Claude et Morino, une première (lecture) pour Adrien Albert en BD
Avec Adrien Albert, toujours en recherche, chaque parution est une surprise, même si son style, unique, son dessin sont désormais reconnaissables. Dans une interview parue il y a cinq ans dans « Citrouille Hebdo », il expliquait : « Ce qui m’intéresse avant tout c’est le trait noir et le jeu de vibrations entre deux couleurs, qui ne doivent pas brouiller la clarté du trait. Tout est réfléchi: la construction des images, leur enchaînement, la mise en scène, les cadrages. Là où je m’éclate, ce n’est pas dans la spontanéité, mais dans le jeu de construction. Je me considère avant tout comme un «constructeur d’images».
L’explication tient toujours la route alors qu’il s’est essayé récemment à la bande dessinée. Le style est épuré, il y a peu de décors, de détails – et c’est peu dire -, il utilise la ligne claire, les aplats de couleurs et reste donc très lisible.
Morino le jeune taureau a commencé ses vacances peinard dans sa caravane avec l’idée de rejoindre la côte. Sans le faire exprès, une nuit, il réveille Claude un petit squelette qui dormait sous terre et va dès les premiers instants découvrir avec étonnement et délice la vie à la surface et s’attacher à Morino qui dans un premier temps s’en passerait bien.
« Tous mes albums sont d’ailleurs conçus comme une quête initiatique. Les personnages ne savent pas quoi faire de leur vie mais s’appliquent, s’efforcent, veulent apprendre. Ce sont des personnages qui font tous à un moment donné une démarche volontaire pour sortir de leur territoire, appréhender le monde et en ressortir grandis. Je veux des héros pour qui j’ai de la tendresse et de l’affection. » (ibidem)
Ici encore, Adrien Albert reste fidèle à sa ligne. Le lecteur dès le départ ressent tendresse et affection pour les personnages. Et il fallait l’avoir l’idée d’imaginer cette drôle de rencontre entre un taureau et un squelette, les affubler de ces prénoms. Chapitre après chapitre, on est heureux de partir à l’aventure en leur compagnie car ils en vivront des expériences, s’ouvriront à la découverte de l’autre, tout différents qu’ils sont.
La parole est à Adrien:
L’an passé, j’ai décidé de faire une bande dessinée, me lancer un défi qui me ferait sortir du format album que je commençais à maîtriser. J’allais devoir aller dans un dessin plus envoyé et travailler le dialogue. L’idée est venue des personnages. Je les avais dessinés il y a quelques années déjà sans raison et me suis dit qu’ils feraient un bon duo. Le thème de la rencontre, qu’elle soit amoureuse ou amicale, m’intéressait. J’avais quelques ingrédients, le bord de mer, la pluie, la caravane. Des personnages de bd permettaient également d’envisager une série, ce que je n’ai jamais fait. Mais il fallait qu’ils n’évoluent pas trop psychologiquement, contrairement à ceux de mes livres précédents qui sortent grandis de leur histoire. L’idée donc était de les mettre dans de petites aventures. Mais manque de chance j’ai commencé par le prequel, l’origine de leur rencontre, et poursuivre sera compliqué, un nouveau défi.
Lorsque je fais un album, les contraintes sont de l’ordre du souci d’efficacité, des ellipses, du peu de pages, de la concision. Avec la bd, je me suis trouvé projeté dans un livre avec une infinité de pages et de cases. J’étais perdu et avais tendance à développer chaque action. Tout était distendu et il a fallu tout resserrer, ôter des passages dans des scènes qui étaient déjà là, quitte à supprimer des éléments que je trouvais drôles. Je me suis retrouvé avec plusieurs versions de mon scénario, ce qui ne m’arrive jamais avec un album. J’ai une meilleure culture en bd qu’en album jeunesse, mais quand j’ai commencé ce livre, j’ai eu l’impression d’en avoir perdu les codes et ai dû retourner régulièrement dans ma bibliothèque pour voir comment c’était fabriqué. Une fois le scénario et le travail de dessin terminés, le rythme trouvé, je me suis penché sur les couleurs et là encore le travail n’était pas le même que pour l’album. Il fallait trouver un second rythme pour la forme de cet objet différent. Je voulais que sa lisibilité, son efficacité soient les mêmes que dans mes albums, qu’on puisse la lire d’une traite. J’ai toujours cette envie de lecture très rapide qui déclenchera celle d’y revenir pour voir si on est passé à côté de quelque chose. Et si je suis resté dans une sorte de gaufrier de cases, c’est par souci de clarté.
L’ayant lue à des petits de 5-6 ans à voix haute comme on lirait un album, j’ai vu que cela fonctionnait également, et même mieux que je pensais. Elle a été travaillée avec mon éditrice Anaïs Vaugelade qui a déjà bien amorcé l’idée d’albums qui tendraient vers la première lecture, par exemple avec Trois contes cruels de Matthieu Sylvander et Perceval Barrier , Les trois pires histoires de pirates, de Thomas Bretonneau et Perceval Barrier, Bruno de Catharina Valcks et Nicolas Hubesch, Le Pirate et le roi, de Jean Leroy et Matthieu Maudet.
Effectivement, les titres cités ci-dessus sont un bonheur de lectures. Claude et Morino les rejoignent, avec peut-être une suite un jour…
Claude et Morino / Adrien Albert. - L’école des loisirs, 2018















