèlerin, de croyant.
D’emblée, je décidai de ne faire qu’un seul film dans ma vie, un film sans scénario, sans mise en scène, sans budget, sans producteur, sans acteur, sans distributeur, un film qui n’aurait rien à vendre, un film invendable, un film humble, un film sans début ni fin, un film interminable, un film infini, un film qui ne vaudrait rien pour lui même, un film dont je ne serais pas l’auteur, un film qui serait le reflet mouvant des petits miracles en cours aux alentours, un film qui devrait tout au Réel et à son Créateur auquel il ne ferait que renvoyer.
Pour exprimer tout cela en un titre, je me suis souvenu de la prière que Blaise Pascal avait cousue dans son manteau : Mille grâces, mille larmes de joie pour chaque jour d’exercice sur la terre.
Un tel film serait inutile si nous n’avions pas perdu la vision, comme le disait Pasolini après Cézanne qui en son temps déjà déplorait que personne ne savait regarder les tableaux…
En principe, l’artiste est quelqu’un qui n’a pas complètement perdu la vision, quelqu’un qui s’étonne même d’en avoir une, quelqu’un qui s’étonne de pouvoir ouvrir les yeux et de voir quelque chose au dehors, quelqu’un qui s’étonne de pouvoir fermer les yeux et de voir quelque chose au dedans.
Un artiste c’est quelqu’un qui désire partager son étonnement en donnant aux autres ce qu’il ne cesse de voir, de recevoir. Ce qui n’a cessé de m’étonner depuis mon enfance c’est que je sois en vie et qu’autour de moi il y ait un monde, un monde habité par de nombreux vivants qui ne s’étonnaient pas autant que moi d’être là, vivant ! Et cela m’étonne de plus en plus.
M’étant aperçu que la différence entre les éblouis et les éteints est l’intensité de la joie de vivre, j’ai cherché à comprendre pourquoi certains étaient morts en ayant l’air d’être vivants. Et c’est ainsi que, me sachant artiste, je compris que l’art servait à la résurrection.
La Vie dont je parle, la phénoménologie de Michel Henry la nommée la Vie absolue car est absolue la Vie qui a le pouvoir de se donner la vie à elle-même et de nous la donner ensuite. La Vie absolue est Une et nous donne pourtant à tous de vivre librement en Elle, en l’aimant, en l’oubliant ou en la niant. La Vie absolue, nos traditions religieuses l’ont nommée Dieu.
La Vie est le mystère et le miracle absolu et éternel. La Vie est le phénomène premier antérieur au monde des phénomènes.
La Vie absolue est aussi l’Amour absolu, un Amour qui s’aime absolument Lui-même et qui nous aime absolument au point de nous désirer éternellement en vie en Lui, l’Amour Vivant.
La Vie, le Livre de la Genèse la nommée le Vivant, car en vérité la Vie n’est pas quelque-chose mais quelqu’un, quelqu’un, un vivant, une Personne, car seule une Personne vivante peut dire sans mentir “Je vis” ou “Je suis”.
En hébreux Je suis et Je vis cela s’écrit du Nom de Dieu : Y. H. W. H.
La Vie est aussi nommée le Verbe, le Verbe premier par lequel tous les verbes sont conjugués au présent par les vivants.
Logos est le Nom grec du Verbe hébreux. Et le terme Dieu vient de Zeus ou de Dia qui signifie le Jour ou la Lumière.
Cela rappelé, l’essentiel est de demander qui veut connaître la Vie ?
Qui veut aimer le Vivant, le Verbe et Dieu en personne dans ce monde de morts vivants ?
Te souviens-tu qu’avant de venir au monde tu es déjà venu dans la Vie ? Sais-tu que la Vie est avant le monde ? Sais-tu que le monde qui t’apparaît là dehors provient de ton oubli de la Vie ? Crois-tu que seul l’amour de la Vie peut t’arracher à cet exil et à la mort ?
“ Dans le principe est le Verbe. Et dans le Verbe est la Vie et la Vie est la lumière des hommes, la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas trouvée “, écrit l’évangéliste Jean.
Ainsi, nous les vivants, nous qui sommes incapables de nous donner la vie à nous mêmes, nous avons oublié ce qu’est la Vie dont nous vivons depuis le commencement ! Et nous pensons très sérieusement que la vie a lieu dans le monde, quelque part dans la matière où elle serait venue par hasard, par la rencontre fortuite de particules, de processus chimiques etc.
Or, Dieu soit loué, le monde n’est qu’un voile posé sur la Vie, un voile qui a l’opacité de nos doutes et de nos certitudes.
Or, le visible est le miroir de l’invisible, et ce miroir a la résistance de nos désirs et de nos projections. Et si notre âme vivante demeure dans la nuit, en elle peut se lever le Soleil du Coeur, car la noirceur de notre âme est celle de notre aveuglement.
Mille grâces, mille larmes de joie !
Mais, me direz-vous, quel rapport ces considérations ont-elles avec le cinéma ? Rien de moins qu’un rapport ontologique, celui de l’être et du néant, celui de la lumière et des ténèbres, celui de la vie et de la mort.
Et ce rapport devrait se jouer dans notre intériorité, dans les ténèbres et la lumière de notre coeur et non pas au cinéma ou en son double pervers, la télévision qui ne cessent de nous projeter nous les vivants dans l’extériorité d’un monde où nous oublions sans cesse la Source d’où nous vivons, tout en objectivant l’oubli, en épaississant les écrans entre les vivants et le Vivant en Personne, ajoutant au cosmos et à sa transparence théophanique des voiles innombrables, des simulacres, des leurres, des pièges.
Ferons nous un pas vers la lumière cachée dans nos ténèbres intérieures pour balayer d’un rire les irréalités qui s’animent sur nos écrans fallacieux et plats ?
Ce film est toujours en cours, il est d’ailleurs interminable car je ne peux filmer que quelques uns des phénomènes qui se présentent à moi, qui ne sont eux-mêmes que quelques phénomènes parmi l’infinité des phénomènes que crée sans cesse la Lumière qui se pose sur les choses et les visages du monde.
La lumière comme la Vie est invisible. On ne voit pas la lumière on ne voit que ses réceptacles. Je regarde donc et je reçois les réceptacles de la lumière solaire comme autant de grâces de la lumière divine, comme autant de théophanies.
Si pour le poète, le mystique, les voiles du monde commencent à se lever, ils se lèvent sur d’autres voiles qui, à leur tour, se lèvent sur d’autres voiles de plus en plus beaux, de plus en plus subtils. La beauté grandissant à chaque levée de voile, c’est d’une érotique de l’Amour et de la Joie dont il s’agit, d’une pénétration du mystère, d’une révélation continue sur le chemin de nos vies vers le Vivant éternel. Je filme les voiles du divin qui se lèvent, je filme le dévoilement de Dieu. Je suis en devenir…
Les sceptiques de service ricaneront et diront : « Toutes ces vidéos, cher ami, font de belles images, mais soyons sérieux, en supposant que certains phénomènes lumineux extraordinaires puissent être regardés comme de prétendues théophanies par quelques allumés dans votre genre, espérez-vous vraiment pouvoir les filmer ? Vous suffit-il d’ouvrir simultanément les yeux de l’âme, à supposer qu’ils existent, et votre caméra stylo pour recueillir à la source les apparitions et les miracles que votre Dieu nous prodiguerait en continu ? Et en admettant même que ces absurdités soient possibles, espérez-vous que ceux qui ne perçoivent pas ces prétendus miracles dans la réalité les perçoivent dans votre film ? »
Je leur réponds ceci : l’artiste, le poète, le mystique n’offrent aucune preuve objective, aucune garantie d’efficacité et savent parfaitement qu’il n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut voir. L’artiste, comme je l’ai dit, cherche simplement à partager son étonnement, à exprimer pour d’autres ce qu’il éprouve au dedans. Et ce qu’il éprouve lui est prouvé à suffisance. Plus encore, l’artiste que je suis dit en parfait accord avec Descartes que c’est le monde qui est douteux !
L’artiste donne ce qu’il reçoit et ce qu’il reçoit est infiniment plus fort que lui, puisque ce qu’il reçoit c’est sa vie même qui lui vient de la Vie.
Cela dit, si tous les phénomènes visibles sont filmables à priori, je sais qu’ils sont trahis par une caméra D.V. comme ils le sont par toute caméra et par toute tentative de saisie mimétique ou de reproductions techniques qui sont et seront toujours, malgré le haut niveau technique, mais en réalité en raison de ce niveau technique, des copies faibles, des simulacres grossiers des phénomènes originaux.
Faut-il préciser qu’une caméra ne voit rien, n’éprouve rien, n’espère rien ? Faut-il rappeler que seuls les vivants voient, éprouvent et espèrent de tous leurs sens, de tout leur corps, de toutes leurs âmes et de tout leur coeur ?
Car les vivants vivent ce qu’ils vivent dans leurs âmes vivantes, et, éprouvant ce qu’ils éprouvent, ils s’éprouvent eux-mêmes vivants et en viennent parfois à reconnaître qu’ils reçoivent la vie d’une grâce ineffable par laquelle il se sentent reliés, à eux d’abord et au monde, aux êtres, aux autres, à la nature, au cosmos et, plus encore, au Vivant et à l’Amour qui sont Un et relient les vivants, les êtres et les choses.
De vie, les objets et les machines, aussi élaborés soient-ils, sont dépourvus. Les machines ne font que singer la vie comme Satan singe Dieu. Et le semblant de vie que semblent avoir les objets n’est que celui que nous leur prêtons tout en oubliant que nous seuls sommes vivant dans la Vie, nous regardant alors nous-mêmes comme des objets ou des machines mortelles
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L’artiste véritable ne fabrique pas d’objets d’art il crée des oeuvres d’art. Des oeuvres qu’il s’agit de vivre et de rencontrer en personnes.
Il en va de l’art comme de la vie et de l’amour : chacun reçoit ce qu’il donne de lui-même dans la rencontre, comme chacun ne voit que ce qu’il s’est rendu capable de voir.
Ainsi, pour le créateur comme pour le regardeur, il s’agit de faire et de refaire l’oeuvre, de la faire vivre et de la faire revivre. Ainsi par exemple le musicien et l’auditeur recréent en la revivant en l’oeuvre qu’ils jouent et écoutent ensemble.
En faisant ce film, je me suis aperçu que la petite caméra numérique pouvait être utilisée comme un oeil dans la main et qu’ainsi elle était sans égale pour filmer de près sans qu’il soit nécessaire de regarder dans l’objectif. Filmer revient ici à caresser de la main et à butiner de l’oeil, comme le font les abeilles, les millions de merveilles inaperçues qui nous entourent et à recueillir ces grâces incessantes auxquelles on ne prend pas garde d’ordinaire.
Re-garder cela veut dire prendre à nouveau sous sa garde. Et si l’on veut percevoir de petits miracles il faut commencer par changer notre manière de voir pour réapprendre à voir avec le corps, avec la main, avec le coeur. Il faut briser nos clichés représentatifs et laisser venir le caché sous l’apparent, en un mot, toujours le même, il faut vivre.
On l’aura bien compris, je ne filme pas comme un cinéaste mais comme un peintre, comme un poète, comme un enfant.
Ma préférence va aux phénomènes minuscules et inaperçus, aux choses naturelles les plus humbles. Comme les peintres modernes qui se sont mis à peindre contre la peinture académique, les images et la photographie, je filme contre les films, contre le cinéma et la télévision, qui sont devenus du divertissement continu, des industries de l’aveuglement de masse, des armes du pouvoir, de la propagande et de la mort. Des ennemis de la vie véritable.
Toutefois, j’ai peu d’espoir d’y changer quoi que ce soit.
Mille grâces, mille larmes de joie est le titre de ce film en cours.
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