Dans cette (trop) courte série pleine de finesse et d’intensité réalisée par Jean-Xavier de Lestrade pour Arte, on suit le parcours chaotique d’une adolescente mystérieuse nommée Manon. Pour une raison d’abord inconnue, elle tente, dès les premières minutes, de poignarder sa mère (rassurez-vous, si j’ai pu regarder ce moment, vous le pouvez aussi ;)). Suite à la décision de la juge, elle arrive alors dans un centre éducatif fermé, sa toute dernière chance avant la prison...
Nous voilà immédiatement plongés dans une sorte d’Orange is the new black à la française.
Quelques personnages marquants:
- La mère toxique, étouffante et magistralement inquiétante est jouée par une actrice que l’on ne présente plus: oui, Marina Foïs! Bien que l’histoire se passe principalement dans ce centre de la dernière chance, le rôle de la mère est prégnant car tout provient d’une relation ambigüe- pour ne pas dire malsaine- avec sa fille chérie, Manon...
- Manon justement: profondément énigmatique, est jouée par Alba Gaïa Bellugi, grande révélation. En effet, la jeune actrice est passée par le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine et a été vue dans Intouchables aux côtés d’Omar Sy et de François Cluzet. On suit ce personnage captivant dans sa détresse, sa colère enfouie, ses errances, mais, surtout, dans son envie brûlante de s'en sortir. Son regard est à la fois une mer agitée, incontrôlable et un uppercut dans les moments de tension.
- On retrouve par ailleurs avec un plaisir non feint deux des actrices de Divines: Oulaya Amamra et Jisca Kalvanda -qui n’est plus la dealeuse masculine mais se révèle encore autrement, dans une fragilité insoupçonnée...
Lola (Claire Bouanich) a réservé un accueil fracassant à Manon.
- Yannick Choirat, quant à lui, est un éducateur bienveillant, soucieux du mieux-être de ces pensionnaires malgré le climat de violence qui règne en souverain. Il est le confident de Manon.
- Cependant, le rôle qui m’a inévitablement interpellée est celui joué par Alex Poisson: la professeure de français. Passionnée et toujours dans la recherche d’activités pour ouvrir ses élèves à la magie de la littérature et au pouvoir consolateur des mots, cette dernière aide de tout son coeur les jeunes filles réfractaires à l’école mais pas à son enseignement. Elle a un projet pédagogique pour elles et prend appui notamment sur le mythe antique d’Orphée pour le réaliser.
Rappel: Orphée a perdu Eurydice, la femme qu’il aime. Cette dernière, mordue par un serpent, est prisonnière des Enfers. C’est en chantant sa peine abyssale et en s’accompagnant de sa lyre qu’il “charme la nature entière” selon Ovide dans Les métamorphoses. Les suppliciés cèdent alors aux larmes, ainsi que les furies et même les pierres tant son désespoir s’exprime sans retenue. Nerval et d’autres nombreux poètes se sont réclamés d’Orphée, aujourd’hui encore d’ailleurs...
Le but de l’enseignante qui propose cet exercice: sans en avoir l’air, par la catharsis, faire jaillir les tourments des adolescentes délaissées et souvent violentes entre elles en travaillant sur le respect, l’écoute attentive de l’Autre et de soi...
Une scène clef de la série:
Celle où Manon et sa rivale doivent se mettre dans la peau d’Orphée et de Cerbère, le gardien des Enfers. Ce dernier empêche furieusement “le chantre du Rhodope” de passer. Orphée laisse donc parler son coeur et choisir les mots idoines pour toucher la corde sensible de Cerbère et retrouver la femme qu’il aime de toute son âme... C’est ce que vont devoir faire les deux jeunes filles hermétiques à l’école, sous les yeux patients et remplis de fierté de leur professeure.
En bref:
Une fois que l’on commence cette série bouleversante faite de deux saisons de trois épisodes chacune, on est bousculés et on ne peut plus la lâcher...!
Photo tirée de la saison 2, Manon, la suite, où l’on retrouve les personnages principaux face à de nouveaux problèmes...