Les italiens s'entendent au moins sur une chose : les plus vieux oliviers d'Italie sont dans les Pouilles. Celui de la photo, plurimillénaire, est né à Ithaque sur l'autre rive de la mer Ionienne. Ceux du Salento, dans la province de Lecce, ont été témoins des colonisations, des invasions, des croisades, des cantiques, des batailles, des guerres de religions. Ils ont vu se succéder les siècles, les millénaires même, plantés sur leur lopin de terre rouge. Mille printemps, deux mille printemps, et plus encore.
L'olivier, dont l'ombre est argentée, avec ses fruits amers et son huile sacrée, dispose en termes biologiques, d'une capacité régénératrice étonnante. Lorsqu'un olivier vieillit, il produit sur sa souche des excroissances appelés «souquets» et ne meurt jamais de vieillesse. L'olivier ne peut mourir que par empoisonnement ou privation et le nouvel arbre qui le remplace n'est pas un autre olivier, c'est un autre lui-même, augmenté, une expression du même génotype.
Dans des conditions stables, l'olivier ressemble au phénix, immortel.
Si on étudie l'histoire de la langue, on découvre aussi pleins de choses : Olivier, en italien Olivo ou Ulivo, du latin Oliva, dérive du grec Elaiva et de sa forme archaique Elaion. Déjà sur l'île de Crète, 3000 ans avant JC, on en stockait l'huile dans des jarres immenses, et on retrouve Elaion en linéaire B. D'après la tradition populaire grecque, c'est sur cette île que se trouvent les plus vénérables des oliviers, mais d'après les historiens, c'est en Syrie et en Perse qu'il fut cultivé pour la première fois. D'après les religieux, les plus anciens seraient en Palestine et d'après les botanistes et les géologues en revanche, ce serait au coeur du Sahara, 10.000 ans avant JC que se trouvaient les premières formes sauvages d'oléacées. C'est aux Phéniciens qu'on doit l'expansion et les méthodes de culture de l'olivier, depuis le Liban jusqu'au Açores.
Revenons à la langue. Du crétois Elaion à l’anglais Oil, il n’y a qu’un pas.
Il existe un dieu méconnu, phénicien, puis grec, puis romain dont l’attribut principal est l’olivier : on le retrouve sous le nom d’Aion. En tant que figure de l'immortalité, l'Empereur Hadrien, philosophe visionnaire et nostalgique l’avait choisi pour orner ses monnaies tantôt figurant un vieillard, tantôt figurant un enfant, accompagné de son Phénix, incarnation de l'âge d'or. En fait, Aion était une représentation du temps non plus faite d'une ligne droite avec un début et une fin mais d'un arc qui se courbe, qui devient bidimensionnel et par hyperbolation, cyclique. Aion, qui fit l’objet d’une étude de Jung. Aion dont l'ubiquité rappelle étrangement celle de Iano l’Etrusque, vénéré en Toscane, couverte d’oliviers, Ianus aux deux visages, dieu des transitions, Maitre de Rome : Janus.
Aion donne aussi en français et anglais Eon, terme philosophique issu du latin aeon pour désigner l'"entité éternelle", ou terme scientifique qui désigne les grandes ères géologiques. En grec ancien αἰών, aiốn, signifie le temps absolu par opposition au Chronos linéaire et au Kairos relatif.
L’olivier en tant qu’attribut de cette divinité discrète serait donc indirectement un symbole de l’absolu.
On retrouve Elaion dans l'El Layoun et l'Ayoun maghrebin, c'est frappant. Or "Ayn" ou "Ayoun" , c'est l'oeil en arabe. Le mot "oeil".
Et en hébreu, en araméen, les racines sémitiques Elaion, Aion ou Aiun dont les occurrences dans l'Ancien Testament se retrouvent par milliers, se traduisent parfois par Infini ou encore Eternité. Et puis il y a aussi cette déclinaison du mot grec Aiwolon, huile. Et là, on est tout proche d'Abwolon, "père de l'Eternité" en langage sémitique, en l'occurrence Phénicien. Abwolon, donne Apwollon, ou Apollon, le crétois, fondateur du premier édifice religieux majeur de la Grèce classique : le temple de Delphes, et auquel l'imagerie attribue justement le rameau d'olivier, le même que brandissaient les Césars immortels de Rome, incarnations de la postérité.
Elaion... On commence à toucher à des mots interdits, des mots qui tuent dirait Paul Atréides. El Aion, Elai, Eli, El préfixes des Dieux syriaques, à l'époque que les historiens appellent âges "sombres" ou "pré-archaïque". Eli, El, Elai, des mots sources de monothéismes qui pourraient avoir engendré à la fois le nom du Dieu des chrétiens et celui des musulmans. Elaion.
L'olivier est le symbole de la Terre Promise, de la Syrie, de la Crète, Le mont des Oliviers, à Jérusalem. Serait-ce tout simplement l'Arbre de la vie?
Certains paleo linguistes ont fait le rapprochement entre l'Elaion grec et l'Ellu, l'Yellwo du Sud de l'Inde qui signifie génériquement "huile". Et si cetait l'Inde, la source? Cette terre de métempsycose, celle des mandalas et du temps cyclique par excellence. On se plongerait bien dans les langues dravidiennes pour comprendre mais on est bien embêtés parce que l'Inde, c'est un gros morceau. Certains experts "impartiaux" rattachent au dravidien et au grec une racine akkadienne commune mais là, je ne sais plus trop...
Comme dit le Coran: "L’olivier ne provient ni de l’Orient ni de l’Occident, et son huile éclaire sans que le feu ne la touche".
Quoi qu'il en soit, c'est décidé, je vais aller les voir ces oliviers pluriimillénaires de la Mer "ionienne". Je me dis qu'un très vieil arbre, quel qu'il soit, çà doit avoir des trucs à raconter, et peut-être même une perspective à faire entrevoir.
Ce seront pour cette fois-ci, mes dernières semaines en Italie...











