20 août 1914
Ma bien-aimée,
Je t’aime. Je suis à toi
pour éternellement, ton Henri.
Mon amour, j’ai pris pour la première fois la capote ce soir. Je suis furieux. J’ai l’air d’un collégien à qui on ne permet pas de porter les cheveux longs. Il y a une vieille femme qui me poursuivait ce soir pour me dire : Vous avez beau être jeune,vous savez bien les commander. Car je commande toujours, tu sais, avec ma voix et ma figure dures que tu n’aimes pas, mon amour, mon ange, mon petit, ma femme, ma Pauline, ma beauté chérie, mon adoration. […]
Je te supplie, je te supplie de faire faire ton portrait, si cela est possible, par n’importe qui, par une marchand de cartes à cinq sous s’il en reste encore. Mais je te supplie de me donner ce bonheur. Pense qu’il y a eu des portraits de toi dans des centaines de revues et que je n’ai même pas sur un de ces bouts de pages coupé avec des ciseaux cette figure d’ange auprès de laquelle il n’y a pas de beauté, cette figure que j’ai embrassée, baisée, serrée dans mes mains, battue, secouée, caressée, adorée, possédée.
Je suis fatigué. Je suis à la caserne et non pas à la guerre. Je ne vois plus rien qui ait le goût de la guerre.J’ai un capitaine vachard,baderne et ennuyeux à pleurer.Il me semble auprès de lui que j’ai quinze ans de service et que je suis fatigué du métier. […]
Chérie, ma fille, ma beauté, ma fiancé, mon amour, quand je n’en puis plus de regrets, de peine de ne plus t’avoir, je relis tes lettres. Je retrouve dans ces pages bleues toute la confiance ,toute l’ardeur qu’il faut. J’ai peur que ce que tu as vu à Auch (les discours ratés, la présentation au drapeau mal organisée, les hommes qui rigolent, cet atmosphère de caserne) je t’ai enlevé cette flamme, cet esprit de sacrifice, ce désir sacré de la victoire. Amour, il faut que tu ne cesses pas de croire ardemment à ce que nous faisons. Songe que nous marchons dès avant l’aube, que nous marchons des jours entiers sans savoir où nous allons, que nous attendions dans des cours de ferme des heures et des heures sans savoir pourquoi, songe à toute la patience, à toute la religion qu’il nous faut pour résister à ce chagrin d’avoir perdu ce que l’on aime. Songe que nous serons peut-être bientôt couchés dans des tranchées dans l’eau et le froid et la boue, sous le feu. Il ne faut rien nous dire, il ne faut rien penser qui nous enlève un peu de foi et nous coupe les jambes. C’est de toi que j’attends toute ma force, toute ma vertu, toute mon audace, tout mon mépris de la mort.
[…]Ton enfant,
Henri