" Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais uniquement par manque d'émerveillement " - J.K. Chesterton. Amoureuse des mots et de leur puissance positive à déceler, je joue avec eux, sur eux qui plus est. Oulipienne assumée, j'aime avant tout transmettre, échanger avec autrui...c'est une passion permanente, insatiable. Orsenna l'écrit lui-même : " comme la musique, les mots sont les petits moteurs de la vie. Nous devons en prendre soin." Voilà pourquoi j'ai décidé de les mettre en valeur, notamment en classe puisque j'enseigne le français depuis peu avec délice & soif de découvertes en partage. Ce tumblr me permet par conséquent de vous donner envie, par la puissance évocatrice des mots, d'aller voir telle ou telle pièce, de savourer une exposition en particulier, d'écouter un/e artiste différent/e, bref, de vivre pleinement la culture. En espérant vous convaincre, car, comme dirait l'autre, "la joie de vivre est une émotion contagieuse ", alors bonne(s) lecture(s) ! Eugénie Chalier-Clévy ✍ Me contacter Piètre informaticienne ayant peu le compas dans l'oeil, je remercie ardemment Amélie Z. Caldas pour son aide si précieuse, éclairante. C'est en effet à cette artiste sensible que je dois, outre son soutien quotidien, le webdesign subtil et étonnant de ce tumblr.
« Kean ou désordre et génie » d’Alexandre Dumas est une pièce adaptée par Jean Paul Sartre et actuellement mise en scène par Alain Sachs et Corinne Javier.
Ce fut dément -dans tous les sens du terme puisque l’on assiste à la folie progressive d’un comédien tiraillé entre l'acteur et l'homme, entre le rôle qu’il joue et qui il est réellement...
En effet, ce comédien adulé par toute l'Angleterre se demande si Romeo, Hamlet ou encore Othello ne dévorent pas petit à petit son excentrique personnalité...
Un soir, submergé par la passion amoureuse, Kean explose en pleine représentation sous les yeux d'un public médusé; d'ailleurs, il n'y a pas eu un bruit, pas un souffle dans la salle à ce moment précis.
Alternant entre comédie,, drame et tragédie, voici une exquise mise en abîme d'un homme abîmé, d'un homme passionné...
Le teaser: http://www.theatre-atelier.com/kean-lo2799.html
La pièce se joue jusqu’au 05 janvier 2020, n’hésitez plus !
Imaginons que les femmes n’aient plus leur mot à dire …
Telle est l’idée de cette saisissante et nécessaire dystopie écrite à la première personne qui nous met dans la peau de Jean Mc Clellan, dans un futur proche, aux Etats-Unis. Cette mère de quatre enfants est une ancienne docteure en neurosciences spécialisée dans le trouble du langage. Elle essaie de résister à l’ignominie dans un contexte politique et social effroyable qu’elle n’a pas vu venir, trop occupée à travailler seule dans sa bulle lorsqu’elle était en fin d’études, hypnotisée par ses recherches scientifiques autour de l’aphasie, loin des manifestation qui avaient lieu pendant ce temps... Aujou’rdhui, comme toutes les autres femmes du pays, cette héroïne n’a plus le droit d’exercer sa profession et est réduite au quasi mutisme puisqu’elle est seulement autorisée à utiliser cent mots chaque jour, pas un de plus, autrement une décharge électrique de 100 volts provenant d’un bracelet à son poignet la dissuadera de le faire. Un comble pour cette spécialiste du langage amoureuse des mots. Evidemment, les passeports des femmes ont été confisqués et les bébés de sexe féminin n’en auront tout bonnement pas. “Comment cela a-t-il pu se produire?”, me demanderez-vous.
Progressivement et insidieusement. Par l'accès au pouvoir d’un fondamentaliste chrétien convaincant, élu de façon inattendue par de nombreux fidèles extrémistes que le reste de la population pensait minoritaires tant les arguments prônés par ce président semblaient aberrants et risibles: trop de visibilité LGBT, un oubli de la virilité de l’Homme au profit d’une exagération de sa vulnérabilité, une masculinisation de la Femme, la perte de repères avec toutes ces questions de genre, la Femme qui déverse une logorrhée insupportable et calomnieuse depuis le #Metoo..- et pourtant...cela a convaincu les électeurs qui se sont sentis menacés par la modernité de la société et ont voulu revenir à une conception archaïque plus rassurante, plus contrôlable...
“Mais comment cela a-t-il pu se produire”??, me répéterez-vous agacé.e.s. Sans doute à force de regarder sans agir, de penser que personne n’écouterait un tel propos arriéré et rigoriste, que les paroles de haine ne pourraient jamais devenir la norme, que les gens ne tolèreraient pas « ça », qu’il serait toujours temps de réagir, plus tard...procrastinant passivement jusqu’au jour où le plus tard est devenu trop tard.
Ainsi, petit à petit le gouvernement a exclu les femmes jusqu’à ce que demeurent uniquement des représentants masculins ostensiblement misogynes. Puis se sont immiscés dans la politique le culte de la Pureté (chacun des habitants -homme aussi bien que femme- pouvant posséder un joli petit “P” brodé sur sa tenue monochrome en signe de ralliement) et le règne du Patriarcat.
Comme toutes les autres femmes, Jean Mc Clellan n’a donc plus voix au chapitre de la vie sociale et politique. Pour le dictateur et ceux qui le soutiennent, la Femme doit rester toute la journée derrière les fourneaux et être réduite à jouer le rôle de l’épouse parfaite et soumise lorsque le mari rentre exténué de son dur labeur. Sans réellement avoir le temps de réagir, les femmes se retrouvent alors enfermées chez elles sous le regard de nombreuses caméras installées qui les observent et les traquent tel Big Brother dans 1984 d’Orwell. Mais ce n’est pas tout: les femmes, quel que soit leur âge, portent obligatoirement au poignet le bracelet particulier dont je vous parlais plus haut, à savoir un compte-mots réglé sur cent et renouvelé seulement toutes les vingt-quatre heures. Ce bracelet -dont elles peuvent choisir la couleur puisque toute femme est évidemment coquette et féminine, cela va sans dire...!- envoie une puissante décharge électrique puissante à celles qui osent prononcer plus de cent mots dans la journée. Faites-le test: en quelques phrases, on dépasse extrêmement vite ce quota !
Puisqu’il compte bien rester à la tête du pays ad vitam aeternam, le président a formellement interdit aux femmes l’accès aux livres, aux ordinateurs et plus aucun stylo n’est autorisé non plus. Cela permet d’abêtir et de manipuler aisément la moitié d’une population qui ne peut plus ni s’instruire ni écrire... Face à l’absence de ces outils, on est touché par le vibrant hommage que rend Christina Dalcher au pouvoir des mots, des livres, de la culture.
Quant aux opposants au régime et aux homosexuels, s’ils ne sont pas directement tués, ils sont détenus dans des camps de travaux forcés et muselés d'un compte-mots réglé sur zéro. Impossible de s’exprimer, donc. Dans l’espoir illusoire qu’ils retrouvent “le droit chemin” de l’hétérosexualité, l'homme et la femme doivent cohabiter à deux dans une toute petite cellule…Loin des camps de ces exilés, en ville et en plein jour, les militaires et « la police de la fornication » sont là pour s’occuper de tout comportement qu’ils jugent immoral. Les personnes arrêtées, qui ont aussi pu être dénoncées par n’importe quel citoyen, sont alors tondues et lynchées en place publique. Elles rencontrent ensuite sur une scène le révérend Carl qui leur parle de façon odieuse, d’une voix doucereuse, malsaine et humiliante. Cela est diffusé sur toutes les télévisions du pays au beau milieu de n’importe quel programme (même si chaque chaîne est évidemment contrôlée) pour dissuader celles et ceux qui voudraient se révolter de le faire. Dans les lycées de garçons, les élèves voient la vidéo et doivent insulter tous ensemble la victime, comme si elle n’était pas assez couverte d’opprobre..
Toute ressemblance avec cette photographie de Robert Capa nommée la tondue de Chartres, est évidemment fortuite...
Face au système mis en place sous les yeux d’une population fantoche, la situation semble inextricable. Mais, un jour, le frère du président est victime d’un AVC qui lui provoque une aphasie (de Wernicke pour être précise). Le Révérend Carl, connaissant le talent de la neuroscientifique Jean Mc Clellan, lui propose alors un marché: si cette dernière trouve un remède, elle et sa cadette Sonia seront momentanément libérées de leurs bracelets compte-mots. Jean refuse d’abord de pactiser avec l’incarnation du diable. Cependant, elle sait qu’à cause de l’instrument de torture vissé à son petit poignet, sa fille a un retard important au niveau de la parole puisque, dans un souci d’économie de mots, elle ne sait pas construire de phrases grammaticalement correctes. Le dilemme devient alors cornélien.
Pour la convaincre, le révérend la menace: si jamais elle refuse, Jean devra porter au poignet un bracelet encore plus destructeur qui lui enlèvera dix mots au lieu d’un seul si elle s’énerve, jure ou se rebelle. Elle sera également contrainte de réciter chaque jour à voix haute dans un micro ceci: “ Je crois que l’homme a été créé à l’image de Dieu et que la femme est la gloire de l’homme, que l’homme n’a pas été fait à partir de la femme mais que la femme a été faite à partir de l’homme”. Révulsant.
De nombreuses questions se posent donc: qu'adviendra-t-il de Jean et de sa cadette dès que le remède sera trouvé? Et si cette séduisante proposition cachait quelque chose de pire encore, d’inimaginable...?
Je vous laisse lire cette dystopie de Christina Dalcher qui va vous refroidir en cette période de canicule, mais attention, vous risquez de rester sans voix et d’avoir froid dans le dos.
« C’est l’histoire de Carla, qui est venue et qui a dû repartir. Trop vite. C’est l’histoire de Martim, qui aurait préféré ne pas être là, avec nous. C’est aussi celle d’Habib, qui espère chaque matin qu’il y aura sport aujourd’hui. C’est l’histoire de Valentine et de son papa. D’Adriano et de la quiche qu’il a vomie sur sa dictée ce matin. De Timéo, qui n’avait pas de chat mais des griffures quand même. De la corde de Laurence, la directrice, sur laquelle on a un peu trop tiré. C’est leur histoire à tous. Et la mienne, aussi. L’histoire de mon école, de notre école. Et de la vôtre aussi, sûrement. »
Un livre léger qui fera sourire et émouvra les collègues car chacun d’entre nous peut reconnaître tel.le ou tel.le élève derrière ces portraits pleins de tendresse, derrière leur détresse, leurs bêtises, leurs métamorphoses, leurs espoirs..!
Un livre utile à ceux qui ne comprennent pas pourquoi notre métier est si prenant physiquement et mentalement, pourquoi on s’en détache si peu, même une fois chez nous...
Bref, un livre tendre et drôle, qui ouvre les portes d’une école et vous laisse entrer dans notre univers scolaire. Un livre solaire!
“Quand je serai grande, tu seras une femme ma fille » 👊
Au premier abord, le titre est déconcertant par sa déconstruction grammaticale. Cependant, il met la puce à l’oreille et nous comprenons tout le long de la pièce les raisons de ce choix: ce spectacle est un cadeau au niveau de la transmission. De “je” à “tu”, cette pièce s’adresse à nous et nous en sortons grandis, renforcés en quelque sorte... Pourquoi?
Parce que cette pièce engagée et porteuse d’espoir écrite et jouée par Catherine Hauseux dresse un état des lieux de la condition, des désirs et de l’émancipation des femmes en insistant sur la nécessité de s’allier aux hommes pour plus d’égalité!
Nous proposant une performance épatante dans ce seul-en-scène, la comédienne campe à merveille quatre rôles différents composés à partir de réels témoignages de plus de 70 femmes issues de générations et de cultures différentes. On éprouve donc beaucoup de sympathie pour Isabelle et Françoise, et on s’attache à Maëva, l’adolescente rebelle à laquelle les collégiens s’identifient aisément, tandis qu’Henriette, l’arrière grand-mère, nous touche littéralement en plein coeur...
De plus, la mise en scène moderne de Stéphane Daurat capte savamment l’attention des adolescent et des adultes, notamment grâce à l’astucieuse disposition du linge blanc. En effet, lors du premier monologue, une femme débordée nous parle tout en étendant sa lessive pour gagner du temps. L’air de rien, la comédienne plante un décor qui va permettre par la suite de projeter des images directement sur le tissu... Nous entrons donc en totale immersion.
Forte de son succès, cette pièce remarquable a été jouée cinq années de suite au festival d’Avignon!
Je la recommande donc vivement aux collègues enseignants ainsi qu’à celles et ceux qui ont des enfants au collège et même au lycée !
“Une famille n’a pas besoin de rentrer dans la norme pour déplacer des montagnes...”
Tout son entourage pense que Letty, éternelle adulescente aux moeurs légères et serveuse dans le bar d’un aéroport, est incapable d’élever ses enfants. On lui serine cela avec tellement d’insistance qu’elle en est elle-même convaincue et cède, par facilité, à l’aide proposée par sa mère. Passive pour éviter les jugements et fuir son âge adulte qui la terrorise, « c’est ainsi qu’elle avait déposé ses responsabilités aux pieds de la seule personne apte à s’occuper de tout à la fois. Sa mère».
Maria Elena s’occupe donc généreusement des deux enfants de sa fille, Alex et Luna, comme s’ils étaient les siens car le petit ami de Letty est parti avant de connaître son enfant. Cela paraît courant de la part d'une grand-mère, altruiste même, mais Letty est insidieusement mise à l’écart. Comme une voie passive en grammaire, elle n’a pas voix au chapitre de l’éducation de ses propres enfants: elle n’agit pas sur eux alors elle s’efface, marionnette d’une mère autoritaire et humiliante qui la prend encore pour une adolescente et se fait bien voir de ses petits-enfants. Elle n’a donc aucune crédibilité en tant qu’adulte dans le regard de ses propres enfants qui se tournent automatiquement vers leur grand-mère lorsqu’ils ont peur ou besoin de quelque chose. Alors Letty laisse faire, se terre et s’enterre dans les soirées alcoolisées, enchaînant les conquêtes d’un soir qui ne demandent aucune responsabilité et lui font oublier cette distance néfaste qui s’installe pernicieusement entre ses enfants et elle. Jusqu’au jour où....
Au début du roman, la grand-mère décide de rejoindre son mari, collectionneur de plumes au Mexique, se délestant brusquement de son rôle de mère de substitution pour vivre une retraite paisible sans en parler à sa fille au préalable. Elle laisse simplement un mot en guise d’explication et quitte la banlieue défavorisée * de San Francisco dans laquelle elle vivait avec sa fille et les enfants de celle-ci. * L’auteure, Vanessa Diffenbaugh, décrit de façon réaliste ces quartiers délabrés où elle a elle-même animé des ateliers d’écriture.
Lorsque Letty trouve ce papier, frappée d’une panique folle et incontrôlable, désorientée de solitude, elle ajoute lâchement sa signature en bas du mot de sa mère, sans mot dire, la maudissant. Puis elle quitte précipitemment le domicile sans réfléchir, sans avertir ses enfants, pour rejoindre son père et sa mère en voiture, désemparée sans parents. La première page nous décrit une Letty roulant à toute vitesse pour rattraper sa mère, un verre de tequila à la main afin de calmer la douleur de l’épée de Damoclès qui vient de lui tomber dessus comme une baie vitrée s’écroulerait sur vous...
Lorsqu’il découvre cette fuite au réveil, Alex, adolescent autonome de quatorze ans et féru de sciences doit alors prendre soin de sa petite soeur pleine d’énergie -et de questions- comme un adulte, sans (re)père...à moins que Letty décide de reprendre les rênes de sa vie...
Un deuxième roman très bien écrit, tendre et bouleversant, qui s’attache à une famille hors-norme et nous emporte dans le tourbillon de ces vies écorchées vives…
En résumé, on y suit une mère qui n’a jamais su l’être va apprendre à le devenir, maladroitement mais sûrement car « une famille n’a pas besoin de rentrer dans la norme pour déplacer des montagnes ». Alex, quant à lui, est très touchant dans sa relation à sa mère, sa quête du père et de la vie. On se prend d’affection pour lui et pour d’autres personnages dont je ne peux vous parler, au risque de dévoiler l’intrigue... Malgré les thèmes lourds abordés comme la violence, la ségrégation et le sort terrible des sans-papiers, ce roman est plein d’espoir!
Ce roman revêt la forme d’une enquête -sur-prenante puisque l’on se demande ce qui a poussé Antoine Duris, éminent professeur des Beaux Arts de Lyon apprécié de ses étudiants, à quitter sa ville sans laisser aucune trace. L’homme en question a fui sa vie d’avant pour devenir, du jour au lendemain, le gardien volontairement invisible d’une exposition sur Modigliani au Musée d’Orsay.
Là-bas, esquivant tout lien social, Antoine ne parle qu’à une seule personne, ou plutôt à un portait de femme: celui de Jeanne Hébuterne, la fiancée de Modigliani peinte par l’artiste en question et dont le destin est tragique. Cette attitude surprend et intrigue la DRH du Musée, Mathilde Mattel, qui va tenter de comprendre cet homme étrange et étranger à lui-même…
En alternant les points de vue de façon troublante, David Foenkinos sait (d)écrire le traumatisme là où on ne l’attend pas, poussant notre curiosité à son paroxysme et favorisant la lecture active, nous mettant dans la peau d’un investigateur, jusqu’à ce que tout prenne sens: tenter de survivre à la monstruosité humaine en la dépassant par la quête éternelle de la Beauté salvatrice….
Le plus: comme il l’a démontré avec Charlotte - son treizième roman s’inspirant de la vie de Charlotte Salomon, une peintre allemande décédée à Auschwitz à vingt-six ans alors qu’elle était enceinte- David Foenkinos est un amoureux de l’art et de la peinture. Cette connaissance et cet amour fervent se ressentent à travers le personnage de Vers la beauté. En effet, dans ce nouveau roman, les indications picturales y sont toujours aussi précises et documentées; elles donnent envie de regarder différemment les oeuvres citées et de s’intéresser davantage à la vie des artistes mentionnés comme Modigliani. En outre, sans mauvais jeu de mots avec son premier roman qui lui a valu le Prix Goncourt et qu’il a réalisé au cinéma avec son frère, cet auteur au style reconnaissable et littéraire écrit tout en délicatesse…
Trois femmes. Trois pays. Trois continents. Une même pulsion de vie face à la dé-tresse. Un même désir de s’en sortir, un même besoin vital de dire NON.
Le roman s’ouvre sur Smita, en Inde, à Baldhapur précisément. Cette Intouchable est, comme le veut la tragique tradition, humiliée, avilie puisqu’elle doit « ramasser la merde des autres à mains nues toute la journée » et manger des rats avec sa famille. Alors que tout est fait pour l’affaiblir, elle refuse que sa fille de six ans, Lalita, subisse le même sort et se bat avec acharnement pour que cette dernière aille à l’école...
Arrive ensuite Giulia, sicilienne réservée âgée d’une vingtaine d’années, qui travaille dans l’entreprise familiale de son père jusqu’à ce que ce dernier soit victime d’un accident. Elle doit alors tout prendre en main et s’imposer...
Enfin, Sarah, au Canada, est une femme d’affaires libre, deux fois divorcée de son plein-gré, mère de jumeaux et d’une fille hyper-sensible qu’elle délaisse sans s’en rendre compte, pour réussir professionnellement. Sacrifiant sa vie de famille pour sa carrière dans un cabinet d’avocats réputé, cette « working girl » carriériste va être rattrapée par la maladie alors qu’elle s’apprêtait à signer le contrat de sa vie...
Dès le début, on s’attache vite à ces trois femmes sans tisser de lien évident..jusqu’au moment où...tout prend sens. En plus, l’intrigue n’est pas prévisible et pas tirée par les cheveux non plus, pour ainsi dire...
On pense souvent à l’énergie incroyable de ces trois femmes qui se battent chacune mais il ne faut pas oublier la jeune Lalita qui, lors de son premier jour à l’école et du haut de ses six ans osera défier la tradition et dire NON aux humiliations alors que le maître voulait qu’elle balaie la classe au lieu d’étudier avec les autres enfants, pour lui rappeler qu’étudier n’était pas sa place...
Ce premier roman de la comédienne et réalisatrice est pressenti pour devenir un best-seller, déjà traduit en seize langues et promis à une adaptation cinématographique. Tout comme le destin incroyable qui réunit ces trois femmes.
Pourquoi faire un papier sur La casa de Papel devenait irrépressible?
Si, comme moi, tu ne supportes ni la violence ni le sang, cette série mettant en scène un braquage est paradoxalement faite pour toi!
Huit malfrats, hommes et femmes, tous abîmés par la vie pour diverses raisons, sont recrutés tour à tour par un mystérieux “professeur” pour braquer la Maison de la Monnaie. Pourtant, alors qu’ils n’ont plus rien à perdre, ce dernier leur impose une règle d’or: qu’aucune goutte de sang ne coule. Le braquage a donc lieu mais les malfaiteurs proposent rapidement de l’eau et des soins aux otages pour les réconforter.
Oui, oui, tu as bien lu. C’est en cela que cette série espagnole rachetée par Netflix et réalisée par Alex Pina est saisissante et, surtout, différente. A l’image du professeur qui régit chaque opération, cette série a plus d’un tour dans son sac et ne se cantonne pas qu’à l’action pure et dure.
Pour preuve, le braquage ne s’étend pas sur une quantité d’épisodes: il a lieu dès le premier car ce qui intéresse le réalisateur est de fouiller chaque personnage, de lui donner une consistance et de déjouer les attentes des spectateurs qui, hypnotisés, continuent sans pouvoir s’arrêter.
Car La Casa est addictive! on s’y sent comme à la maison tant l’humanité des bandits est mise en valeur. Paradoxal non? Très vite d’ailleurs, on ne sait plus s’il faut plutôt s’attacher aux otages ou aux braqueurs car cette série n’est pas manichéenne: elle explore la complexité de l’âme humaine avec ses passions, ses contradictions, ses zones d’ombre, sa lumière, ses espoirs...
En outre, les aspects culturels sont nombreux: ce choix du visage de Salvator Dalí en guise de masque n’est pas anodin car, rappelons-le, la série est espagnole. Cela donne de drôles d’expressions faciales aux voyous, mais aussi une certaine candeur. Les images sont léchées, fort bien filmées avec des références assez explicites à 24 heures chrono ou encore Inside Man de Spike Lee. Les plans choisis sont soignés, esthétiques. Le rythme quant à lui, est soutenu car, - hormis quelques flahsback qui aident à mieux cerner la personnalité de chacun comme dans Orange is the new black mais aussi à expliquer tout le travail réalisé en amont par le professeur- on vit les heures post-braquage avec les personnages, comme si cela avait lieu en temps réel. Cela ne laisse donc aucun ennui s’installer car la tension est palpable. Par ailleurs, dès le premier épisode, à la demande de ce savant professeur, les braqueurs utopistes ont troqué leurs prénoms pour des noms de ville; ainsi agissent Tokyo, Oslo, Helsinki, Nairobi, Rio, Denver, Moscou et Berlin. Parfait pour réviser sa géographie!
Ensuite, on a l’impression de suivre une partie d’échecs en temps réel, avec de puissants rebondissements, des moments inattendus mais crédibles qui nous tiennent en haleine. Cela est fascinant et c’est sans doute la raison pour laquelle, d’après une étude réalisée par le site d’infodivertissement Melty, “ La casa de Papel est la série non-anglaise la plus regardée sur Netflix!”. J’ajouterai qu’elle nous laisse autant captivés que captifs...
Bref, à voir, et c’est une trouillarde qui ne supporte pas la vue du sang qui te le dit. L’amour tient une grande place dans cette série et fait tomber les masques... ;)
Tu te souviens d’eux? si non, je t’invite à cliquer ici pour te rafraîchir (si je puis dire par cette période glaciale) la mémoire!
Les changements:
- Polo, le fidèle acolyte de José, est devenu Pauline avec l’arrivée de Nouha Mhamdi dans la troupe.
- Grâce à l’accueil de nouveaux comédiens, d’autres personnages plus étonnants les uns que les autres apparaissent. Ils viennent témoigner de leur détresse dans l’espoir d’être écoutés par le psychomaton créé par José qui désire ardemment leur venir en aide.
- Tu avais été conquis par les moments symboliques avec les masques? il y en aura davantage!
Pour voir ou revoir cette pièce atypique mise en scène par Alicia Filks et adaptée du texte Le Psychomaton d'Anne-Marie Olivier, note précautionneusement ces deux dates:
Vendredi 13 Avril 2018 à la salle du Grand Livre de Saint-Cloud à 20h30.
Le 12 et 13 mai à Colombes.
Attention cependant: en raison des propos et sujets sensibles abordés -avec tact certes- ce spectacle n'est pas recommandé aux enfants.
Pour réserver, le mieux est d’envoyer un mail à l’adresse suivante, avec ton nom, prénom et le nombre de personnes qui t’accompagneront: [email protected].
L'entrée est gratuite, avec une participation au chapeau!
“Justice”, à voir aussi immédiatement que le sont les comparutions dénoncées.
La justice porte-t-elle bien son nom ou devrait-on l’appeler, au contraire, l’injustice?
Dans sa pièce éponyme, Samantha Markowic nous interroge.
Il faut savoir qu’après avoir été agressée, cette dernière a éprouvé le besoin d’écrire sa première pièce sur l’appareil judiciaire. En effet, son agresseur ayant été libéré juste après sa comparution immédiate, il a donc pu continuer ses attaques librement, en laissant d’autres victimes impuissantes face à cette injustice, mortifiées, brisées parfois à vie. Alors, à la façon dont Raymond Depardon dans son documentaire 12 jours filmait des patients d’un hôpital psychiatrique confrontés à un magistrat qui allait décider de leur avenir, l’auteure a quant à elle entrepris d'observer pendant une année complète la procédure expéditive des comparutions immédiates. Samantha Markowic en a également profité pour poser des questions aux juges, aux avocats tout en écoutant très attentivement les victimes/accusé(e)s dont elle a retranscrit avec justesse les propos, sous la forme théâtrale.
Chaque saynète que nous voyons est donc tirée d’un fait réel, d’une histoire vraie... Odieuses scènes d’audience qui rendent l’injustice souvent inaudible tant elle détruit l’humain, foudroyante. Mais aussi inoubliables moments cocasses tant le système judiciaire est parfois absurde et les situations, rocambolesques; notamment avec cette dame amnésique qui est sortie nue de chez elle -mais avec ses clefs précise-t-elle fièrement!
Les scènes se succèdent à vive allure: de la jeune Rom arrêtée tous les matins au même endroit, mais que l’on relâche faute de mieux, à l’agresseur qui frappe à répétition, en passant par le futur djihadiste emporté par son fanatisme, sans oublier celui qui subit les conséquences dramatiques d’un bizutage. Une scène, sans doute la plus frappante, a retenu notre attention: la femme qui, dans sa famille d’accueil, s’est occupée pendant sept ans de deux enfants avec l’amour d’une mère, leur témoignant une affection sans borne qu’ils n’ont jamais reçue de la leur, absente pendant toutes ces années... et à qui on interdit brusquement et formellement de les voir car la mère biologique veut les “reprendre” sans autre forme de procès, si l’on peut dire...
Vous l’avez compris, dans cette pièce, on passe rapidement du rire aux larmes tandis que les comédiennes changent de rôle avec une maestria incroyable et un rythme déconcertant. En alternance, le trio Naidra Ayadi, Fatima N'Doye, Océane Rosemarie & Camille Chamoux, Camille Cottin et Samantha Markowic (tout dépend du soir où vous y allez) endossent tour à tour le rôle des victimes, des avocats, des juges, mais aussi des agresseurs. Les talentueuses comédiennes, chacune à leur manière, incarnent en quelques secondes un personnage parfois aux antipodes de l’individu joué juste avant, changeant en un claquement de doigts la gestuelle et le langage. Un ballet plein de fluidité porté par une musique électronique saisissante qui nous fait oublier les changements de décor. On éprouve souvent de l’empathie pour ces personnages si différents.
Cependant, pas d’incrimination partiale pour autant. Comme elle le dit dans son interview avec le chroniqueur Yvan Amar pour RFI, Samantha Markowic désire “montrer un système” et nous y faire réfléchir sans nécessairement prendre parti de façon lapidaire.
Vous l’aurez constaté sans doute, la distribution est exclusivement et volontairement féminine, tout comme la mise en scène marquante signée par une femme: Salomé Lelouch. Parlons justement de cette scénographie extrêmement bien trouvée: minimaliste mais pleine de finesse avec ces piles de dossiers qui s’accumulent sur scène au fur et à mesure que la pièce avance et que les comparutions s’accélèrent... Métaphore d’un personnel débordé, dépassé, submergé par tous ces dossiers à expédier; les juges escaladent des montagnes de dossiers non lus, s’assoient même dessus pour prononcer le résultat d’une délibération à grande vitesse. L’espace devient de plus en plus suffocant à mesure que les papiers s’entassent dans ce subtil contraste de noir et de blanc.
Du latin “audire”, selon l’étymologie, dans une audience, on s’écoute. Or ici, on sent bien que la détresse des accusés est ignorée, tue, tuée... balayée par manque de temps et de compassion. Comme le dit toujours l’auteure du texte, dans son entretien sur RFI, “on juge un acte et non une personne, ce qui est l’inverse des Assises”. Fort heureusement, par le texte et le choix de mise en scène, le public éprouve de l’empathie pour chacun, de la victime à l’accusé. Ce qui peut être troublant car, grâce à ce texte très fort, on comprend que les accusés qui arrivent en comparution immédiate - sans vouloir évidemment les excuser de façon manichéenne- nous posent des questions quant à l’exercice de la justice de notre société...
On aimerait rencontrer encore plus de personnages, car la pièce passe bien trop vite, ce qui donne à “immédiate” tout son sens...! Ainsi, alors que nous quittons ce magnifique Théâtre de l’Oeuvre, la phrase de Victor Hugo, prononcée lors de la pièce, résonne et nous conduit à une profonde réflexion: “ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons..!”
Retrouvez Justice à Paris, au Théâtre de l'Oeuvre, jusqu'au 31 mars 2018.
Si tu passes par Londres, New York, Sapporo, Budapest, Hambourg, Prague, Stockholm ou Gothenbourg, arrête-toi sans hésiter pour te laisser hypnotiser par The Phantom of the Opera !!
Présenté pour la première fois à Londres en 1986, ce musical tiré du roman fantastique de Gaston Leroux (1910) a été vu depuis par plus de 140 millions de personnes dans 35 pays, 160 villes et en 15 langues différentes, ce qui n’est pas anodin. Si l’on continue dans les chiffres, on compte pas moins de 230 costumes, 130 acteurs, musiciens et membres de l'équipe technique, 281 bougies pour nous plonger dans l’ambiance fantastique ainsi qu’un chandelier de trois mètres de large, tous nécessaires pour mettre en scène cette pièce baroque. Il a d’ailleurs reçu plus de 70 prix depuis sa création. Evidemment, en trente ans, le spectacle a été constamment amélioré en évoluant avec son temps.
Je suis encore saisie par l’adaptation que j’ai vue à Londres, dans le Her Majesty’s Theatre qui se prête entièrement à la mise en abime.
En effet, nous suivons les répétitions d’un opéra au sein d’un prestigieux théâtre, identique à celui dans lequel nous nous trouvons. Or des événements étranges se produisent sous nos yeux ébahis: le lustre qui s’écroule, le machiniste retrouvé pendu...et, surtout, cette soprano lyrique à la voix d’une pureté incroyable, Christine, serait inspirée par un “ange de la musique” qui vivrait sous l’Opéra et serait fou...amoureux d’elle. A tel point qu’il va l’enlever et l’emmener dans son repaire semblable aux Enfers de la mythologie grecque...
Les effets scéniques sont aussi surprenants qu’adaptés à l’espace pour ce théâtre dans le théâtre. Inoubliable.
Madame Marguerite effleure simplement de vastes questions existentielles.
Nous (re)voilà assis sur les bancs de l’école, face à une institutrice de CM2 lunatique et débordante -jouée par Stéphanie Bataille- qui désire nous apprendre le sens de l’existence. Pour ce faire, l’enseignante désabusée passe par tous les états en inscrivant des mots loufoques et des associations d’idées farfelues au tableau, "pour que nous ne tâchions pas d’oublier” ce cours...particulier.
Le comique de répétition de cette phrase “ Madame Marguerite va noter ce mot au tableau pour que vous tâchiez de ne pas l’oublier” est accentué par la méfiance dont fait preuve cette maîtresse à notre égard, se retournant constamment alors qu’elle écrit sur le vieux tableau noir. Cela nous fait réfléchir: ne pas oublier.. le devoir de mémoire. Derrière ce comique parfois grossier se dissimule en filigrane cette injonction: n’oublions pas ce qui s’est passé, ne reproduisons pas les mêmes erreurs...
De ce fait, d’abord amusant, le texte sonne tout à coup différemment, pèse dans notre esprit, nous faisant réfléchir à la finitude de l’être, au divertissement Pascalien ainsi qu’aux drames historiques qui se répètent... Un sentiment de malaise peut alors s’emparer du public, d’autant que la maîtresse en-joue, et tire.
Cela n’est pas chose aisée de passer sur ce monologue tragi-comique après Annie Girardot qui a incarné en 1974 cette enseignante névrosée. Pourtant, Stéphanie Bataille fait preuve d’une large palette d’émotions qui nous emportent. L’auteur brésilien Roberto Athayde explique ce choix: « quarante ans après, voici une nouvelle incarnation de Madame Marguerite, plus proche de l’originale, plus drôle qu’amusante, plus tragique que militante… bref sauvage, telle qu’elle est sortie de ma tête lorsque j’écrivis ce texte en 1970. »
Ce que l’on garde: le cynisme et la performance de la comédienne dans ce “seul-en-scène”, ainsi que la mise en scène sobre mais efficace et percutante, en particulier avec l’apparition du squelette. Madame Marguerite nous fait une fleur en effleurant de vastes questions à sa manière, ce qui n’est pas une bagatelle...
Ce que l’on aurait aimé: qu’elle effleure moins. Plus d’interaction entre Stéphanie Bataille et nous, plus d’immersion puisque c’est ainsi que cela est présenté sur le papier. En effet, si nous sommes élèves, nous avons le droit de nous dissiper, de bavarder et d’être repris à l’ordre. Or, au lieu de jouer sur nos réactions -notamment sur celles d’une personne âgée qui commentait à peu près chaque réplique dans l’espoir, sans doute, d’être rabrouée par la maîtresse irritée- la comédienne restait focalisée sur son texte, ne rebondissant guère sur nos interventions, même les moins dissimulées. Idem lorsqu’un téléphone portable s’est mis à sonner: l’excellente Stéphanie Bataille aurait dû en profiter pour réagir à cela, mais ce ne fut malheureusement pas le cas... J’espère que “Madame Marguerite va noter cette remarque afin qu'elle tâche de ne pas l’oublier” pour les prochaines fois car c’est la seule ombre au tableau...
Ps: oui, j’ai fait ma mauvaise élève en prenant des photos pendant le spectacle!
Coup de coeur pour "Au-revoir là haut" réalisé par Albert Dupontel avec Nahuel Pérez Biscayart-celui qui joue un séropositif d'Act Up dans "120 battements par minute", autre coup de foudre filmique d'ailleurs.
Une très belle surprise. En effet, face au style d'écriture assez abrupt de Pierre Lemaître qui aborde de façon crue le sujet délicat des gueules cassées et le commerce des morts, je redoutais une grande violence. Or on trouve au contraire un doux onirisme, une certaine pudeur, de l’humour également, ainsi que des plans toujours recherchés dans une magnifique démarche artistique!
"Et vous, avez-vous commencé à vivre?" - Charlot, 9 ans.
On lit cette intrigante question philosophique dès la quatrième de couverture du nouveau livre de Serge Marquis: Le jour où je me suis aimé pour de vrai.
Ce spécialiste québécois de la santé mentale a choisi d’écrire sur l’ego en passant par la forme du roman “afin de mettre en scène des personnages et des situations illustrant les multiples facettes de l’ego, monstre qui se cache sous d’improbables visages et se manifeste de façon si insidieuse au quotidien...”
Voilà pourquoi, plutôt que de rédiger des constats scientifiques poussés, l’auteur d’On est foutu, on pense trop! a privilégié la forme romanesque, pour ne pas dire le conte philosophique...
Le résumé:
Maryse est une éminente neuropédiatre (in)digne descendante de Narcisse, dépendante du regard des autres et persuadée d’avoir toujours raison. Cependant, ses certitudes s’écroulent et se métamorphosent lorsque Charlot, son fils désarmant d’authenticité, la confronte à des questions philosophiques. Leur dialogue peut nous faire penser à celui entre Sophie et un vieux sage dans Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder, le philosophe n’étant plus l’adulte mais l’enfant.
Animé par cette douce pureté et aidé par Marie-Lou, une enfant muette d’une maturité extraordinaire, Charlot, Petit Prince des temps modernes va conduire sa maman à lâcher prise et à accéder peu à peu à “l’intelligence du coeur”, à la vraie saveur de la vie...
Personnage clef du roman, Marie-Lou apprend la langue des signes à Charlot qui dessine sans signer ses tableaux, traquant partout l’ego. Tragiquement désigné par la cécité, il sent pourtant la nécessité de rester vivant...
Ce poète qui s’ignore va alors sculpter ce qu’il (res)sent, transcendé par l’Art et l’Amour, ainsi que par l’amour de l’art...
Dans la préface de ce roman bouleversant, Serge Marquis écrit: “j’espère que nous serons nombreux à tenter de répondre aux questions que pose Charlot, car j’ai la sincère conviction qu’une meilleure compréhension des mécanismes de l’ego permettrait d’éviter une grande partie de la souffrance humaine”.
Entre nous, je rêve d’une adaptation cinématographique de ce roman poignant car les mots choisis, pesés, sculptés avec beaucoup d’attention et de nombreux passages sont paradoxalement très visuels.
Dans cette (trop) courte série pleine de finesse et d’intensité réalisée par Jean-Xavier de Lestrade pour Arte, on suit le parcours chaotique d’une adolescente mystérieuse nommée Manon. Pour une raison d’abord inconnue, elle tente, dès les premières minutes, de poignarder sa mère (rassurez-vous, si j’ai pu regarder ce moment, vous le pouvez aussi ;)). Suite à la décision de la juge, elle arrive alors dans un centre éducatif fermé, sa toute dernière chance avant la prison...
Nous voilà immédiatement plongés dans une sorte d’Orange is the new black à la française.
Quelques personnages marquants:
- La mère toxique, étouffante et magistralement inquiétante est jouée par une actrice que l’on ne présente plus: oui, Marina Foïs! Bien que l’histoire se passe principalement dans ce centre de la dernière chance, le rôle de la mère est prégnant car tout provient d’une relation ambigüe- pour ne pas dire malsaine- avec sa fille chérie, Manon...
- Manon justement: profondément énigmatique, est jouée par Alba Gaïa Bellugi, grande révélation. En effet, la jeune actrice est passée par le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine et a été vue dans Intouchables aux côtés d’Omar Sy et de François Cluzet. On suit ce personnage captivant dans sa détresse, sa colère enfouie, ses errances, mais, surtout, dans son envie brûlante de s'en sortir. Son regard est à la fois une mer agitée, incontrôlable et un uppercut dans les moments de tension.
- On retrouve par ailleurs avec un plaisir non feint deux des actrices de Divines: Oulaya Amamra et Jisca Kalvanda -qui n’est plus la dealeuse masculine mais se révèle encore autrement, dans une fragilité insoupçonnée...
Lola (Claire Bouanich) a réservé un accueil fracassant à Manon.
- Yannick Choirat, quant à lui, est un éducateur bienveillant, soucieux du mieux-être de ces pensionnaires malgré le climat de violence qui règne en souverain. Il est le confident de Manon.
- Cependant, le rôle qui m’a inévitablement interpellée est celui joué par Alex Poisson: la professeure de français. Passionnée et toujours dans la recherche d’activités pour ouvrir ses élèves à la magie de la littérature et au pouvoir consolateur des mots, cette dernière aide de tout son coeur les jeunes filles réfractaires à l’école mais pas à son enseignement. Elle a un projet pédagogique pour elles et prend appui notamment sur le mythe antique d’Orphée pour le réaliser.
Rappel: Orphée a perdu Eurydice, la femme qu’il aime. Cette dernière, mordue par un serpent, est prisonnière des Enfers. C’est en chantant sa peine abyssale et en s’accompagnant de sa lyre qu’il “charme la nature entière” selon Ovide dans Les métamorphoses. Les suppliciés cèdent alors aux larmes, ainsi que les furies et même les pierres tant son désespoir s’exprime sans retenue. Nerval et d’autres nombreux poètes se sont réclamés d’Orphée, aujourd’hui encore d’ailleurs...
Le but de l’enseignante qui propose cet exercice: sans en avoir l’air, par la catharsis, faire jaillir les tourments des adolescentes délaissées et souvent violentes entre elles en travaillant sur le respect, l’écoute attentive de l’Autre et de soi...
Une scène clef de la série:
Celle où Manon et sa rivale doivent se mettre dans la peau d’Orphée et de Cerbère, le gardien des Enfers. Ce dernier empêche furieusement “le chantre du Rhodope” de passer. Orphée laisse donc parler son coeur et choisir les mots idoines pour toucher la corde sensible de Cerbère et retrouver la femme qu’il aime de toute son âme... C’est ce que vont devoir faire les deux jeunes filles hermétiques à l’école, sous les yeux patients et remplis de fierté de leur professeure.
En bref:
Une fois que l’on commence cette série bouleversante faite de deux saisons de trois épisodes chacune, on est bousculés et on ne peut plus la lâcher...!
Photo tirée de la saison 2, Manon, la suite, où l’on retrouve les personnages principaux face à de nouveaux problèmes...
" Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous [...] mais cette jeunesse est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême." -Discours de Simone Veil en 1974.
Les Atitlos jouent “Ils ont besoin d'en parler”, et on va entendre parler d’eux!
La source:
Une pièce de départ assez dense: Psychomaton d’Anne-Marie Olivier. Cette talentueuse dramaturge, conteuse et comédienne québécoise née en 1973 et directrice artistique du Théâtre du Trident depuis 2012 a inspiré Alicia Filks, la metteure en scène des Atitlos, lors de son séjour au Canada. Acceptée progressivement par la troupe qui a su entrevoir dans cette proposition un vaste champ d’exploration, la pièce a changé de nom. Chez les Attilos, elle est devenue Ils ont besoin d’en parler, phrase issue du texte lui-même d’ailleurs.
Le speech:
D’entrée de jeu, José, le personnage principal, nous interpelle et nous place chaleureusement. C’est un commerçant plein de bonhommie et toujours de bonne humeur. Contrairement à son acolyte Polo, plus sceptique et réservé, ce vendeur semble dopé à l’énergie positive, un grand sourire lumineux et généreux aux lèvres. Sa philosophie? « on fait tous partie d’une grande chaîne d’amour, sauf qu’on ne le sait plus ». Son rêve? aider les autres à toujours voir la lumière même dans la pénombre de leurs errances...leur trouver “un espoir adapté”. C’est là que Polo lui prête main-forte.
Face à ce constat en demi-teinte que dresse José de la société et du monde lors de ces échanges avec son collègue, l’idée d’un psychomaton, subtile symbiose entre un psychologue et un photomaton, prend vie. Pour aider les citoyens à s’exprimer librement, à se sentir écoutés, à trouver refuge, à exorciser leurs psychoses, à se confesser sans tabous, à avoir des réponses, à se défouler, la machine libère une citation appropriée à la situation.
S’en suit alors un défilé de personnages éclectiques loin du regard des autres. Regards étant le titre d’une autre pièce d’Anne-Marie Olivier, le public observe Marilou, une jeune fille naïve et profondément attendrissante qui veut satisfaire tout le monde même lorsque cela devient dangereux pour son intégrité physique et pour son innocence laminée...; Diane, sympathique et amusante bourgeoise méticuleuse (pour ne pas dire hilarante maniaque obsessionnelle); Rose, femme fatale qui joue de façon aussi sensuelle avec les hommes qu’avec sa cigarette; Jimmy Parent, un petit garçon dont on devine une vie difficile -notamment avec le leitmotiv “je viens ici parce que chez moi, y’a pas d’place”- fasciné par la mort suite à des traumatismes tus, sans oublier un personnage accro à la drogue ou encore Patsy, la femme battue qui tente de s’en sortir, et tant d’autres solitudes qui se racontent et se confient sous nos yeux à l’écoute…car “l’oeil écoute”, pour reprendre Claudel.
Une ambiance tendue donc dans un confessionnal moderne où les mots vulgaires peuvent jaillir sans être jugés ainsi que des propos amers, des illusions, de douloureuses désillusions écoutées par un témoin silencieux: le public... Nous observons des histoires qui s’imbriquent parfois les unes dans les autres dans ce psychomaton où tout se lie et se salit... Cela fait réfléchir un public absorbé. Vaste comédie des masques qui démasque la dure réalité sous un large sourire affiché en résistance aux maux les plus oppressants, dans une résilience aussi candide qu’affirmée. Comme l’écrivait René Char, “résistance n’est qu’espérance”. Alors José tient bon, et avec lui des personnages à la dérive, à la recherche d’un peu de bonté, qui s’accrochent à la vie coûte que coûte...des “naufragés du fol espoir”, dirait Mnouchkine.
Toute cette tension et ces aspects dramatiques sont fort heureusement allégés par les échanges entre José, infatigable idéaliste nourri à l’Espérance et à la Joie, et Polo, son ami prêt à tout pour l'aider à réaliser son projet malgré une pensée plus fermée, plus arrêtée que celle de ce doux rêveur qu’il admire secrètement.
La performance: les acteurs ne sont que quatre. Angeline, Joanna et Yann incarnent chacun trois personnages diamétralement opposés, tandis que Mahay vit son texte très dense sans s’essouffler une seule seconde.
Par ailleurs, on peut saluer les recherches d’Alicia Filks aussi bien au niveau du texte avec une subtile découpe qu’au niveau de la scénographie. Le décor est épuré, minimaliste mais symbolique. Les effets sonores quant à eux sont recherchés également, aidant à changer de scène en faisant résonner (et raisonner) les diverses citations à la manière des génériques de RadioNova, mais en plus mystérieux, intriguant... De plus, certaines scènes sont de véritables tableaux grâce aux masques qui dénoncent au moyen de deux-trois gestes l’implicite le plus grave, l’indicible le plus lourd. Exemple marquant (au fer rouge dans ma mémoire): cette mise en scène du génocide par des mouvements de danse saccadés, de transe rythmée, comme un battement de coeur...meurtri.
L’interview.
Maintenant, changeons de format et donnons directement la parole au fondateur de la troupe, Mahay Parent, puis à Joanna, Angéline, Yann et Alicia pour conclure:
- Vous vous inspirez de la pièce extrêmement foisonnante d’Anne- Marie Olivier. Comment avez-vous effectué les coupures et fait vos choix dans cette galerie de personnages?
- On a modifié l’ordre des textes et on a choisi ces personnages-là parce qu’ils avaient quelque chose de fort à raconter et à défendre, plusieurs histoires banales qui pourraient faire écho à chacun. Chaque histoire a quelque chose de dérangeant à un moment donné mais le fait que les personnages viennent se confier permet de faire réfléchir les gens sur ce qui s’y passe. Les personnages viennent raconter une part d’eux comme si c’était vraiment une confession, ce qui permet de faire passer un message puissant aux spectateurs. En plus, les personnages que l’on a choisi sont tous très différents et traitent de sujets variés. C’est un message positif que l’on essaie de faire passer malgré la noirceur des thèmes.Tant qu’il y aura des gens comme José et Polo qui se battent pour rendre le monde meilleur, alors on s’améliorera!
- Je suis bien d’accord avec toi, Mahay. Comment est née la troupe?
- Tout a commencé l'été dernier. C'était la fin des cours de théâtre et je me suis dit que cela serait pas mal de faire une aventure théâtrale en attendant la rentrée. J'ai donc commencé à proposer cette idée à certains de mes anciens camarades de classe de théâtre et cela leur a plu. Nous aimons le théâtre et ne pas en faire pendant trois mois aurait été difficile, vide. Je suis allé voir mon ancienne partenaire de jeu, Alicia, qui avait rejoint une troupe très active au Québec et voulait faire de la mise en scène à son retour en France. Sa seule exigence a été de bosser avec “des gens sérieux”. Nous nous sommes alors mis à travailler sur cette pièce qui nous correspondait tous un peu.
- Aviez-vous déjà joué tous les quatre sur une même scène auparavant ?
- Non, j’ai réuni des membres qui ne se connaissaient pas mais qui devaient travailler ensemble pour créer. Chacun avait son univers théâtral, l'un était très corporel, l'autre était intimiste, l'un aimait la comédie, l'autre la tragédie. Réunir toutes ces personnalités aurait pu causer des conflits. Mais non ! Au fur et à mesure des répétitions, une complicité s'est installée.
- Oui, cette cohésion est palpable sur scène d’ailleurs. Maintenant, peux-tu me dire quel est le but de votre théâtre?
- Nous voulons faire du théâtre à portée de tous, simple mais qui parle, qui pose des questions. Que le public joue, rit et réfléchisse en même temps.
- Pari gagné Mahay! c’est exactement ce que nous avons ressenti dans le public. Au fait, d’où est né le nom atypique de votre troupe?
- Au début, on voulait mettre "Sans titre" mais ce nom de domaine était déjà pris. Joanna a ensuite proposé la traduction en arabe mais cela ne correspondait pas assez à ce que nous cherchions. Puis Alicia a demandé à Glykéria (la petite amie de Mahay ndlr) la traduction en grec et c‘était Atitlos ! Là, ça a résonné dans les oreilles de tout le monde et on est donc parti sur ça !
- Choix judicieux! Je dirais même plus, “les atit’osent” parler de sujets tabous.. Enfin, puisque votre pièce est truffée de citations, laquelle choisiriez-vous chacun votre tour pour qualifier votre façon de voir le théâtre? celle qui vous anime dans votre jeu et peut-être dans la vie... ?
Mahay, sans hésiter: " on fait tous partie d’une grande chaîne d’amour, sauf qu’on n’le sait plus..”
Joanna, après avoir tergiversé entre “ il n’y a rien de plus extraordinaire que le théâtre (...)” de Gide et une citation de Nietzsche, nous propose la seconde, sa préférée: "le théâtre, ce n'est jamais qu'une manifestation au-dessous de l'art, quelque chose qui s'adapte au goût des masses, lorsqu'on le fausse pour elles."
Yann a choisi de nous faire entendre Shakespeare : “"le monde entier est un théâtre. Et tous hommes et femmes n'en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles."
Angéline quant à elle, donne la parole à Alfred Hitchcock: “le théâtre c'est la vie, ses moments d'ennui en moins! "
Enfin, Alicia nous développe son point de vue sur cette passion qu’elle partage avec ses acolytes: “le théâtre c'est une affaire de générosité avant tout, tu donnes et tu aides ton partenaire de scène, le metteur en scène n'est là que pour sublimer le comédien et l'aider à exposer sa personne sur scène et le comédien aide le metteur en scène à faire vivre une de ses visions. On est tous là en tant que troupe pour donner voix à un auteur et se livrer au public, et le public donne son énergie en recevant ce qu'on lui offre. Donc pour moi c’est juste de la générosité en fait”.