Les « Pisseurs de glyphosate » validés par une revue scientifique ?
L’association Campagne Glyphosate, qui a organisé une vaste campagne d’analyses d’urine, dite des « Pisseurs de glyphosate », a annoncé récemment que des scientifiques indépendants avaient validé sa méthodologie d’analyse. Celle-ci est pourtant très contestée, car elle trouve systématiquement du glyphosate, même dans des échantillons d’urine n’en contenant pas.
En fait, l’article scientifique cité par l’association, dont trois auteurs sur huit sont membres de l’association, ne contient aucune validation de la méthode, et se contente de rappeler les allégations du fabricant du test et du laboratoire qui a réalisé les analyses, donc deux sources avec des conflits d’intérêts évidents. Cette lacune surprenante pour une revue scientifique de bonne réputation peut avoir des conséquences graves, car elle crédibilise sans preuve probante une campagne qui vise à discréditer les agences sanitaires, et pousse les citoyens qui l’ont financée à porter plainte pour des motifs aussi extravagants que mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée et atteintes à l’environnement. C’est pourquoi un collectif de chercheurs a adressé au rédacteur en chef de la revue une lettre ouverte pour demander des explications sur les raisons qui l’ont conduit à accepter cet article.
Le 12 janvier 2022, la revue scientifique Environmental Science and Pollution Research a publié une étude affirmant que l’urine de 99,8% des Français contiendrait des traces significatives de glyphosate, molécule herbicide très controversée. Cet article s’appuie sur les analyses réalisées par l’association anti-pesticide Campagne Glyphosate, auprès de 6 800 citoyens volontaires qui ont financé les tests. L’association affirme que cette publication dans une revue scientifique à comité de lecture signifie que «des chercheur.es indépendant.es ont validé la méthodologie de l’étude ». Or, contrairement aux usages de la presse scientifique, cette publication ne contient en fait aucun élément de vérification de la méthode utilisée par Campagne Glyphosate, qui a pourtant suscité beaucoup de critiques dans les milieux scientifiques : l’association a employé un test Elisa (technique antigénique) dont la validité pour cet usage (détection de glyphosate dans les urines) n’a été vérifiée par aucun organisme indépendant. Les seuls éléments présentés par les auteurs, (dont 3 sur 8 sont membres de Campagne Glyphosate, et n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts), sont :
les allégations du fabricant du test, la société Abraxis, qui affirme qu’il marche dans l’urine, mais conseille aussi de confirmer les résultats positifs par chromatographie, ce que l’association n’a pas fait,
une publication de la fondatrice du laboratoire Biocheck, qui a réalisé les tests de cette campagne, et qui ne présente aucun résultat permettant de lever le principal doute méthodologique : au vu des résultats, qui contredisent les études réalisées avec la méthode de référence (couplage chromatographie/spectrométrie de masse), il parait très probable que la méthode Biocheck génère massivement des faux-positifs, sur des urines ne contenant aucune trace de glyphosate. C’est d’ailleurs ce qu’ont confirmé plusieurs contre-expertises, réalisées sous contrôle d’huissiers par des groupes d’agriculteurs.
Normalement, le chapitre « Matériel et méthodes » d’une publication scientifique est le plus important, car c’est de lui que dépend la crédibilité des résultats présentés et de l’interprétation qu’en font les auteurs. C’est bien la qualité du protocole expérimental qui fait la différence entre un travail scientifique et des élucubrations pseudoscientifiques ou militantes. Dans cet article d’ Environmental Science and Pollution Research, il n’a pas fait l’objet de la moindre remise en cause, malgré ses lacunes évidentes pour tout expert du domaine.
Cette absence totale de validation rigoureuse de la méthode de mesure est très surprenante pour un sujet de chimie analytique, discipline qui exige une très grande rigueur, en raison de l’extrême sensibilité des techniques analytiques modernes. Un collectif de scientifiques a donc décidé de demander au rédacteur en chef de la revue, garant de l’intégrité scientifique des travaux qu’il publie, quels sont éléments qui lui permettent de considérer que les données présentées sont bien valides.
La démarche normale pour ce type de questionnement est d’adresser une « Lettre aux éditeurs », qui, si elle est acceptée, sera publiée dans la revue, afin que les auteurs de l’article mis en cause y répondent. Mais cette procédure, lente et accessible aux seuls scientifiques, est totalement inadaptée pour une publication qui a été immédiatement divulguée bien au-delà du monde scientifique, et exploitée à des fins politiques. C’est pourquoi les auteurs de cette lettre ont choisi de la rendre publique, et souhaitent qu’ Environmental Science and Pollution Research y réponde publiquement.
Le sujet est d’importance, car Campagne Glyphosate utilise ces analyses pour porter plainte contre les dirigeants des firmes agrochimiques, des agences sanitaires en charge de l’homologation des pesticides, et des laboratoires qui ont réalisé les études permettant l’homologation du glyphosate. L’association affirme qu’à ce jour plus de 5800 plaintes ont déjà été déposées, pour des chefs d’accusation aussi graves que mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée, et atteintes à l’environnement. Ces plaintes, et les polémiques qui les accompagnent, ont pour conséquence évidente de saper la confiance des citoyens dans les travaux des agences sanitaires, qui sont en charge de l’application du principe de précaution. Dans ce contexte judiciaire et politique, la validation apparente de la méthodologie employée dans une revue scientifique honorable, comme Environmental Science and Pollution Research est un argument décisif pour Campagne Glyphosate. Bien que l’article ne contienne aucune information fausse, le fait qu’il n’ait pas traité des objections évidentes pour les experts, mais pas pour le grand public, se prête à toutes les manipulations médiatiques. Il est donc nécessaire que la revue précise explicitement et publiquement son point de vue sur la méthodologie employée, ainsi que sur les affirmations de l’association selon lesquelles ses résultats montreraient une mise en danger de la vie des consommateurs, bien que l’ANSES ait rappelé que, même si ces résultats étaient justes, ils portent sur des doses sans aucun risque pour la santé.
Texte intégral de la lettre ouverte à Environmental Science and Pollution Research
https://fr.scribd.com/document/557847088/Lettre-Ouverte-Philippe-Garrigues