"Ils viennent de l’extérieur" par Adam Kleinman
(english version in the previous post)
Les périphéries ne concernent habituellement pas la vie quotidienne, à moins que vous ne soyez au volant. Comme vous n’avez probablement pas envie que quelqu’un vous rentre dedans - ou inversement - votre voiture est équipée de plusieurs rétroviseurs. De même, l’avertissement que “les objets sont plus proches que ce qu’il n’y paraît” ne sert en réalité qu’à signaler comment des choses et des objets peuvent surgir dans nos angles morts communs. Mais laissons de côté pour l’instant ce problème familier, pour parler d’un sujet également invasif.
Oui, en effet, je veux parler des SPAM. Cet affreux dépotoir d’emails inutiles que vous ne prenez la peine d’ouvrir que lorsque quelque chose semble manquer à votre boîte mail - un courriel de réservation qui n’est pas arrivé, ou un reçu pour un retour de produit. Bref, en dehors de ces circonstances, d’innombrables dossiers de presse, bons de réduction et Dieu-sait-quoi d‘autre, passent par là pour sombrer dans un oubli définitif. Bien sûr ce n’est pas toujours aussi bien rangé; parfois les petits déchets arrivent à pénétrer dans votre boîte mail et, en réaction à cela, vous devez créer manuellement de nouveau filtres pour bannir tout message au caractère incertain. Mais pourquoi certains messages parviennent-ils à entrer, quand d’autres non?
Lorsque vous configurez manuellement des filtres, d’autres sont automatiquement mis en place par divers algorithmes. Bien que certains de ces systèmes soient capables de scanner le contenu d’un message pour détecter les textes écrits par des robots ou les mises en forme de type lettre standard, des systèmes encore plus perfectionnés analysent toutes vos pratiques habituelles afin de prédire ce que vous risquez ou non de vouloir ouvrir - pensez à la nouvelle fonction de Gmail qui, depuis peu, marque les messages ‘importants’ pour que vous puissiez ‘éduquer’ votre boîte mail. Mais avant d'analyser la façon dont ce système oblige l’utilisateur à livrer consciemment ses données personnelles, je préfèrerai évoquer un autre sujet d'ailleurs pas si éloigné: la régulation algorithmique.
Si le mot ‘régulation’ continue d'alarmer à coup sûr tout fondamentaliste libéral, en revanche la régulation algorithmique fait bel et bien le nouveau buzz des cyber-libertaires. De quoi s'agit-il ? Pour le dire simplement, la régulation algorithmique est l’idée que les techniques de sélection ou de pré-sélection internet que l’on retrouve dans les plus grosses bases de données analytiques pourraient remplacer la politique telle que nous la connaissons. Si vous avez des doutes sur certains transferts d'argent et leur possible lien avec du blanchiment ou de l'évasion fiscale, mettez un moniteur de surveillance qui trace tous les comptes en banque du monde sans exception pour pointer ou bloquer n’importe quel transfert frauduleux à n’importe quel moment. Plus qu’un simple chien de garde, l’ubiquité de ce genre de système pourrait agir comme un réel moyen de dissuasion - considérons le comme un outil panoptique au regard omniprésent sur l’information. Maintenant, si l’idée que les moindres aspects de votre vie financière puissent alimenter une telle entreprise vous paraît quelque peu intrusif, sachez que ce service existe déjà dans les entreprises de détection des fraudes où la surveillance de vos activités bancaires est permanente. Que vous le vouliez ou non, de plus en plus de choses de la sorte arrivent, la question est donc comment.
Tout comme ces alarmes, les filtres à spam de Google sont les premiers exemples que les cyber-libertaires comme Tim O’Reilly prennent comme les ‘preuves’ selon lesquelles les formes traditionnelles de surveillance humaine devraient, et seront prochainement, remplacées par des moyens informatisés - et injustifiés - pour rechercher absolument tout. Le problème reste que, même si l'ordinateur réalisera ces opérations de façon relativement transparente, en revanche, qui ou qu’est-ce qui décidera de la raison spécifique de chaque recherche, qui aura accès aux résultats, et à quelles fins ces données seront-elles utilisées? Même si personne ne sait réellement quel sera l’avenir des réseaux informatisés, les nouveaux programmes et mises à jour, qui affectent fondamentalement la manière dont nous interagissons avec le monde, arrivent continuellement devant notre porte sans y être invités et sont orchestrés par des auteurs totalement inconnus. Tout comme les spams, ils pourraient bien définir la limite de votre vie réelle et digitale; quoi qu’il en soit, contrairement aux spams, ces invités impolis, une fois installés, vous forceront très vite à prendre conscience de leur propre existence.
IMP (Interface Message Processor)
Je suis certain que vous connaissez la boutade de Marx qui dit que les personnages entrent sur la scène du monde à deux reprises; d’abord comme une tragédie, et ensuite comme une farce. Bien que je souhaite ne jamais avoir à appeler Internet une tragédie, j’ai été récemment choqué par une visite que j’ai faite à un ancien laboratoire de UCLA. Après avoir demandé mon chemin à plusieurs étudiants des cycles supérieurs, j'ai réalisé qu'aucun d'entre eux, bien que travaillant dans le bâtiment des sciences de l'informatique, n'avait idée que la pièce juste à côté d'eux était l'endroit où le premier message informatique en réseau a été envoyé - en fait, tous les étudiants à qui j’ai demandé mon chemin ont complètement séché lorsque je leur ai demandé où trouver l’exposition ARPANET qui était en cours dans les mêmes locaux, et sont tous restés sans réponse lorsque je les ai questionnés sur Kleinrock, leur ancêtre intellectuel. Alors que Santayana faisait probablement allusion à Marx avec son propre dicton qui dit que ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter, ce qui est étrange au sujet de l’amnésie relative sur comment Internet a été créé, c'est que cette amnésie s’étend également aujourd’hui à un manque d'intérêt pour la manière dont Internet est maintenant mis en oeuvre. Dans ce contexte de non-contexte, retournons plutôt à des images de voitures et de progrès, de voies de dépassement et de burnouts.
Nous savons tous comment Benjamin a renversé l’idée que la connaissance était toujours progressiste en dessinant l’image d’un ange le dos tourné vers l’avenir, mais la métaphore d’hier de l’autoroute de l’information invoque l’idée utopique de flux progressifs d’un trafic avançant paisiblement vers des destinations choisies. Mais tout comme des voitures en mouvement, certains programmes et applications dépassent certains autres; quoi qu’il en soit, ils opèrent plus comme des voitures de sécurité qui forcent les autres à garder le rythme ou à ralentir.
Si le changement de Myspace à Facebook a pu vous donner l’illusion d’opérer un choix, que ressentez vous lorsqu’on vous pousse à changer de système opérateur, ou lorsque vous êtes forcé d’utiliser des systèmes et des règles automatisées que vous n’aviez jamais demandés, ou dont vous ne connaissiez même pas l’existence? Bien que télécharger une application, un programme, ou une nouvelle mise à jour semble assez bénin, il est aujourd’hui sage de regarder ce qui est implanté dans ses fonctions périphériques - repensez au marquage ‘important’ de votre GMAIL, je suis sûr que vous avez vous-même des tas d’exemples de petits pièges de méta-données comme celui-ci. Ces marges seraient-elles la feuille de route cachée d’un possible futur (contraint)? Pour bien mesurer ces ‘nouveaux régulateurs’, nous n’avons pas besoin de plus d’oeillères, mais de plus de rétroviseurs.
Adam Kleinman
14 septembre 2014
En transit (LAX -> JFK)
Né à New York en 1978, Adam Kleinman est un auteur, conférencier, performeur occasionnel, et parfois curateur. Il est basé à New York et ailleurs (pour le moment). Vous avez sans doute lu des textes d'Adam dans de nombreux catalogues d'exposition ainsi que dans Art Agenda, Art Forum, e-flux journal, Frieze, Mousse ou Texte Zur Kunst, entre autres.
Traduction par Inès Ribas et Dorothée Dupuis