Elever un enfant, ce n'est pas en faire une belle image...
Simone de Beauvoir, Les Belles images, Gallimard, 1966, âFolioâ, p. 182
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Elever un enfant, ce n'est pas en faire une belle image...
Simone de Beauvoir, Les Belles images, Gallimard, 1966, âFolioâ, p. 182
Socialistes ou capitalistes, dans tous les pays l'homme est Ă©crasĂ© par la technique, aliĂ©nĂ© Ă son travail, enchaĂźnĂ©, abĂȘti. Tout le mal vient de ce qu'il a multipliĂ© ses besoins alors qu'il aurait dĂ» les contenir ; au lieu de viser une abondance qui n'existe pas et n'existera peut-ĂȘtre jamais, il lui aurait fallu se contenter d'un minimum vital, comme le font encore certaines communautĂ©s trĂšs pauvres - en Sardaigne, en GrĂšce, par exemple - oĂč les techniques n'ont pas pĂ©nĂ©trĂ©, que l'argent n'a pas corrompues. LĂ les gens connaissent un austĂšre bonheur parce que certaines valeurs sont prĂ©servĂ©es, des valeurs vraiment humaines, de dignitĂ©, de fraternitĂ©, de gĂ©nĂ©rositĂ©, qui donnent Ă la vie un goĂ»t unique. Tant qu'on continuera Ă crĂ©er de nouveaux besoins, on multipliera les frustrations. Quand est-ce que la dĂ©chĂ©ance a commencĂ© ? Le jour oĂč on a prĂ©fĂ©rĂ© la science Ă la sagesse, l'utilitĂ© Ă la beautĂ©. Avec la Renaissance, le rationalisme, le capitalisme, le scientisme. Soit. Mais maintenant qu'on en est arrivĂ© lĂ , que faire ? Essayer de ressusciter en soi, autour de soi, la sagesse et le goĂ»t de la beautĂ© .Seule une rĂ©volution morale, et non pas sociale ni politique ni technique, ramĂšnerait l'homme Ă sa vĂ©ritĂ© perdue. Du moins peut-on opĂ©rer pour son compte cette conversion : alors on accĂšde Ă la joie, malgrĂ© ce monde d'absurditĂ© et de dĂ©sordre qui nous cerne.
Simone de Beauvoir, Les Belles images, Gallimard, 1966, âFolioâ, p. 84
Vivre, continuer Ă vivre, c'est peut-ĂȘtre dĂ©cider que le rĂ©el ne l'est pas tout Ă fait, c'est peut-ĂȘtre choisir une autre rĂ©alitĂ© lorsque celle que nous avons connue devient d'un poids insupportable ?
Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck, Editions Stock, p. 384
L'atrophie de l'expérience, elle en prend conscience à présent, est ce qui menace l'homme moderne et ses joujoux technologiques, et ce qui menace aussi une certaine poésie.
Lydie Salvayre, Sept femmes, Ă propos de Sylvia Plath, Points, p. 93.
Qui veut naviguer revĂȘt un tricot rayĂ©, une vareuse et, par coquetterie, se couvre le chef d'un bonnet blanc et bleu - lequel, pour plus de fantaisie, peut ĂȘtre surmontĂ© d'un pompon rouge. Qui s'apprĂȘte Ă plonger, enfile une combinaison, chausse des palmes, s'Ă©quipe d'un masque et se munit d'un tuba. Qui compte mener une enquĂȘte se couvre d'un trench, coiffe un chapeau melon, tire quelques bouffĂ©es d'une pipe en Ă©cume et se pourvoit d'une loupe - ou ne fait rien de tout cela et va sur Google.
François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Folio, p. 39
En somme ! Vous dites "en somme" jeune homme, c'est trĂšs bien ! C'est parfait mĂȘme. DĂ©sormais les gens pour rĂ©sumer leurs pensĂ©es ne disent plus "au fond, en somme ou tout compte fait" mais ils disent "en gros". cela peut vous sembler dĂ©risoire mais pour moi, voyez-vous, c'est le symbole d'un monde qui s'Ă©croule. Avant nous donnions le fond de notre pensĂ©e, les comptes de nos rĂ©flexions, dĂ©sormais les gens donnent le gros de celles-ci. Auparavant c'Ă©tait profond, dĂ©sormais c'est pĂąteux, c'est large, ça a du mal Ă passer, ça bloque dans le gosier et comme vous le savez certainement , le gosier est le couloir qui mĂšne du coeur Ă la tĂȘte, ça crĂ©e des embouteillages, vous comprenez ?
Olivier Bourdeaut, Pactum salis, p. 72
La bibliothĂšque comprenait une majoritĂ© de romans, mais beaucoup Ă©taient interdits aux moins de quinze ans et rangĂ©s Ă part. Et la mĂ©thode purement intuitive des deux enfants ne faisait pas un vrai choix parmi ceux qui restaient. Mais le hasard n'est pas le plus mauvais aux choix de la culture, et, dĂ©vorant tout pĂȘle-mĂȘle, les deux goinfres avalaient le meilleur en mĂȘme temps que le pire, sans se soucier d'ailleurs de rien retenir, et ne retenant Ă peu prĂšs rien en effet, qu'une Ă©trange et puissante Ă©motion qui, Ă travers les semaines, les mois, les annĂ©es, faisait naĂźtre et grandir en eux tout un univers d'images et de souvenirs irrĂ©ductibles Ă la rĂ©alitĂ© oĂč ils vivaient tous les jours, mais certainement non moins prĂ©sents pour ces enfants ardents qui vivaient leurs rĂȘves aussi violemment que leur vie.
Albert Camus, Le Premier homme
Un jour, Camus nous avait dit : « Le bonheur, ça existe, ça compte ; pourquoi le refuser ? En lâacceptant, on nâaggrave pas le malheur des autres ; et mĂȘme, ça aide Ă lutter pour eux. Oui, avait-il conclu, je trouve regrettable cette honte quâon Ă©prouve aujourdâhui Ă se sentir heureux. »
Simone de Beauvoir, La force des choses I. (via lanoirceurdesmots)
De lâĂ©criture de Roland Barthes, qui est tout sauf neutre...
Je dois commencer par une confession : ancienne Ă©tudiante en lettres modernes, jâai pourtant peu Ă©tudiĂ© Barthes, me contentant dâun Barthes-en- fiches rapidement exploitable. Je nâai jamais trouvĂ© le temps de rĂ©ellement mây plonger. Et voilĂ que profitant des vacances pour flĂąner dans ma bibliothĂšque, je dĂ©busque la publication de ses cours sur le Neutre. Et je lis, je lis, je lis, sans arriĂšre-plan thĂ©orique, ce qui me permet je crois, de le savourer dans toute sa puissance. Le savourer, car les mots de Barthes ne sont jamais anodins : ils sont choisis avec soin et sâassocient avec malice pour le plus grand plaisir intellectuel du lecteur. Les rĂ©flexions qui Ă©maillent le cours se picorent et se dĂ©plient comme autant de portes qui ne demandent quâĂ ĂȘtre ouvertes plus avant... mais que le critique, ennemi de tout dogmatisme, vous propose dâouvrir vous-mĂȘmes, si vous le souhaitez... Tel est sans doute lâun des points qui me fascine le plus dans cette Ă©criture : cet art de suggĂ©rer qui, aussi lĂ©ger soit-il, vous fait immĂ©diatement entrevoir la profondeur dâune pensĂ©e, et sa pertinence. Câest en cela que cette Ă©criture est puissante : elle vous pousse en avant, au-delĂ de vous-mĂȘme. Avec Barthes, le Neutre ne peut vous laisser indiffĂ©rent !Â
Deux Ă©lĂ©ments me touchent particuliĂšrement : lâobsession du critique pour lâĂ©criture et ses indĂ©chiffrables mystĂšres ; il y a de la tendresse, sous la plume de Roland Barthes, quand il parle dâĂ©criture et de littĂ©rature. Et puis le jeu qui traverse son cours : Barthes sâamuse, au fond il ne me semble pas se prendre au sĂ©rieux car câest - encore une fois - dans la lĂ©gĂšretĂ© que la profondeur sâapprĂ©hende. Tout cela me confirme dans la conviction que lâessai, la critique et lâinvention sont plus proches, dans lâacte crĂ©ateur, que lâon ne le croit gĂ©nĂ©ralement.
La littĂ©rature est une Ă©cole de solitude en mĂȘme temps qu'un lieu de rĂ©conciliation avec la complexitĂ© du rĂ©el : c'est la singuliĂšre beautĂ© de ce recueil [La Cause des Livres de Mona Ozouf] de nous en offrir l'emblĂšme Ă©lĂ©gant, intelligent. En lecture, cela s'appelle tout simplement le bonheur.
Michel CrĂ©pu, âJournal LittĂ©raireâ, in Revue des Deux mondes, dĂ©cembre 2011, p. 14
Hors les murs, hors d'elles-mĂȘmes, les bibliothĂšques de MontrĂ©al
Hors les murs, hors dâelles-mĂȘmes, les bibliothĂšques de MontrĂ©al
Les grands mĂ©dias nationaux, Le Devoir, La Presse et Radio-Canada ont relayĂ© la nouvelle au sujet de la dĂ©cision delâadministration actuelle de MontrĂ©al de procĂ©der Ă des coupures importantes dans le programme Livres dans la rue (LDR), un service de bibliothĂšques qui existe depuis 35 ans. On a fait valoir que cette ârĂ©-Ă©valuationâ, pour ne pas appeler cette dĂ©cision une coupure suivant leâŠ
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Entre ici et ailleurs : du charme incontestable du dessin... Merci Vanyda !
He jumped so high...
En attendant Bojangles dâOlivier Bourdeaut.
Lâun des pouvoirs de la littĂ©rature Ă mes yeux est de sâaffranchir de la rĂ©alitĂ©. Ou plus exactement de la libĂ©rer de ces petits arrangements qui la rendent si pesante parfois, dâenlever toutes ses toiles dâaraignĂ©e qui recouvrent la beautĂ© du tableau pour en faire ressortir les plus Ă©clatantes couleurs. Telle est la force du roman dâOlivier Bourdeaut : il la tire de cette incroyable fantaisie qui fait fi de toute rĂšgle et de toute contrainte, et qui tient dans lâart du mensonge, Ă lâenvers, Ă lâendroit, quâest lâĂ©criture, bien plus encore que du regard dâenfant du narrateur ou de la folie de sa mĂšre. Le rĂ©cit est un tourbillon qui vous emporte dans la danse, Mr Bojangles Ă vos cĂŽtĂ©s... non sans vous laisser un goĂ»t amer dâailleurs. Car les mots glissent, tournent et virevoltent comme les notes du morceau : jâai ainsi le sentiment que certaines scĂšnes du roman ne sont pas restĂ©es en moi. Mais sans doute dois-je mâen rĂ©jouir : voilĂ une bonne raison pour le relire !Â
« Plus je vis, plus jâai envie de savoir. »
Anton Tchekhov, Les Trois SĆurs (ĐąŃĐž ŃĐ”ŃŃŃŃ) (Acte II)
Troublante compagnie
Je continue mon exploration de lâoeuvre de Lydie Salvayre, auteur dont jâai dĂ©jĂ parlĂ© dans ces lignes. Je ne suis pas déçue : remontant Ă 1997, je viens de dĂ©couvrir La Compagnie des spectres, sans doute le roman qui lâa fait connaĂźtre... Et je suis restĂ©e scotchĂ©e : par la force de la langue, par la prĂ©sence des personnages, ces deux femmes incroyables, en souffrance et pourtant si fortes Ă leur maniĂšre. Je lâai reçu comme une gifle, un de ces camouflets qui vous rappellent quâil est urgent de vivre, pleinement, consciemment, notre vie intĂ©rieure... Comme disait mon cher professeur de khĂągne : âPrĂ©cipitez-vous !â.
Mais tout d'un coup, je dĂ©couvrais dans ce texte un univers ; les mots se prĂ©cipitaient sur moi, comme s'ils me cherchaient depuis des siĂšcles; le vers courait, en m'entraĂźnant comme une vague de feu, jusqu'au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais Ă la tempe cette Ă©trange sorte de vertige ressenti quand on rĂȘve qu'on vole. Je vibrais, je tremblais ; je sentais mon sang couler plus chaud en moi ; une espĂšce de fiĂšvre me saisissait ; rien de tout cela ne m'Ă©tait encore jamais arrivĂ© et, pourtant, je n'avais fait qu'entendre un discours passionnĂ©.
Stefan Zweig, La Confusion des sentiments