Sexualité animale, hédonisme féminin et volonté de contrôle
Au fondement de toute science il y a un mystère. L'homme qui n'est pas capable de simplement s'en émerveiller a les yeux fermés sur la vie et donc sur lui-même. Einstein
Illel Kieser ‘l Baz – 07/02/2015
Dans son article Hédonisme féminin et sexualité animale (http://www.hommes-et-faits.com/Dial/spip.php?article12), Pierre Bamony (http://www.hommes-et-faits.com/Dial/spip.php?auteur4) ose émettre l'hypothèse de l'inutilité de l'homme (masculin) dans l'évolution des sociétés humaines. Il appuie sa démonstration – entre autre – sur l'apport des éthologues en y ajoutant une nuance, que ces spécialistes ne prennent pas ou peu en compte, le plaisir sexuel, notamment celui de la femelle/femme. Puis un détour par les mœurs des Mosos, lui suggère une conclusion sur l’inutilité du mâle dans l’espèce humaine et l’hypothèse que les mutations fondamentales de notre civilisation passent par la libération du plaisir sexuel de la femme.
« Les sociobiologistes contemporains, notamment les spécialistes du comportement sexuel des animaux, jusqu’à nos jours sont unanimes à soutenir que le but de l’activité sexuelle répond à des conditions démographiques. L’animal, en général, copule pour se reproduire. Or, tel est d’ailleurs le sens de notre démonstration ici, un tel consensus scientifique néglige un fait fondamental chez le vivant : la recherche du plaisir sexuel.
D’une part, l’infidélité au féminin observée chez un grand nombre d’animaux, autant que la variété et la multiplicité des copulations n’obéissent pas uniquement à des nécessités de reproduction. En effet, la mutation chez certaines espèces végétales et animales a abouti à une reproduction asexuée. Dès lors, les relations sexuelles se fondent davantage sur la recherche du plaisir que sur le seul souci de reproduction d’une espèce.
D’autre part, cette exigence du plaisir au féminin a conduit, par-delà les diverses raisons contingentes qui les instituent, à des formes multiples de polyandrie. Celle-ci permet à la femme une situation confortable de jouissance sexuelle continue avec plusieurs partenaires, passagers ou permanents.
Finalement, les Na de Chine ou Mosos, une société de célibataires polyandrogynes instituent un système de relations sexuelles qui excluent le mariage et ses avatars conflictuels, comme la jalousie. Ils respectent la souveraine liberté des femmes à user sexuellement de leur corps comme bon leur semble, sans inhibition ni préjugés moraux, et réalisent ainsi les inclinations de la nature. La vie sociale na est conjointe à la libre activité sexuelle des individus, femmes et hommes. Mieux, elle prémunit même celle-ci contre les dérives des flambées de testostérone du masculin. »
La démonstration de P. Bamony tournerait contre son propre but si, partant de l'observation des éthologues, on lui renvoyait la loi du plus fort qui règne aussi chez les animaux et qui sert – selon les évolutionnistes – de soutien à la sélection des espèces, y compris l’espèce sapiens supplantant Neandertal à son seul profit. Bien plus intéressante, en effet, est l'expérience que les Na de Chine nous livrent en méditation.
Les Nas de Chine, ou Mosos
Les Mosos sont connus par le public européen par suite de quelques émissions qui leur furent consacrées – année 2007 –, notamment sur la chaîne de télévision publique ARTE. Ces émissions furent suivies d’articles dans la presse et de nombreux commentaires sur des forums Internet. C’est ce qui fait, pour nous, la singularité de cette ethnie. Le public européen découvre une société parfaitement adaptée au monde moderne mais dont les fondements ethniques – les mœurs – sont radicalement différents des nôtre, la femme et le féminin occupent, dans ce groupe humain, une place singulière. Les anthropologues connaissent d’autres groupes aux mœurs plus ou moins semblables. On observe également, au Sénégal par exemple, que les femmes peuvent prendre et assumer la direction des affaires d’un village sous la pression économique, pendant que les hommes se soumettent aux demandes d’un directoire de femmes... Au Kenya, Rebecca Lolosoli, une indigène Samburu du Kenya, a transformé sa vie et sa communauté en créant Umoja, un village dirigé par les femmes dans le Kenya rural, qui s’est autoproclamé « Zone libre de violence contre les femmes ».
Les Mosos sont connus depuis l’extraordinaire aventure de Namu, environ 38 ans, devenue une star de la Chine moderne. Le directeur de l'Organisation nationale de chant et de danse ethniques l’engage dans sa troupe comme chanteuse solo, au début de 1989. Elle quitte la Chine après la répression du printemps de Pékin... Depuis, elle donne des concerts, chante dans des films, fait le mannequin pour Levi's, incarne le chic de Shanghaï, a animé une émission musicale à la télévision. Son visage apparaît partout dans la presse et sur les panneaux publicitaires. Son appartement pékinois a fait l'objet d'un reportage photos dans l'hebdomadaire Cosmopolitan local. Des magazines branchés lui décernent le prix de la femme la mieux habillée, de la femme la plus sexy. La société Mosos fascine un public largement régulé par la loi du mâle. Bref, le nouveau dieu nommé Marché, s’est trouvé un excellent otage pour sa promotion. C’est, plus ou moins partiellement, un objet de vitrine, un bel exemple pour touristes. Partout ce monde salue, en quelque sorte, la conversion de cette société bizarre aux arcanes du modernisme.
Pour d’autres, les Mosos servent de modèle à des méditations sur les rôles respectifs du masculin et du féminin, de la femme et de l’homme dans une société.
Les Mosos vivent dans le Sud-est de la Chine, sur les contreforts de l'Himalaya à 2700 mètres d'altitude. Ce peuple appartient à minorité ethnique non-Chinoise et se répartit dans différents villages de montagne entre le Yunnan et le Sichuan, aux confins du Tibet. On y dénombre à peine plus de 30 000 individus.
À la naissance d’une fille dans une maison, une grande fête est organisée. On accueille bien les garçons aussi mais les réjouissances sont moindres.
Dès son entrée dans la vie, la fille est habituée à être considérée comme supérieure. Si la famille est suffisamment riche, elle envoie la fille à l’école alors que les garçons restent à la maison pour aider aux travaux.
Quand elle atteint treize ans, on célèbre ce passage de l’enfance à l’âge adulte par une autre fête comparable à un mariage. La fille reçoit alors une chambre, la chambre des fleurs, qui sera sienne toute sa vie où elle peut inviter ses partenaires.
Les hommes effectuent des tâches qui demandent de la force physique, travailler les champs, abattre les arbres... Ils s’occupent aussi des animaux de la ferme... Les femmes ont la responsabilité des enfants, de la cuisine, de certains travaux des champs, mais contrairement à notre société occidentale, ces occupations sont valorisées. Elles ont l’autorité, le pouvoir de décision et elles sont propriétaires du bien familial.
La liberté sexuelle est totale chez les Mosos quand il s’agit de rapports entre hommes et femmes qui n'appartiennent pas à la même famille. Mais ils ont des lois extrêmement sévères pour règlementer les rapports entre frères et sœurs.
Dans une société où ces derniers vivent dans la même maison toute leur vie, la grande peur est celle de l’inceste qui d’ailleurs entraîne la peine de mort.
Pour l’homme, la sexualité doit avoir lieu hors de la maison maternelle. Une légende dit qu’une maison où a eu lieu un inceste attirera le malheur sur les générations à venir.
A l’intérieur de la maison maternelle, les hommes et les femmes doivent éviter de regarder la télévision ensemble car il pourrait y avoir images ou des propos érotiques.
A l’extérieur, une femme peut se promener toute seule ou avec des hommes partout, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, à condition qu’il n’y ait pas son frère avec elle. De même un homme ne doit pas être vu seul avec sa sœur car la réputation de la famille serait détruite. Aussi, un frère doit s’assurer, avant d’entrer dans certains lieux publics, que sa sœur n’est pas à l’intérieur.
« J’ai vu un jeune homme de 24 ans dans la famille où je vivais se faire refouler par sa sœur de 14 ans à l’entrée d’une discothèque, celle-ci lui ordonnant d’aller se coucher. Ce qu’il a fait. », rapporte une femme Mosos.
Le géniteur ne joue un rôle que dans l’engendrement de l’enfant. Mais l’enfant ne connaîtra pas l’identité de son géniteur. Chez les Mosos, la paternité n’est pas reconnue (il n’existe aucun mot pour définir le « père »).
Notons la pauvreté des références religieuses et artistiques de la société Mosos. On a beaucoup écrit sur l’organisation sociale, notamment sur la place des hommes mais qu’en est-il de leur système de représentation du monde ? Qu’en est-il des explorations archéologiques sur les sites occupés par les Mosos ? Peu de réponses accessibles !
Il en résulte que si les Mosos peuvent servir d’exemple, c’est uniquement comme médiateur pour une démonstration.
Éléments sur la religion des Mosos
Les Mosos occupent un vaste espace au bord du lac Lugu et la plaine de Yong Ning. Le lac occupe une vallée entière entourée de hautes montagnes, dont un s'appelle le Gun mu, Montagne Mère, la déesse protectrice des Moso, le lac se nomme Shinami, Lac Mère. L’activité des Mosos est faite de jardinage, de pêche et d’artisanat.
Les Mosos vivent encore selon les modèles de la matrilinéarité et de matrilocalité dans des grandes maisons-clans qui sont construites autour d’une place. Les personnes de chaque maison-clan portent le nom de la femme la plus âgée, la mère du clan : "mère tigre," "mère serpent," "mère puma," "mère arbre," etc. Les noms, aussi bien que la propriété commune de la maison et de la terre, sont transmis par la ligne féminine.
Les femmes de cette génération ont entre soixante et quatre-vingts ans. Goettner-Abendroth – spécialiste allemande des sociétés matriarcales – rapporte comment une matriarche, désormais retirée, se consacre au culte des ancêtres de la ligne féminine. Elle entretient avec eux un rapport assidu de vénération. Chaque jour elle les salue et leur parle comme si elles étaient présentes, elle entretient leurs repas quotidiens de farine et de grains, et en retour, les mortes donnent leur bénédiction aux membres vivants du clan.
Les femmes de la deuxième génération ont entre quarante et soixante ans. Une femme d'un groupe de sœurs a été choisie par les membres clan pour être la matriarche. Avec l'aide de ses sœurs, elle s'inquiète des affaires sociales, économiques et de la maison-clan. Elle est l'administratrice de toutes les possessions du clan: la maison, les champs, les animaux et la nourriture domestique, aussi bien que les chevaux, qui sont la plupart du temps employés par les hommes du clan, ses frères et les fils.
Toutes les produits du clan lui sont remis: récoltes, produits des cueillettes, poissons et animaux chassés – également les marchandises et l'argent gagnés par les hommes au cours de leur commerce avec l’extérieur.
Elle distribue ces marchandises, se préoccupant du bien-être de chaque membre de la famille étendue. Elle programme le travail agricole, agit en tant qu'hôte pour les invités, elle est la prêtresse de la maison-clan pendant les cérémonies importantes de famille, comme la fête de d'initiation des filles et les cérémonies funèbres pour les défunts.
Les enfants appartiennent exclusivement à la mère et à son clan. Les frères des jeunes femmes prennent soin des nièces et des neveux, qui sont considérés comme leurs enfants, aussi, parce qu'ils partagent le même nom de clan. Les oncles des enfants accomplissent le rôle de la paternité sociale, qui est typique des sociétés matriarcales. La paternité biologique n’existe pas, il n’existe pas de mot pour la distinguer.
Les enfants composent la quatrième génération et sont considérés comme des ancêtres renaissant dans leur propre clan. Les enfants viennent du royaume des ancêtres, pas d'un homme des autres clans; donc ils sont sacrés.
Son frère, choisi pour être le représentant du clan, l'aide en organisant les affaires extérieures, qui impliquent la communication avec les voisins et la planification du travail des hommes.
Les femmes de la troisième génération ont entre treize et quarante ans. À environ treize ans, après la cérémonie d'initiation, les filles, désormais membres du clan, se voient dotées d’une chambre, la « chambre des fleurs », dont elles disposent selon leur gré. Si, traditionnellement, les mariages se faisaient entre clans, aujourd’hui, chaque femme choisit ses amants comme elle souhaite.
Quand une vieille femme meurt, le costume d'initiation d'une fille de treize ans, ainsi que la nourriture et la boisson, sont posés près de son cercueil pendant sa cérémonie funèbre. Les participants disent : « elle reviendra en jeune fille. »
Cette croyance dans la renaissance directe dans le clan est au fondement de cette société matriarcale, et la vénération des ancêtres fait partie de cette croyance.
Goettner-Abendroth souligne que « The fundamental concept matriarchal people have of the cosmos and their life, the belief they express in many rites, myths and spiritual customs, is the belief in rebirth. It is not the abstract idea of the transmigration of souls, as it later appears in Hinduism and Buddhism, but the concept of rebirth in a very concrete sense: all members of a clan know that after death they will be re-birthed – by one of the women of their own clan, in their own clan-house, in their home village. »
« Les représentations fondamentales que les peuples de type matriarcal ont du cosmos et de la vie, croyance qu'ils expriment dans de nombreux rites, mythes et coutumes spirituelles, est la croyance en la renaissance. Ce n'est pas l'idée abstraite de la transmigration des âmes, comme il apparaît plus tard dans l'hindouisme et le bouddhisme, mais le concept de la renaissance dans un sens très concret : chaque membre d'un clan sait qu'après la mort il lui sera re-donné naissance – par un des femmes de son propre clan, dans la maison du clan et dans le village d'origine. »
Les ancêtres, dont le souvenir est conservé, reviendront bientôt en tant que petits enfants. Quand un enfant grandit, les membres du clan identifient des similitudes avec un parent décédé. Lors de la cérémonie d'initiation de l'enfant, un nom est donné à l'enfant et il devient un membre à part entière du clan. Cette cérémonie est plus fastueuse pour les filles. On donne à la fille le costume et le nom d'une ancêtre qui, entièrement réincarnée en elle, devient son ancêtre tutélaire. La cérémonie d'initiation est considérée comme une grande fête de la renaissance.
La femme et le féminin sont considérés comme porteur de vie et de renouvellement du clan, reproduisant, en cela, la puissance des forces de la Nature, considérée comme être au féminin. La représentation du Temps s’inscrit donc dans un mouvement infini de renouvellement cyclique. Les saisons passent, les fleurs naissent et meurent, les feuilles tombent, les abeilles cessent leur activité, ... mais au printemps ou à l’été elles renaissent, offrant aux humains leur pleines richesses.
Quand les Tibétains ont conquis leur territoire, les Mosos furent contraints d'adopter le Lamaïsme, une variation tibétaine du Bouddhisme. Mais, selon la légende, Gan mu se mit en colère car les Lamas ne respectaient pas La Mère et son utérus donneur de vie. Elle se rendit donc à Lhassa pour lutter contre les dieux bouddhistes où elle réussit à imposer un compromis en intégrant le panthéon bouddhiste.
La légende reflète un compromis historique entre les Mosos et les conquérants Tibétains. Ce syncrétisme permit aux Mosos de perpétuer le culte antique de « Gan mu » jusqu'à ce jour. Plus tard, leur région fut conquise par les empereurs de la Chine, devenant ainsi partie intégrante de l'empire chinois. Cependant, malgré les pressions du P.C chinois les Mosos n'ont pas adopté le modèle chinois central de la Chine communiste. Ce syncrétisme qui permet à une société de préserver tout ou partie de ses rites et de ses mœurs se rencontre partout dans le monde. On peut citer notamment celui de la société Quechuas, au Pérou, qui fut largement évangélisée mais qui maintint cependant longtemps ses propres rites antiques, jusqu’à ce jour où ils reprennent une certaine vigueur sous l’égide d’une nouvelle génération soucieuse de raviver la mémoire des indiens d’Amérique.
Sources :
International Academy Hagia, http://www.hagia.de/en/index.php?page=homeen
In second World Congress on matriarchal studies, 2005 http://www.second-congress-matriarchal-studies.com/schedule.html
Lamu Gatusa, Mosuo, China A Sacred Place of Matriarchy: Lugu Lake – Harmonious Past and Challenging Present
Danshilacuo, Mosuo, China Mosuo Woman – Environment, Pullulation, and Views on Own Culture
Bachofen, Johann, Jakob: Das Mutterrecht, Stuttgart 1861, English: Myth, Religion and Mother Right.
Göttner-Abendroth, Heide: The Goddess and her Heros, in German: Frauenoffensive, München 1980-1997, in English: Anthony Publishing Company, Stow MA 1995.
Göttner-Abendroth. Heide: Das Matriarchat I. Geschichte seiner Erforschung, Kohlhammer, Stuttgart 1988-1995.
Göttner-Abendroth, Heide: Das Matriarchat II, 1. Stammesgesellschaften in Ostasien, Indonesien, Ozeanien, Kohlhammer, Stuttgart 1991/1999.
Göttner-Abendroth, Heide: Das Matriarchat II, 2. Stammesgesellschaften in Amerika, Indien, Afrika, Kohlhammer, Stuttgart 2000.
Morgan, Henri Lewis: League of the Ho-de-no-sau-nee or Iroquois, 1851 und 1871/1877, H.M.Lloyd, New York 1901.








