Je reprends mes tours de quarts. Dans notre brigade, j'ai noté comme une scission, deux clans se sont formés. Au carré on ne mange plus à la même table. Sinon, passage de la ligne oblige, ça commence à traquer pendant les quarts et pendant les repas. Le bizutage commence pour les néos puants, ceux qui n'ont pas passé la ligne, et dont je fais partie. Les brimades sont light pour le moment, du genre compter le périmètre du poste de quart en nombre de morceaux de sucres. Etant déjà vieux second-maître, j'y échappe pour l'instant. De toute manière j'ai décidé de ne pas passer cette ligne, la soumission physique et mentale ne me plait pas du tout. Faire dans l'absurde j'y arrive pas, je laisse ça aux jeunes. Surtout que ceux qui veulent me la faire passer sont des gens pour qui je n'ai aucune considération.
La veille d'arriver à San Antonio de Pale, pendant mon quart, j'apprends qu'un pétrolier français au large du Togo a été piraté et détourné. Il n'émet plus sur aucune fréquence. L'escale de San Antonio est bien sûr annulée et après notre ravitaillement en carburant qui se déroule actuellement, le cap est mis dessus. Un avion de reconnaissance est en alerte aussi, ainsi qu'un groupe de commandos stationnés dans je ne sais quelle ville d'Afrique.
Le lendemain après-midi, c'est le poste de combat et préparation du matériel. Enfin ça bouge pour de vrai! On passe en bordée au poste de mise en garde, on est sur zone. Le pétrolier est bien piraté. On le file discrètement, on attend les ordres de Paris.
Le poste de mise en garde dure au final cinq bonnes journées. Les pirates se sont barrés, les deux officiers français kidnappés sont récupérés. L'équipage du pétrolier sain et sauf. Je ne m'attarderai pas sur les détails de l'opération ici, pour des raisons de confidentialité bien entendu. D'ailleurs amis lecteurs, vous avez surement remarqué aussi que je ne parle pas trop de mon boulot à bord pour ces mêmes raisons. Ci-dessous le début d'un article Mer et Marine qui relate l’événement.
L’Adour et son équipage libérés
crédits : SEA TANKERS. Détourné le 13 juin au large de Lomé, au Togo, le chimiquier français Adour a été libéré, ainsi que son équipage...
On repart ensuite vers Malabo, pour un petit mouillage de quelques heures pour y récupérer du matériel, et par la même occasion y larguer les huit africains stagiaires embarqués à Conakry, et qui pour certains puent toujours autant. Le temps est à l'orage. L'Adour est toujours avec nous. On l'escortera jusqu'à Abidjan, où il va se ravitailler.