L’Ombre qui avait deux ou trois choses à dire… 26.08.2025
Il faisait chaud ce jour-là, dans le quartier de Taghit. Le soleil frappait les murs de pisé comme un tambour de guerre. Les enfants couraient, naïfs, entre les palmiers, leurs rires s’envolant comme des notes de oud. Mais dans l’ombre d’un mur, là où la lumière hésite, un sac attendait.
Ce n’était pas un sac ordinaire. Il semblait cousu avec les fils du doute, de la douleur, de la mémoire. Quand Yamina, une sage-femme de Ghardaïa, le trouva, elle sentit son cœur trembler. Elle l’ouvrit. À l’intérieur : des lettres non envoyées, des rêves abandonnés, des éclats de rire étouffés. Et une voix.
« Je suis l’Ombre. Je ne suis pas le mal. Je suis ce que vous cachez, ce que vous oubliez, ce que vous avez aimé et perdu. »
Yamina, qui avait vu naître des centaines d’enfants, comprit que ce sac contenait les recoins de l’âme humaine. Elle le porta avec elle, du Sud au Nord, de Tamanrasset à Oran, de Constantine à Tlemcen. Partout, elle rencontrait des êtres sensibles : un poète qui vendait des figues, une nounou qui chantait des vers de Pouchkine à des enfants kabyles, un médecin qui pleurait en lisant Proust.
Et partout, l’Ombre murmurait :
« Créez des instants dorés. Ne fuyez pas la tristesse, mais ne vous y noyez pas. Aimez sans attendre. Donnez sans compter. »
Un jour, à Alger, dans une ruelle sombre du quartier de la Casbah, Yamina rencontra un jeune homme nommé Mourad. Il était peintre, mais ses toiles étaient noires, comme la suie hollandaise. Il disait :
« Le monde est aigri. Les hyènes sans ailes ricanent. Les imbéciles gouvernent.»
Mais Yamina lui tendit le sac. Mourad l’ouvrit. Il y trouva une vieille photo de lui enfant, souriant, les yeux pleins de lumière. Il pleura. Puis il peignit. Des falaises surplombant l’eau sombre. Des cailloux jetés dans le silence. Des visages qui s’ouvrent comme des fleurs.
Et l’Ombre, satisfaite, dit :
« Je ne suis pas là pour vous effrayer. Je suis là pour vous rappeler que même dans la nuit, il y a des étoiles. »