Gabon/Guinée : Mbanié, après La Haye, l'UA entre en scène
Dans le cadre du conflit frontalier entre le Gabon et la Guinée Équatoriale, le président de la Commission de l'Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a désigné Albert Shingiro comme médiateur le 25 mars 2026. L’ancien ministre burundais des Affaires étrangères aura pour mission de superviser l'application de l'arrêt de la Cour internationale de Justice (CIJ) concernant l'île de Mbanié. La phase judiciaire est désormais close ; la phase politique s'ouvre. Et le Gabon n'est pas prêt. Par la rédaction | 3 avril 2026 Trois îles, soixante ans, un arrêt sans appel Le conflit oppose le Gabon et la Guinée équatoriale depuis les années 1970. Les trois territoires au coeur du litige, l'île Mbanié, d'une trentaine d'hectares, et les deux îlots de Cocotiers et Conga, se situent à une vingtaine de kilomètres des côtes gabonaises et à une dizaine de kilomètres de la terre équato-guinéenne la plus proche, dans une zone potentiellement riche en hydrocarbures. Le 19 mai 2025, la Cour internationale de justice a tranché. Dans son arrêt, la Cour a retenu comme seule référence valable la Convention franco-espagnole du 27 juin 1900. Elle a conclu que la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga revient à la Guinée équatoriale, celle-ci étant l'État successeur de l'Espagne qui avait exercé sa souveraineté sur ces îles durant la période coloniale. La Cour a renvoyé la délimitation maritime précise à des négociations bilatérales. La position gabonaise reposait sur la Convention de Bata de 1974. La Guinée équatoriale contestait la validité de ce document. Son vice-ministre des Mines et des Hydrocarbures, Domingo Mba Esono, avait déclaré devant la CIJ que "personne n'avait vu ou entendu parler de cette supposée convention" et que "le document présenté n'était pas un original mais seulement une photocopie non authentifiée." La CIJ a écarté ce titre. L'original avait disparu des archives nationales gabonaises. Cette disparition a coûté à Libreville sa plaidoirie la plus solide. Ce point mérite d'être dit sans atténuation : le Gabon a perdu sur une question d'archivage autant que sur une question de droit. Une photocopie illisible ne gagne pas devant la plus haute juridiction de l'ONU. Albert Shingiro Le 25 mars 2026, le président de la Commission de l'Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a nommé Albert Shingiro, ancien ministre des Affaires étrangères du Burundi, en qualité d'Envoyé spécial chargé d'accompagner le Gabon et la Guinée équatoriale dans la mise en oeuvre de l'arrêt rendu par la Cour internationale de Justice le 19 mai 2025. Cette nomination s'inscrit dans le prolongement d'une réunion quadripartite tenue le 14 février 2026 au cours de laquelle les deux parties ont réaffirmé leur engagement en faveur d'une mise en oeuvre concertée et apaisée de la décision. Dans le cadre de son mandat, l'Envoyé spécial conduira les consultations nécessaires avec les deux États afin de faciliter un consensus sur les modalités d'application de l'arrêt, dans le respect des principes consacrés par l'Acte constitutif de l'Union africaine. Ce mandat dit une chose précise : la délimitation maritime n'a pas été réglée par la CIJ. La Cour a renvoyé la délimitation maritime précise à des négociations bilatérales. C'est dans cet espace que les intérêts gabonais peuvent encore être défendus. La souveraineté sur les îles appartient à Malabo. Les droits économiques dans la zone maritime restent, pour l'heure, à négocier. Ces deux questions ne sont pas identiques. Les confondre est une erreur. Les traiter séparément est une opportunité. La mission confiée à Albert Shingiro suit une logique de phases. Le médiateur consulte d'abord les deux parties séparément. Il propose ensuite un cadre. Puis les arrangements sont formalisés dans des documents qui lient les deux États pour une durée considérable. La première phase est aujourd'hui. C'est la plus favorable au Gabon. Elle est aussi la plus brève. Ce que l'arrêt ne dit pas et que Libreville doit entendre L'arrêt de la CIJ tranche la souveraineté sur trois îles. Il ne règle pas l'ensemble des frontières maritimes. Il ne fixe pas les droits d'exploitation économique dans la zone. Il ne statue pas sur les droits des pêcheurs gabonais dont les pratiques dans la baie de Corisco sont séculaires. Il ne détermine pas les conséquences de l'application de la Convention de 1900 sur la frontière terrestre autour d'Ebebiyin et de Mongomo. Ce dernier point est capital et n'a été repris par aucun média. En reconnaissant la Convention de 1900 comme le seul titre valide, la CIJ a, par la logique même de son raisonnement, réouvert la question de la frontière terrestre dans plusieurs zones que les deux pays traitaient jusqu'ici comme réglées. Des zones situées autour d'Ebebiyin et de Mongomo, ville natale du président Obiang et berceau politique de son régime, pourraient, à l'application rigoureuse de cette même ligne de 1900, être requalifiables. La Guinée équatoriale ne peut pas exiger l'exécution intégrale de l'arrêt sur Mbanié tout en ignorant ses implications terrestres symétriques. Ce levier existe. Il doit être nommé, documenté et porté à la table de médiation. Il existe également un levier économique direct. La pratique internationale offre des instruments éprouvés pour dissocier souveraineté sur les îles et droits d'exploitation de la zone maritime : zones d'exploitation commune, accords de cogestion des ressources halieutiques, joint ventures entre États souverains. Ces dispositifs ont fonctionné entre le Sénégal et la Guinée-Bissau, entre le Cameroun et le Nigeria après l'arrêt de 2002 sur Bakassi. Ils peuvent fonctionner ici. Oligui Nguema, Obiang et le paradoxe familial d'un dossier d'État Ce dossier porte une complexité que peu d'observateurs ont eu le courage de nommer directement. Brice Clotaire Oligui Nguema entretient des liens de parenté avec Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, via son père, Florentin Biyoghe, originaire d'Oyem, de la communauté fang du nord du Gabon qui partage des racines culturelles et familiales avec les Fang de Guinée équatoriale. Cette proximité n'est pas sans conséquence politique. Omar Bongo Ondimba, qui n'avait aucun lien de ce type avec Malabo, avait choisi pendant des décennies de ne pas porter le dossier Mbanié devant une juridiction internationale, estimant que les conditions d'une défense optimale n'étaient pas réunies. Cette prudence était stratégique, pas passive. La question que les Gabonais ont le droit de poser est celle-ci : les liens personnels entre les deux chefs d'État actuels favorisent-ils la défense des intérêts gabonais ou fragilisent-ils la position du négociateur gabonais face à son homologue équato-guinéen ? En comparaison africaine, le précédent Cameroun-Nigeria sur Bakassi est éclairant. En 2002, la CIJ a attribué la péninsule de Bakassi au Cameroun. Le Nigeria a résisté plusieurs années avant d'exécuter l'arrêt en 2008. L'exécution s'est accompagnée d'accords économiques sur les ressources partagées et de garanties pour les populations nigérianes installées dans la zone. Ce modèle de résistance diplomatique suivie d'un arrangement négocié est celui que le Gabon devrait étudier, non pas pour refuser l'arrêt, ce qui est impossible, mais pour en négocier les modalités d'application avec le maximum de contenu en faveur de ses intérêts. Négocier ou abdiquer, le choix est là maintenant La nomination d'Albert Shingiro le 25 mars 2026 ouvre une fenêtre. Elle ne restera pas ouverte indéfiniment. Quand les positions se fixent dans une médiation internationale, il est trop tard pour introduire des exigences nouvelles. Le Gabon dispose aujourd'hui de trois leviers concrets : le partage des ressources économiques de la zone maritime, la frontière terrestre autour d'Ebebiyin et Mongomo comme monnaie d'échange symétrique, et la délimitation maritime inachevée renvoyée aux négociations bilatérales par la CIJ elle-même. Ces leviers doivent être portés publiquement, officiellement et sans ambiguïté à la table du médiateur. Un État qui n'affirme pas ses positions ne peut pas les défendre. La Constitution gabonaise de décembre 2024 impose en son article 163 une consultation référendaire préalable à toute cession territoriale. Cette obligation n'est pas un frein. C'est un atout de négociation : un gouvernement mandaté par son peuple sur les termes d'un arrangement acceptable est incomparablement plus fort qu'un régime qui engage seul, dans le silence, l'avenir d'un territoire. Mbanié n'est pas définitivement perdu pour les intérêts gabonais. Mais la fenêtre se referme. Suivez l'évolution de cette situation sur DB News, votre source d'information fiable sur l'actualité africaine et du monde. DBNews Sources : - APS / Allafrica, "Différends frontaliers Gabon-Guinée équatoriale : un envoyé spécial de l'UA désigné pour mettre en oeuvre l'arrêt de la CIJ", 25 mars 2026 - Gabon Review, "Île Mbanié : l'Union africaine nomme un envoyé spécial pour le Gabon et la Guinée équatoriale", 25 mars 2026 - Anadolu Agency, "L'Ancien MAE du Burundi, Albert Shingiro, nommé Envoyé spécial de l'UA", 26 mars 2026 - Jeune Afrique, "Gabon-Guinée équatoriale : la CIJ tranche le contentieux autour de l'île de Mbanié", 19 mai 2025 - Jeune Afrique, "Gabon-Guinée équatoriale : tout comprendre au contentieux autour de l'île de Mbanié", dossier complet - Afrique 7, "Un émissaire de l'UA au chevet d'un différend territorial entre la Guinée équatoriale et le Gabon", mars 2026 - Infos Gabon, "Frontière Gabon-Guinée équatoriale : l'UA entre en scène", mars 2026 - CIJ, Arrêt du 19 mai 2025, affaire relative à la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga et à la délimitation maritime - Communiqué de l'Union africaine, nomination d'Albert Shingiro, 25 mars 2026 - Digital News Gabon, "Affaire île Mbanié : Oligui Nguema reçoit le rapport des premiers échanges avec la Guinée équatoriale", 2025 - Africa Coeur News, "Oligui Nguema reçoit le rapport du verdict de La Haye", mai 2025 © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article
















