Aujourd'hui, j'ai vu / Peinture à l'huile
Aujourd'hui était un lundi joyeux et sans prétention pour Lina. La matinée oranaise s'annonçait claire, avec cette lumière particulière de la Méditerranée qui filtrait à travers les persiennes de son appartement dans le quartier de Saint-Eugène. Elle avait prévu sa journée avec soin, sans précipitation.
Vers dix heures, elle prit le tramway jusqu'au centre-ville, sa toile sous le bras. Seul le dessin était terminé : sa vieille machine à coudre Singer héritée de sa grand-mère Khadija, posée à côté du support en bois sculpté que sa mère utilisait pour ses tambours à broder. Elle voulait aussi intégrer un mini-quilt patchwork dans la composition, un projet qui l'obsédait depuis des semaines.
L'École des Beaux-Arts se dressait majestueusement derrière le musée Demaëght, ses arcades néo-mauresque baignées de soleil. Dans l'atelier de peinture, l'odeur familière de la térébenthine et des pigments l'accueillit comme une vieille amie. Quelques étudiants étaient déjà installés, dont Yacine qui travaillait sur un portrait de sa sœur, et Samira qui peignait les toits rouges de la vieille ville.
"Sabbah el khayr, Lina !" lui lança Nassim, son camarade de promotion, en regardant sa toile. "Tu continues ton projet domestique ?"
"Oui," répondit-elle en arabe, installant son chevalet près de la grande fenêtre. "Je veux capturer l'héritage des femmes de ma famille."
Elle commença à peindre, ses pinceaux dansant entre les ocres et les terres de Sienne. La peinture à l'huile lui permettait de revenir sur chaque détail, d'ajuster les nuances. Elle progressait et aimait le résultat ; elle commençait enfin à maîtriser cette technique exigeante.
Pour le patchwork, elle réfléchit longuement au choix des motifs. Les leçons du professeur Benhadj résonnaient dans sa tête : "La composition, mes enfants, c'est comme la poésie. Chaque élément doit avoir sa place et sa raison d'être." Elle ne se précipitait plus comme avant, quand elle achetait impulsivement des tubes de couleur qu'elle regrettait ensuite.
"C'est tellement bon d'apprendre et de mettre en pratique," murmura-t-elle à Yasmine, sa voisine de chevalet. "J'ai l'impression que tout devient plus fluide, comme huiler une chaîne de vélo."
L'après-midi touchait à sa fin quand elle rangea ses pinceaux. En sortant de l'école, elle croisa le regard bienveillant de la statue d'Émir Abdelkader qui ornait la place, et pensa à se déconnecter de la réalité urbaine. Sur son téléphone, elle choisit une playlist qu'une amie française lui avait recommandée : "cottagecore". Elle ne savait pas vraiment ce que ça signifiait, mais les mélodies douces évoquaient la campagne et des héroïnes de romans qu'elle adorait.
De retour chez elle, elle prit une douche froide et revitalisante - un luxe avec les coupures d'eau fréquentes du quartier. Elle appliqua les huiles essentielles de fleurs d'oranger que sa grand-mère Lalla Fatima lui avait données, se sentant comme une petite princesse créative, prête à se remettre au travail.
Dans le salon familial, elle disposa soigneusement tous ses tissus sur la grande table en bois. Elle ouvrit son ordinateur portable pour regarder des tutoriels de découpe sur YouTube. Une chaîne algérienne lui apprit qu'il fallait d'abord "thermocoller" - un terme qu'elle découvrait - le tissu, puis le repasser avec précision.
Elle prépara le bac avec la colle spéciale et repassa méticuleusement chaque morceau, qui se retrouva ensuite suspendu à la corde à linge sur la terrasse, séchant sous les derniers rayons du soleil oranais.
Demain, elle découperait et confectionnerait un quilt pour son amie Djalila, dont l'anniversaire approchait. Justement, aujourd'hui, Djalila lui avait envoyé un message vocal parfait, avec cette phrase qui l'avait marquée : "JUSTE FAIS-LE." C'était le grand tournant pour elle cette année : arrêter de trop réfléchir et agir, avec les meilleures intentions du monde.
Elle créerait donc un petit quilt mural avec ce message brodé, pour que Djalila s'en souvienne toujours. En prime, elle avait préparé une paille italienne au café et aux noix - une recette que sa tante de Constantine lui avait transmise - qui refroidissait déjà au réfrigérateur.
Le soir, elle devait participer à une visioconférence sur "l'effort joyeux et la paresse productive", un sujet qui la passionnait. Elle avait l'impression de suivre le courant qu'elle avait construit avec discipline, et maintenant tout semblait plus facile à accomplir.
Alors qu'elle préparait le thé à la menthe pour la famille, sa mère Zohra l'interpella depuis le salon :
"Lina, habibti, dis-moi encore quand tu passes tes examens de fin d'année ?"
La jeune femme s'arrêta net. Une sensation étrange l'envahit, comme un déjà-vu d'une intensité inhabituelle. Elle se souvenait précisément de ce moment, vécu il y a exactement deux ans, quand elle étudiait encore la littérature à l'université.
"En juin, mama," répondit-elle machinalement.
"Et c'est en juillet que tu quittes ton travail au centre culturel ?"
Lina fronça les sourcils. Cette question aussi, elle l'avait prévue. Il y a deux ans, dans un rêve étrange, elle s'était vue dans cette cuisine, avec sa mère posant exactement ces mêmes questions dans le même ordre. À l'époque, elle n'était même pas inscrite aux Beaux-Arts.
Elle connaissait les théories scientifiques sur le déjà-vu : le cerveau qui crée par erreur deux versions d'un souvenir récent, l'une envoyée en mémoire à long terme par mistake. Une illusion, comme un mirage dans le désert.
Mais Lina aimait croire qu'elle avait hérité d'un don de sa grand-mère, qui lisait l'avenir dans les feuilles de thé. Un talent inutile mais fascinant pour entrevoir l'avenir. Cela lui arrivait depuis l'école primaire, ces visions précises qui se réalisaient des années plus tard.
"Peut-être que le temps n'est pas linéaire," se dit-elle en souriant, versant le thé fumant dans les verres ornés de dorures.
Aujourd'hui, elle avait vu la peinture à l'huile se mélanger aux souvenirs du futur, dans cette ville d'Oran où le présent dialogue constamment avec l'histoire. Et demain, elle découperait son quilt en pensant que chaque geste avait peut-être déjà eu lieu, quelque part dans les plis du temps méditerranéen.