« Il n’y a pas d’énonciation individuelle, il n’y en a jamais. Ni même de sujet d’énonciation. » Les mots d’ordre apparaissent et circulent toujours dans un agencement collectif. On pourrait dire qu’une culture se définit par un agencement de mots d’ordre partagés. Même dans le plus intime des contextes, personne n’est à l’abri des mots d’ordre. Quand vous dites à quelqu’un.e, ou même que vous lui chuchotez à l’oreille : « Je t’aime », vous proférez un mot d’ordre. Je ne parle pas de ce que vous éprouvez (l’expérience que vous vivez), mais de l’énoncé. Quand vous dites je t’aime, vous empruntez une formule toute faite, à laquelle tout le monde a recours un jour ou l’autre ; votre amour a beau être unique (idiot), l’énoncé par lequel vous l’exprimez est le plus banal(isé) qui soit. Je t’aime est un mot d’ordre inusable. Parfait exemple de discours indirect, je t’aime marque une prise de pouvoir : j’ai prise sur toi (ou tu as prise sur moi). « Le langage donne des ordres à la vie. Dans tout mot d’ordre, même d’un père à son fils, il y a une petite sentence de mort – un verdict, disait Kafka. » C’est fascinant de guetter cela dans les films, par exemple.
Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, P.O.L, 2018









