Si je ne me trompe pas, cela fait un an que vous avez emménagé en Haute-Garonne. J’espère que vous, les filles et les enfants y êtes désormais totalement acclimatée. N’est-ce pas trop difficile de devoir refaire toute votre sociabilité ? Vous évoquez que des cousins éloignés vous ont suivi dans cette affaire. Je suppose donc que vous n’êtes pas entièrement isolée. Il doit bien y avoir quelques familles convenables en Haute-Garonne, les avez-vous rencontrées ?
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Spring 1947, Hylewood, Canada
If I’m not mistaken, it’s been a year now since you moved to Haute-Garonne. I hope that you, the girls, and the children have fully settled in by now. Is it not difficult to have to rebuild all your social ties? You mentioned that some distant cousins followed you in this venture, so I suppose you’re not entirely isolated. There must be a few respectable families in Haute-Garonne - have you met any of them yet?
🇫🇷 [Transcription]
Stéphanie Rumédier : Je t’avais dit de me laisser tranquille.
Agathon LeBris : Et pourtant, tu es venue.
Stéphanie Rumédier : Qu’est-ce que tu veux, Agathon ?
Agathon LeBris : Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je sais tout.
Agathon LeBris : Je sais pourquoi la cousine Ada n’a aucun souvenir de son séjour en France. Je sais que Lucrèce y est allée à sa place pour assister à l’enterrement de sa mère.
Agathon LeBris : Stéphanie, je sais ce que tu es. Ce que vous êtes…
Stéphanie Rumédier : … Quoi ? Comment…
Agathon LeBris : … et je m’en moque. Je n’en ai strictement rien à crisser.
Agathon LeBris : Des années que je suis dans l’incertitude la plus totale. Des années que n’arrive pas à trouver du sens dans le fait que tu me rejettes, et que pourtant tu ne me quittes pas.
Agathon LeBris : Et maintenant que j’ai enfin une explication, tu n’imagines pas à quel point je suis soulagé - même heureux - parce que ça veut dire que le secret est levé et qu’on va, enfin, pouvoir se projeter ensemble. Parce que c’est tout ce que je veux, et tout ce que j’ai toujours voulu.
Agathon LeBris : Alors que tu sois un vampire, Stéphanie, franchement, je m’en contrecâlisse.
🇬🇧 [Transcript]
Stéphanie Rumédier: I told you to leave me alone.
Agathon LeBris: And yet, you came.
Stéphanie Rumédier: What do you want, Agathon?
Agathon LeBris: I’ll get straight to the point. I know everything.
Agathon LeBris: I know why Cousin Ada has no memory of her stay in France. I know that Lucrèce went in her place to attend her mother’s funeral.
Agathon LeBris: Stéphanie, I know what you are. What you all are…
Stéphanie Rumédier: … What? How…
Agathon LeBris: … and I don’t care. I don’t give a damn.
Agathon LeBris: For years I’ve lived in total uncertainty. For years I couldn’t make sense of why you keep rejecting me and yet never truly leave.
Agathon LeBris: And now that I finally have an explanation, you can’t imagine how relieved - how happy, even - I am, because it means the secret’s out and we can finally start thinking about a future together. Because that’s all I want, and all I’ve ever wanted.
Agathon LeBris: So if you’re a vampire, Stéphanie -honestly, I couldn’t care less.
Nous avons passé un temps considérable dehors. Ange nous a emmené en promenade sur tous les sentiers du village, et je ne savais même pas qu'il y en avait autant. Ada n'a sans doute jamais autant marché que durant son séjour française, mais elle ne semblait jamais fatiguée. Quand j'ai par la suite demandé à Ange d'où lui venait cette soudaine passion communicative pour la marche à pied, il m'a répondu qu'il lui semblait qu'elle était mal à l'aise dans la maison. Je n'ai pas compris de suite, mais il est vrai que d'un point de vue extérieur, nous devons vivre dans ce qui semble être un mouroir depuis des mois. Tout semble rattacher au passé, et Cléo dit qu'il règne une atmosphère entre "la fin de règne" et "l'atroce mélancolie poussiéreuse des passés compliqués".
Comme je te le disais, je suis en train de faire des plans pour repenser la maison. Je vais refaire certaines pièces, en priorité le salon et la future chambre d'Antoine, mais je songe également à ajouter une aile à la maison. Quand nous sommes tous rassemblés, il y a une ambiance étouffante de foule, j'ai l'impression de marcher sur tout le monde. Comme nous avons les fonds nécessaires, j'aimerai m'aménager un espace à moi. Je t'enverrai des photographies si cela se concrétise. Sauf que pour tourner correctement la page de l'ancienne génération, mon père et mon oncle sont venus nous annoncer qu'ils prévoyaient faire de vraies funérailles à ma grand-tante Lucrèce et ma grand-mère Clémence. Il n'y en a jamais eues, et j'avoue moi-même que ces noms me provoquent autant une légère tristesse qu'un sentiment de colère plus intense tant ils me rappellent de mauvais souvenirs d'enfance. Oncle Adelphe m'a dit que lui-même n'avait jamais proprement fait son deuil, et qu'il était temps. Comme elle était à ce moment à la maison, j'y ai bien entendu convié Ada.
Transcription :
Rose « Ange ? Nous avons de la visite ? »
Ange « Oui ma Tante. Madame Rumédier vient d’arriver du Canada, mais elle a manqué la cérémonie. »
Rose « C’est dommage… Enchantée Mademoiselle. »
Lucrèce « Enchantée également. Mais je devrais vous laissez, je vois bien que je vous achale. »
Rose « Non, il y a encore un peu de brandy au salon vous savez. Finalement, je serai bien contente d’avoir un peu de compagnie. Ange, tu devrais aller te coucher. »
Lucrèce « Non, vraiment. C’est fin de votre part, le trajet m’a plus épuisée que je ne pensais. »
Ange « Passez donc demain. Ma femme sera heureuse de vous recevoir. Combien de temps comptez vous rester. »
Lucrèce « Pas bien longtemps. Mon fils est resté à la maison. »
Rose « Oh, restez donc quelques jours, au moins le temps de voir tout le monde. Je pense que tous les cousins seront ravis de voir arriver une cousine canadienne, sans compter Jeanne bien sur. »
Lucrèce « Ecoutez... »
Ange « Si c’est une question d’argent, les Valin sont des amis. Je suis certain qu’ils seront près à vous faire une remise si vous lui dites que vous restez pour visiter la famille. Ou sinon, nous pouvons bien payer, nous sommes les hôtes après tout. »
Lucrèce « Bon, je comprends. C’est gentil à vous. »
Ange « Nous vous verrons demain alors ? Venez en fin de mâtinée. »
Lucrèce « Si tard ? Ce n’est pas un problème de vous déranger juste avant dîner ? »
Ange « Dîner… ? Ah, non bien sur que non ! Nous serons en petit comité, juste moi, Noé et mon beau-frère. Les autres seront partis un peu partout chez des voisins pour des visites. L’Oncle Adelphe sera à la distillerie, il mange souvent avec les ouvriers le midi. »
Lucrèce « Et votre beau-père ? »
Ange « Je doute qu’il mette le nez en dehors du bureau. Il est… particulier. Si vous le croisez, ne prenez pas sa froideur pour de l’impolitesse. Vous pourriez même rester pour le repas, mais je vous préviens, Antoine est aussi curieux de bavard, il ne vous lâchera pas avant d’avoir essoré tout le sujet de la politique au Québec. »
Lucrèce « J’ai hâte alors. »
Rose « Bien, bonne soirée alors Madame Rumédier. Pour ma part, j’espère que vous me rejoindrez chez moi pour l’heure du thé dans la semaine. »
Lucrèce « Je n’y manquerai pas. Bonne nuit à vous deux. »
Ange « Attendez un instant Madame. Y a t’il quelque chose qui vous a mise mal à l’aise. »
Lucrèce « Pas du tout. Pourquoi ? »
Ange « Je ne sais pas vraiment, mais n’avez pas l’air à votre aise dans cette maison. J’ai vu votre regard aller un peu partout et vous vous êtes tordue les poignets tout au long de notre conversation. Si j’ai fait quelque chose qui vous tracasse, dites le moi. Je sais que je peux être trop insistant parfois. »
Lucrèce « Ce n’est pas vous. C’est le mal du pays je pense. Et je n’ai pas l’habitude d’être séparée de mon Marius aussi longtemps. Je suis un peu angoissée, c’est tout. »
Ange « Je comprends. Etant moi même père, je sais que ne pas voir ses enfants pendant plus d’une semaine est très désagréable. Je ressens toujours un grand soulagement quand je les prends dans mes bras à mes retours de Paris. J’espère que vous pourrez rencontrer mes petites princesses demain. »
Lucrèce « J’aimerais beaucoup. Bonne nuit, Monsieur de Chastel, et à demain. »
Peut-être me trouverez-vous un peu vieux jeu… J’ai beaucoup de misère à tutoyer une personne que je n’ai jamais vue. J’ai reçu une éducation stricte qui ne souffrait pas que l’on tutoie qui que ce soit en dehors de notre cercle familial proche. Tout manquement aurait été vu comme une gaillardise qui nous aurait été sévèrement reprochée. Je frissonne parfois des libéralités de mon mari qui tutoie tout le monde. Non pas que je le lui reproche. Il fait bien ce qu’il veut et, par ailleurs, personne ne s’en offusque. Non, c’est que je n’oserais pas moi-même. À l’exception de ma camarade de chambre - la seule qui fit exception d’ailleurs, je vouvoyais toutes mes compagnes d’internat. Je vouvoie les femmes du comité d’épouses avec qui j’ai pourtant travaillé pendant de nombreuses années. Les seules personnes que je ne tutoie pas sont de ma famille directe : frère, beaux-frères et belles-sœurs, cousins, neveux et nièces. Je vouvoie Maman, je vouvoyais feu Papa, mes oncles, mes tantes, mes grands-parents, lesquels nous tutoyaient en retour. Ne le retenez donc pas contre vous.
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Spring 1947, Hylewood, Canada
Perhaps you will find me a little old-fashioned… I have a great deal of trouble addressing someone I have never met informally. I was raised quite strictly - we were never to use familiar terms of address with anyone outside our immediate family. Any breach of that rule would have been considered rather forward, and harshly reprimanded. I sometimes shudder at my husband’s easy manner of speaking to everyone so informally. Not that I hold it against him - he can do as he pleases, and besides, no one seems to mind. It’s simply that I could not bring myself to do it myself. With the sole exception of my roomate - she has been the only one, in fact - I addressed all my classmates formally. I still do the same with the women from the wives’ committee, even after all these years of working together. The only people I address informally are my immediate family: my brother, brothers and sisters-in-law, cousins, nephews, and nieces. I address Mama formally, as I did late Papa, as well as my uncles, aunts, and grandparents - who, in turn, always addressed us informally. So please, don’t take it personally.
🇫🇷 [Transcription]
Lucien LeBris : Tiens, Layla ! Tu attends le ferry ?
Layla Bernard : Bonjour, Lucien. Oui, j’ai rendez-vous chez le médecin.
Lucien LeBris : Chez le médecin ? Quel besoin as-tu d’aller chez le médecin, vu que ton mari en est un ?
Layla Bernard : Tu sauras qu’il est déconseillé pour un médecin d’ausculter ses proches. Son jugement peut se retrouver altéré et cela peut le conduire à sous-estimer la gravité d’une maladie…
Layla Bernard : … Et en plus, Fabien m’a déjà auscultée. Il ne trouve rien.
Lucien LeBris : Ce n’est pas trop grave, j’espère ?
Layla Bernard : Je ne sais pas. Je n’espère pas. J’ai de plus en plus de problèmes de mémoire… Je dois aller faire des tests pour m’assurer que ce ne soit pas quelque chose de grave comme la maladie d’Alzheimer.
Layla Bernard : Ce sont juste des examens de routine. À mon âge, il y a peu de chances que ce soit ça, mais Fabien préfère ne prendre aucun risque.
🇬🇧 [Transcript]
Lucien LeBris: Well, hello, Layla! Waiting for the ferry?
Layla Bernard: Good morning, Lucien. Yes, I have a doctor’s appointment.
Lucien LeBris: A doctor’s appointment? What do you need a doctor for when your husband is one?
Layla Bernard: You should know it’s not advisable for a doctor to examine their own family. Their judgment might be clouded, and they could underestimate the seriousness of an illness…
Layla Bernard: … Besides, Fabien already examined me. He didn’t find anything.
Lucien LeBris: I hope it’s nothing serious?
Layla Bernard: I don’t know. I hope not. I’ve been having more and more memory problems… I need to take some tests to make sure it’s nothing serious like Alzheimer’s disease.
Layla Bernard: They’re just routine exams. At my age, it’s unlikely to be that, but Fabien prefers not to take any chances.
Lorsque ma tante a approché la quarantaine, elle a traversé un épisode de spleen. Veuve, avec un fils en pension, elle s’est retrouvée seule chez elle et désœuvrée. Je vais lui donner le même conseil que celui que je lui ai donné à l’époque : lancez-vous dans une activité manuelle, quelque chose qui tienne vos mains et votre esprit occupé. Tante Ada a appris l’arrangement floral et cela l’a transformée. Elle fait aujourd'hui les compositions les plus raffinées. Je vous avais écrit qu’il y a quelques années, en 1944, le gouverneur Langlie a séjourné sur l’île. Ma tante en personne composait les bouquets pour ses réceptions, c’est dire.
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Spring 1947, Hylewood, Canada
When my aunt reached her forties, she went through a rather difficult spell - a sort of melancholy. A widow, with her son away at boarding school, she suddenly found herself alone at home and quite without purpose. I shall give you the same advice I gave her then: take up a craft, something to keep your hands and mind occupied. Aunt Ada took up flower arrangement, and it transformed her entirely. She now creates the most exquisite compositions. I believe I mentioned that a few years ago - in 1944 - Governor Langlie stayed on the island. It was my aunt herself who arranged the bouquets for his receptions, which says quite a lot, doesn’t it?
🇫🇷 [Transcription]
Frédéric Rumédier : Alors nous trouverons une autre solution.
Delphine Rumédier : Il n’y a pas d’autre solution.
Frédéric Rumédier : Nous partirons ailleurs au Canada.
Delphine Rumédier : Tu disais toi-même l’autre jour qu’il devient de plus en plus difficile de justifier notre existence à l’administration. Nous aurons le même problème ailleurs.
Frédéric Rumédier : Nous hypnotiserons…
Delphine Rumédier : Non, Frédéric. Pense à cette jeune femme qui a à peine trente ans, et qui souffre déjà d’une maladie qui ne touche normalement que les personnes âgées…
Frédéric Rumédier : Alors les autres partiront, et je resterai avec toi.
Delphine Rumédier : Sortons. La nuit est belle.
🇬🇧 [Transcript]
Frédéric Rumédier: Then we’ll find another way.
Delphine Rumédier: There is no other way.
Frédéric Rumédier: We’ll move somewhere else in Canada.
Delphine Rumédier: You said yourself the other day that it’s becoming harder and harder to justify our existence to the authorities. We’d face the same problem anywhere else.
Frédéric Rumédier: We’ll use hypnosis-
Delphine Rumédier: No, Frédéric. Think of that young woman who's barely thirty and who's already suffering from a disease that should only strike the elderly…
Frédéric Rumédier: Then the others will go, and I’ll stay with you.
Delphine Rumédier: Let’s go outside. The night is beautiful.
À ce sujet, je vous remercie pour les photos. Les filles sont ravissantes. Elles ont tellement grandi depuis le temps où elles posaient, petites filles, avec Ange… Les garçons aussi ont terriblement poussé. Je ne saurais plus où donner de la tête avec trois garçons à la maison. Allez-vous garder vos neveux auprès de vous en Haute-Garonne ? Je ne comprends pas pourquoi ils ne partent pas vivre avec leur père à Paris.
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Autumn 1946, Hylewood, Canada
On that subject, I thank you for the photographs. The girls are delightful. They have grown so much since the days when they posed, as little children, with Ange… The boys have grown terribly as well. I would not know where to turn with three boys in the house. Are you planning to keep your nephews with you in Haute-Garonne? I cannot understand why they do not go to live with their father in Paris.
🇫🇷 [Transcription]
Lucien LeBris : Alooooors, comment s’est passé ton…
Agathon LeBris : Où était Ada Rumédier en automne 1929 ?
Lucien LeBris : Comment veux-tu que je m’en souvienne ? C’était il y a pratiquement vingt ans !
Agathon LeBris : Elle a fait son fameux voyage en France en automne 1929. Tu ne trouvais pas ça curieux, toi, que notre cousine ait traversé un océan pour l’enterrement d’une vieille dame qu’elle n’a jamais vue ?
Lucien LeBris : Si, peut-être, mais quel est le rapport avec..
Agathon LeBris : Au cours de l’année 1943, il y a eu, en tout et pour tout, 62 patients au sanatorium. Il y en a eu 47 l’année suivante.
Lucien LeBris : J’en déduis que ton rendez-vous ne s’est pas bien passé…
🇬🇧 [Transcript]
Lucien LeBris: Sooooo, how did your-
Agathon LeBris: Where was Ada Rumédier in the fall of 1929?
Lucien LeBris: How am I supposed to remember that? It was nearly twenty years ago!
Agathon LeBris: She made her famous trip to France in the fall of 1929. Did you not find it odd that our cousin crossed an ocean for the funeral of an old lady she had never even met?
Lucien LeBris: Perhaps I did, but what does that have to do with-
Agathon LeBris: During the year 1943, there were exactly sixty-two patients in the sanatorium. There were forty-seven the following year.
Lucien LeBris: I take it your date did not go very well…
J’ai le regret de t’annoncer la mort de mon père, qui vient de décéder de la tuberculose. Cela fait un moment que ma famille s’y prépare, et pour tout t’avouer, c’est un soulagement. Il souffrait beaucoup depuis trois mois, ses poumons s’étaient considérablement détériorés et il avait de la misère à respirer. Au moins, aujourd’hui, il ne souffre plus.
Il a été enterré dans le cimetière d’Hylewood aux côtés de Maman. C’est l’oncle Joseph qui présidé la cérémonie. Il a insisté pour faire le déplacement jusqu’à Hylewood, malgré ses quatre-vingt-seize ans… Il a pratiquement éjecté le Révérend de sa propre église. En même temps, le Révérend n’allait pas refuser l’accès à sa paroisse à son évêque… La cérémonie d’enterrement de Papa était… mouvementée. L’éloge funèbre de l’oncle Joseph avait le goût du vitriol et du règlement de compte. Concrètement, il lui a reproché d’avoir dilapidé l’héritage laissé par mon grand-père, les efforts d’une vie, alors qu’il avait toujours œuvré pour que ça tienne… Marie trouvait cela très amusant, Agathon se renfrognait parce qu’il estimait que ce n’était ni le lieu, ni le moment, les cousines Ada et Winifred murmuraient que c’était un grand manque de pudeur et que Tante Françoise n’aurait jamais toléré ça si elle avait été encore en vie, et moi, comme d’habitude, je devais jongler entre les sensibilités de tout le monde.
[Transcription]
Marie LeBris : Crisse, Papa, tu as vraiment choisi le pire moment pour mourir…
Deux lettres pour le prix d’une cette année, tu es gâtée. Ma petite sœur voulait t’entretenir d’une affaire de cœur qui lui pèse, je me suis trouvé bien embarrassé pour lui répondre, alors je lui ai proposé de t’écrire, tu me parais plus douée que moi pour ces choses là. Ne t’inquiète pas, elle ne sait rien de tes anciennes histoire.
Quelques nouvelles… Une triste, mais attendue sûrement vu à quel point il était fatigué : l’Oncle Joseph s’est éteint cette année à l’âge de quatre-vingt dix-neuf ans. Tout le monde ne s’appelle pas Eugénie Le Bris… Nous nous sommes tous rendus à Kingston pour l’enterrer, ça a été l’occasion de passer du temps ensemble pendant quelques jours. Il a eu une longue vie, il n’a pas eu d’enfants mais il a été entouré jusqu’à son dernier jour par ses neveux et ses nièces, beaucoup n’ont pas cette chance.
Je sais que tu es friande de ragots, donc en voici : la fête des quatorze ans de Gizelle a décidément été efficace, puisque Agathon aussi était un cœur à prendre, et je suis pratiquement certain qu’il est pris (lui ne t’écrira pas de lettre à ce sujet). Il semblerait qu’il soit tombé sous le charme de notre très jolie petite voisine, Stéphanie Rumédier, la petite-fille des Rumédier du sanatorium. Nul doute que mon frère n’est pas resté de marbre face à cette beauté froide, au regard impénétrable, teintée de mystère, qui… Non, j’abandonne. Je n’arriverais jamais à rendre les histoires de la vie sentimentale de mon frère aussi palpitantes que celles du tien. Je t’en donnerai des nouvelles, mais très honnêtement, vu qu’Agathon est à peu près aussi ouvert qu’une vieille huître, je pense qu’on n’en sera jamais rien jusqu’au jour où on recevra les faire-parts de mariage. Je garde l’œil ouvert.
Je t’embrasse affectueusement.
Lucien Le Bris
P. S. : En fait, la seule qui n’ait pas socialisé avec qui que ce soit lors de cette fête d’anniversaire, c’est cette pauvre Gizelle…
Quelques nouvelles de ton investissement. Il va bien ! À la mi-juin l’année dernière, j’ai réuni quelques gars de l’île et des copains pour m’aider avec les travaux. Au départ, ce n’était que moi et mon cousin Fabien, mais Rumédier le gérant du sanatorium nous a envoyé son petit-fils pour nous donner un coup de main, et mes copains du pensionnant sont venus aider aussi. À nous sept, nous avons dragué, nivelé, construit la jeté et les quais, aménagé les accès, installé les bâtiments portuaires, les points d’eau, et les points de carburant. Grâce à toi, j’ai pu payer ceux qui ont pris de leurs temps et de leurs ressources pour m’aider, et surtout, j’ai pu faire électrifier le port ! Oui, tu lis bien, le port d’Hylewood est relié à l’électricité.
A la mi-juillet de cette année, après un an et un mois de travaux, le port était terminé (mises à part quelques petites finitions). On m’a envoyé un inspecteur afin de vérifier la solidité des infrastructures et faire des tests pratiques… Et depuis aujourd’hui, le 16 septembre 1930 : le port d’Hylewood est officiellement ouvert ! Bon, la saison est pratiquement terminée donc je ne pense pas que j’accueillerai grand monde cette année, mais tu sais, même si on avait terminé les travaux plus tôt, on n’aurait sûrement pas eu grand monde de toute manière. Par rapport aux années précédentes, il y a eu très peu de touristes cet été. L’année prochaine sera sûrement meilleure. En attendant les clients, je m’occupe. Je joue de la guitare, et surtout, je pêche. Tu trouveras d’ailleurs trois photographies dans l’enveloppe de cette lettre, pour que tu puisses voir à quoi ressemble le port. J’y ai ajouté aussi une prise que j’ai faite, une magnifique truite de dix livres !
Je ne savais même pas que la cousine Ada s’était rendue en France. Pour tout t’avouer, nous ne sommes pas très proches de cette branche de la famille, alors je ne sais pas bien comment elle a entendu parler de toutes ces histoires, mais je plaide non coupable ! À mon avis, ça doit être Maman, puisqu’elle allait régulièrement voir Tante Françoise pour qu’elle corrige ses lettres à ta mère. Je t’avoue que depuis la mort de Tante Françoise, je ne sais pas bien qui s’occupait de la corriger. J’avais toujours supposé que c’était Mlle Rumédier, mais peut-être bien qu’elle demandait à la cousine Winifred, qui aurait parlé du contenu de ses lettres à sa sœur Ada. Tante Françoise pouvait parfois se montrer un peu snob et vieux jeu, alors ne prend pas toutes les pratiques de ses filles pour des généralités. Par exemple, porter un voile noir épais pour un enterrement est plutôt quelque chose qu’on associe aux vielles dames très catholiques.
Embrasse les filles de ma part. J’espère que tu profites du calme retrouvé, que Sélène est mariée, et que Jean-François est bachelier. Ne manque pas de montrer la photographie de ma truite à Ange et à Antoine !